Pardonne-moi, mon fils.
Aujourdhui encore, en ouvrant ce carnet, je sens le poids de la culpabilité et de la fatigue sur mes épaules. Quelle étrange façon la société a-t-elle dappeler des familles comme la nôtre “des familles à problèmes”, comme si toute la misère du monde tenait dans une seule formule. Je mappelle Claire Fournier, jai trente-quatre ans, je suis comptable dans un petit centre culturel du centre de Lyon. Cest seule que jélève mon fils, Étienne, depuis mon divorce il navait même pas un an quand jai tout quitté.
Étienne a déjà quatorze ans. Tant de temps sest écoulé, et pourtant, lannée passée a transformé notre vie en cauchemar. Jusquen cinquième, Étienne avait de bons résultats à lécole. Puis, brusquement, les notes ont chuté. Dabord quelques moyennes, puis le reste a suivi. Tout ce que je souhaitais, cétait quil finisse au moins le collège, quil décroche un CAP ou un BEP, quelque chose !
Les convocations au collège senchaînent. À chaque fois, la prof principale ne mâche pas ses mots. Ce nest jamais en tête-à-tête ; il y a toujours sept ou huit profs autour de la table, ravis de me raconter tous les manquements dÉtienne, ses devoirs non faits, ses absences dattention. Je ressors humiliée, déçue, impuissante à changer quoi que ce soit. Les reproches, je les lui sers à la maison, mais il les encaisse silencieux, sombre. Il ne travaille pas plus, il ne maide pas du tout à la maison.
Et ce soir, encore une fois, je rentre du travail et cest le chaos dans sa chambre. Pourtant, ce matin, en partant, javais bien insisté : “Tu ranges la maison en rentrant du collège !” Machinalement, jallume la bouilloire, puis je commence à ranger, à contre-cœur. En cherchant à dépoussiérer autour du salon, mon regard tombe sur labsence de ma précieuse carafe en cristal LE cadeau offert autrefois par mes amies pour mes trente ans. La seule vraie valeur de la maison ! Disparue. Je me fige. Il la prise ? Vendue ?
Des images terribles me traversent lesprit. Oui, récemment je lai aperçu avec des garçons un peu louches, traînant près de la place Bellecour. Quand jai demandé qui ils étaient, il a marmonné que ça ne me regardait pas. Mon cœur semballe : Et si cest cette bande de voyous qui la entraîné ? Mon Dieu, et sil avait commencé à fumer, voire pire ? Sans réfléchir, je descends quatre à quatre les escaliers. Dehors, la nuit est déjà tombée sur notre petite rue du Vieux-Lyon, quelques passants pressés filent sous leurs parapluies.
Je remonte, le cœur serré. « Tout est de ma faute. Je lui rends la vie impossible à la maison ! Même le matin, je ne sais que crier pour le faire lever, et le soir, je lui tombe dessus sans arrêt. Mon fils, mon pauvre petit, quelle mère tu as tiré ! » Je pleure longtemps, incapable de marrêter. Puis, les larmes finies, je reprends le ménage à fond : rester sans rien faire mest insupportable.
En déplaçant le réfrigérateur, je trouve une vieille édition du Progrès froissée. Je tire dessus, et soudain, jentends le cliquetis du verre. Je déroule le papier des morceaux de la carafe en cristal ! Elle est brisée, simplement brisée Je comprends tout à coup : il na rien volé ni vendu. Il la cassée, sest affolé, la cachée. Et maintenant il nose pas rentrer. Je marrête, bouleversée. Non, il nest pas idiot mon fils ! Je mimagine ma propre réaction si javais découvert la carafe en miettes Jaurais crié, pour sûr Je soupire, allume les plaques, commence à préparer le repas.
Je mets la table avec soin, disposant les serviettes, les assiettes ; tout est impeccable. Il revient presque à minuit. Il reste dans lembrasure de la porte, silencieux, couvert de froid. Je me précipite : “Étienne ! Où étais-tu passé ? Tu mas trop fait peur ! Tu nas pas froid ?” Je prends ses mains gelées dans les miennes, les réchauffe, embrasse sa joue et dis : “Va vite te laver les mains, jai préparé ton plat préféré !” Perdu, il file à la salle de bain.
Il sassied à la cuisine, mais je lui dis : “On mange dans le salon, ce soir.” Il entre, prend place à table, découvre la pièce impeccable. “Sers-toi, mon cœur !”, je lui dis doucement. Il baisse la tête, ne touche à rien.
Quest-ce quil y a, mon grand ?
Il relève la tête, voix tremblante :
Jai cassé la carafe
Je sais, mon chéri. Ce nest pas grave. Tout finit par se casser, un jour.
Soudain, il éclate en sanglots, penché au-dessus de la table. Je viens derrière lui, lenlace et pleure aussi, tout doucement. Quand il se calme, je murmure :
Pardonne-moi, mon fils. Je crie trop, je suis à cran. Tu crois que je ne vois pas la différence avec tes copains, à leurs sweats à la mode, aux baskets dernier cri Je suis exténuée, mon boulot me suit jusque chez nous. Mais pardon, jamais je ne te ferai de mal intentionnellement
Nous mangeons sans un mot, puis chacun va se coucher. Le lendemain, il se lève sans que jaie besoin de ménerver. Quand il part pour le collège, au lieu de mon habituel Fais attention à toi, je lembrasse sur la joue : Bonne journée, à ce soir !
Le soir, en rentrant, je découvre le sol lavé et la table dressée. Étienne a préparé des pommes de terre sautées. Désormais, je me suis juré de ne plus aborder lécole, ni les notes avec lui. Si moi je redoute ces réunions parents-profs, que ressent-il donc, lui ?
Un soir, il mannonce quil veut poursuivre jusquen seconde générale, après la troisième. Je ne laisse rien paraître, pas même mon doute. Un jour, je jette un regard furtif dans son carnet de correspondance : il ny a plus aucune note catastrophique.
Mais le souvenir le plus doux restera ce soir dhiver, où, après le dîner, jétalais mes factures sur la table pour vérifier mon compte courant. Étienne sest assis à côté de moi, a dit : Je peux taider ? et, après une heure de chiffres, il a posé doucement sa tête sur mon épaule. Jai arrêté de respirer. Quand il était petit, il sasseyait toujours collé à moi, déposait sa tête sur mon bras et sendormait ainsi Ce soir-là, jai su que javais retrouvé mon fils.







