La Locataire

LA LOCATAIRE

Par un début de soirée dhiver, une grande femme avançait dun pas tranquille le long dun large trottoir dun quartier résidentiel de Lyon. La nuit tombait, mais il faisait encore assez clair et le temps était, ma foi, plutôt agréable pour un soir de janvier. Un petit froid sec comme les aime la région, et toute laprès-midi un soleil éclatant avait fait briller la neige en jolis diamants gelés. Maintenant, les derniers rayons du soleil couchant dessinaient de chatoyantes lueurs sur cette couche blanche.

La météo convenait tout à fait à Madame Colette Dupuis, qui déambulait, élégante et digne. Elle venait de fêter ses soixante printemps bon, soixante-deux pour ne pas chipoter et son look trahissait un passé glorieux : bottes en cuir bien cirées, manteau de vison terriblement chic, traits fins où perçaient encore les restes dune beauté un peu altère. Elle était de celles qui sentretiennent et qui ne craignent ni leur âge ni les jugements. Même si la jeunesse se joue derrière elle, Colette, elle, goûtait pleinement à la maturité.

Son mari, elle lavait perdu dix ans plus tôt un grand chagrin, évidemment, car ils avaient partagé de belles années et élevé un fils formidable. Celui-ci avait quitté le nid direction Bordeaux pour luniversité, et y était resté, marié, père de deux garçons. Mais entre le travail et sa propre vie, il ne passait pas à Lyon aussi souvent que Colette le souhaiterait. Enfin, heureusement quil existe les appels vidéo, même si voir ses petits-fils à travers un écran, ce nest pas tout à fait pareil que de leur tripoter les joues.

Mais Colette nétait pas du genre à se morfondre. À son âge, il y a bien des compensations. Oui, elle vivait seule enfin, pas tout à fait : en plus de sa retraite de fonctionnaire (pas mirobolante, mais on sen sort), elle possédait deux appartements, ce qui ne gâchait rien. Lun pour elle, lautre pour la location : du beurre salé dans les épinards, comme on dit ! Et bien que son fils lui glisse de temps en temps un petit virement en euro, elle faisait mine de ne pas le voir, fière comme une Artaban.

Dailleurs, cest grâce à lui quelle se pavanait aujourdhui dans sa grandiose fourrure ! Pour le Réveillon, son fils et toute la famille étaient descendus la voir et lavaient couverte de cadeaux, dont ce manteau somptueux dans lequel, il fallait bien lavouer, on pouvait la confondre avec une pensionnaire du Palais Garnier.

Mais aujourdhui, Colette nétait pas seulement sortie pour épater la galerie : elle était en mission récupérer le loyer de son autre appart. Elle louait, en l’occurrence, un charmant deux-pièces à une jeune famille. Enfin, initialement, un jeune couple sans enfant, mais au bout de cinq ans, un joli bébé grassouillet prénommé Théo avait fait son entrée dans le bail. Sagement, Colette avait glissé dans son sac une tablette de chocolat « 100% pur beurre de cacao » pour le petit.

Dénicher de bons locataires, croyez-moi, ça relève du parcours du combattant. Colette nen était pas à son coup dessai. Elle sétait déjà pris quelques mauvaises surprises, entre les impayés deau chaude et les dégâts qui vous font dresser les cheveux sur la tête on a beau être civilisé, le parquet flottant ne supporte pas toutes les expérimentations Montessori. Depuis, Colette avait adopté la méthode « je viens, je vois, je touche les radiateurs » ; loccasion de sassurer que tout roule et que les factures sont bien à jour.

Avec cette petite famille, elle pouvait relâcher un peu la garde. Ils étaient jeunes, mais pour le ménage, chapeau ! Surtout Élise vingt-quatre ans, le visage clair, les yeux aussi bleus que le Vercors sous la neige, toute fluette et polie à souhait. Franchement, quand on voit lénergie du fiston, on a du mal à imaginer que cette brindille en soit la maman. Mais la vie réserve des mystères.

Côté mari, en revanche, Colette ne sy intéressait guère. Quand elle passait chercher le loyer, lhomme était souvent vautré devant un match de foot ou alors en vadrouille. Un « bonjour » marmonné, et pas plus de conversation quavec un distributeur de tickets de métro. Par moments, elle le soupçonnait dabuser du Bourgogne blanc, mais enfin, tant que le contrat était honoré…

Bref, ce soir-là, en montant les cinq étages de son immeuble moderne, Colette réfléchissait déjà aux délices quelle soffrirait en rentrant grâce à ce loyer providentiel : deux-trois tranches de saumon fumé, une poignée de bulots, pourquoi pas une petite rillette de maquereau ? Soyons raisonnables, tout de même, se disait-elle, à soixante ans passés, il vaut mieux croquer la vie sans trop compter les centimes.

Arrivée sur le palier, elle sonna. Elle avait bien la clé, mais cela ne se fait pas dentrer chez les locataires comme dans un moulin, surtout quand ils sont respectueux comme ceux-là. Un minimum de politesse, cest la base à Lyon !

Pour une fois, elle dut patienter un peu plus que dhabitude. Elle se demandait déjà sils nétaient pas sortis, quand la porte finit par souvrir sur Élise méconnaissable. Les yeux gonflés, les joues rouges, les mains tremblantes Colette sentit direct quon était loin de livresse festive du 1er janvier.

Élise bredouilla un « bonsoir » morne et rentra sasseoir dans lentrée, bras croisés comme pour se tenir debout. Inquiète, Colette savança.
Ça ne va pas, Élise ? Tu tires une de ces têtes ! Tu es malade ?
Un instant, Colette crut quÉlise avait abusé du Champagne aux fêtes, mais très vite, lodeur neutre de lappartement la détrompa.

Non, Madame Dupuis, ça ne va pas du tout, répondit-elle, la voix enrouée avant daller seffondrer dans le salon.

Lappartement, dhabitude impeccable, avait un air de champ de bataille : des vêtements traînaient à terre, Théo jouait au milieu, le placard était grand ouvert, des étagères vides. Élise tendit, toujours tremblante, les quittances à Colette.

Voilà, tout est payé pour les charges, mais… le loyer ce mois-ci, je nai pas. Je suis désolée, je nai plus rien. Je vous dois un mois. Demain, je pars avec Théo.

Son visage se déforma, mais nulle larme ne sortit. Colette comprit aussitôt : ce nétait pas lalcool, mais davoir trop pleuré.

Allons, mais que sest-il passé ? Où est ton mari ? Quest-ce quil se passe, enfin ?!

Élise se laissa tomber sur le canapé, cachant sa tête dans ses mains, la voix étouffée :
Je suis malade, Madame Dupuis. Malade depuis des mois, épuisée. Mais pas moyen daller chez le médecin avec Théo dans les pattes. À peine Théo admis à la crèche, je file faire des analyses cest le verdict : cancer.
Pause. Épaules secouées. Elle reprend :
Mon mari il a crié, hurlé, comme si cétait de ma faute. Il a dit quil ne voulait pas dune femme malade, il ne voulait pas vivre mon calvaire. Sa tante est morte dun cancer, il ne voulait pas revivre ça Il a fait ses valises et menacé de divorcer. Je nai plus un centime, je suis en congé maternité, et tout est parti dans les charges. Demain, je pars chez ma grand-mère à la campagne avec Théo. Je laisserai la ville, lhôpital, la biopsie, tout ça Je verrai bien avec la vieille Mamie et le poste de secours du village.

Colette, fâchée et attendrie tout à la fois, sassied à côté delle, pose une main sur lépaule dÉlise :
Mais enfin, ma fille ! On nest pas à lâge des sorcières ! Tu ne vas pas lâcher prise pour un goujat. Je vais rester ici avec Théo. Tu fais tes examens, puis tu reviens : ton appartement tattend. Le loyer ? On sen fiche ! Jai bien assez pour grignoter un petit quelque chose. Allez, tu relèves la tête, tu ranges un chouïa, et je reviens demain matin. Explique-moi juste la crèche, cest tout.

Élise, stupéfaite, ouvre de grands yeux. Pour elle, Madame Dupuis, cétait plutôt la vieille bourgeoise au brushing impeccable, pas vraiment limage de la charité chrétienne. Et voilà quelle reçoit plus de soutien quaucun proche !

Bon, on ne va pas pleurnicher toutes les deux, hein ? Reprends-toi, parce que si tu técroules, je meffondre aussi, bougonne Colette.

Élise ne sait plus quoi dire et sappuie discrètement contre Colette, émue comme jamais. Lheure nétait pas aux sanglots, pourtant lair piquait les yeux de Colette.

En repartant, elle fit tout de même un crochet chez lépicier, mais cette fois pour un panier tout-venant : un poulet pour la soupe, des pâtes, un peu de viande. Pas de saumon. Il fallait remplir le frigo pour les jours à venir.

Garder Théo ? Finalement, ce nétait pas si sorcier. Le môme était sage, rigolard même, et Colette sy attacha très vite. Évidemment, il réclamait sa maman, et Colette, elle, se surprenait à penser à Élise sans arrêt. Quand on sattache… cest fichu !

La biopsie dÉlise fut faite, et deux jours plus tard, elle revint juste à temps pour entamer le marathon de linterminable attente des résultats. Mais alors, ce coup de fil !
Madame Dupuis, jai les résultats ! Stade un ! Ils pensent que la chirurgie suffira, et jai toutes mes chances de guérir !
Il fallut toute léducation de Colette pour ne pas crier au téléphone.
Tu vois, ma fille ! Tu voulais tout laisser tomber Il ta quittée, tant mieux : ça ten fait un de moins ! Ce nest pas le dernier des hommes qui mérite ton affection. Quand entres-tu en opération ? Si tu veux, je garde Théo à la maison, cette chambre est à toi aussi longtemps que tu veux !

Lopération est dans un mois… Il y a la queue jusque Dijon ! Et la campagne, je pourrais y attendre, non ? Vous devriez relouer
Mais arrête ! Tu restes ici, et point. Il te faut autre chose ? Je fais les courses !

Cest déjà trop Je ne vous remercierai jamais assez, sanglota Élise.

* * * * * * * * * * * * * * * * *

Dix-huit mois plus tard.
Dans la plus belle salle de réception lyonnaise, une grande fête battait son plein : le mariage dÉlise. Colette, dans son tailleur lumineux, avait lhonneur dêtre assise à côté de la mariée, à la place réservée “à la maman”. Elle y croyait à peine elle-même.

Sa petite Élise, resplendissante en robe blanche et diadème, mariée à son chirurgien, celui qui lavait opérée lannée précédente. Au début, Élise doutait, le trouvant un peu jeune pour ce genre dopération. Mais bon, dans ce cas, on prend ce qui vient, nest-ce pas ? Et voilà que, de fil en aiguille, il sétait mis à lui tourner autour délicatement mais sûrement. Il a fallu du temps, car après une trahison pareille, difficile de refaire confiance à un homme ; Colette restait, au fil des mois, son seul véritable repère.

Il y eut lopération, la rééducation, puis Élise a retrouvé un emploi et, malgré les refus de Colette, sétait remise à payer son loyer. Mais comment faire payer une “presque-fille” ?

Aujourdhui, Élise et Théo vivaient chez le médecin, Colette cherchait un nouveau locataire un peu à regret. Il fallait bien admettre : il aimait beaucoup Élise, et, financièrement, la vie était douce. Quelle fête, ce mariage !

Colette se servit discrètement une généreuse portion de saumon ; le saumon, cest sacré ! Elle se souvint, mi-amusée, mi-mélancolique, de lhiver où elle avait fait une croix sur tous les petits plaisirs, serrant les dents, de peur que la vie ne lui ôte ce qui comptait. Mais, franchement, ça valait bien plus que tout ce quon peut acheter chez Fauchon. Une famille, même dadoption, vaut lor du monde. Son fils restait loin, mais il y avait désormais Élise, il y avait Théo. Plus jamais elle ne se sentirait seule.

La gorge serrée, Colette crut bien verser une larme quand Élise, debout devant tous, leva son verre :
Je voudrais remercier une personne qui a changé ma vie. Madame Dupuis, vous avez été pour moi la mère que je nai jamais eue. Merci merci davoir croisé notre route.

Colette resta interdite, mais ce soir-là, elle se promit darrêter de bouder le saumon et de croire quà soixante ans, plus rien ne peut vous arriver.

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