Carnet, 28 février
Hier, cétait mon anniversaire, mes quarante-cinq ans. Et pourtant, François, mon mari, na rien remarqué. Il na ni félicité, ni même effleuré lidée. Pour tout dire, le matin même, il se dépêchait dans l’appartement, courant à droite et à gauche, lançant ses affaires dans le sac.
Sophie, tu as vu mon thermos ? Les gars mattendent déjà, on file à la Loire. Cest le bon moment pour la pêche, on ne peut pas rater ça. Je rentre dimanche soir, presque pas de réseau là-bas.
Il ma à peine embrassée sur la joue, les yeux rivés sur ses bottes.
Ne tennuie pas trop, sérieusement ! Fais-toi plaisir, achète quelque chose de bon.
La porte sest refermée avant que jaie le temps de dire un mot. Je me suis approchée du calendrier. Le grand « 27 FEV.» entouré en rouge. Mon anniversaire. Il ne me la pas seulement oublié. Il a choisi ce jour précisément pour séclipser.
Dabord, jai ressenti une morsure glaciale, puis le calme. Comme une évidence. Après vingt-cinq ans de mariage, jespérais naïvement quil apprendrait à ne pas confondre la date de vidange de la voiture et celle de lanniversaire de sa femme. Mais non. Les dates familiales, souvenez-vous, soublient toujours en premier.
Dhabitude, je préparais le terrain : petits mots, rappels subtils, même quelques questions directes. Cette fois, pour mes quarante-cinq ans, jai décidé de ne rien dire, rien demander. Juste observer. Il ma offert loccasion parfaite pour une leçon.
Dès quil est parti, une idée a germé dans ma tête. Comment marquer le coup pour quil noublie plus jamais ? Jai mis mon plan à exécution.
François avait une cachette, un petit coffre dans son bureau, destiné à sa cagnotte pour moteur neuf. Il cachait précieusement ses économies. Mais son fameux code, je le connaissais. Sa mémoire infaillible lui jouait parfois des tours.
La somme était rondelette. Quasiment vingt mille euros. Le coffre na pas résisté. Jai ouvert, récupéré largent, et décidé den profiter.
Jai appelé un service traiteur, invité mes copines, transformé le salon en petit jardin fleuri. Il y avait du champagne, des tartes, du jazz, beaucoup de rires. Le lendemain, jai dîné dans un restaurant avec vue sur la Tour Eiffel, puis détente toute la journée au spa.
Pour finir, je me suis offerte la broche que jadmirais depuis des années dans la vitrine du Palais-Royal, mais que je remettais toujours à plus tard « pour les projets communs ».
Le dimanche, François est revenu, tout sourire, un seau de poissons en main.
Regarde-moi cette pêche, hein ! Une vraie aventure, on sest régalés !
Il a posé ses bottes, puis a découvert le salon : bouteilles vides, compositions florales, paquets des Galeries Lafayette sur le canapé
Quest-ce quil sest passé ici ? Tu as eu de la visite ?
Oui, jai fêté mon anniversaire. Quarante-cinq ans hier. Tu ten souviens ?
Il sest figé. Son regard a filé vers le bureau. Il a vu la porte du coffre entrouverte. Il a pâli, s’y est précipité, puis revenu les mains vides.
Où est largent ? Mon épargne ?
Regarde autour de toi, ai-je répondu. Tout est là. Je me le suis offert. Jen avais assez dattendre.
Il est resté cloué, oscillant entre boule de poissons, coffre vide et moi-même.
Mais le moteur ! Jai économisé deux ans !
Et moi, vingt-cinq ans de patience. Cette fois, tu te souviendras de mon anniversaire.
Il na rien répondu, a commencé à écailler ses poissons en silence.
Six mois ont passé. Il devra à nouveau économiser pour son moteur. Mais maintenant, toutes les dates importantes sont soigneusement programmées dans son téléphone, alertes à lappui, un mois, une semaine, un jour à lavance
La vie nous enseigne parfois de grandes leçons : certaines sont plus coûteuses que dautres, mais elles restent gravées. Celle-ci, je sais, il ne loubliera jamais. Quant à moi, jai compris : on nest jamais mieux servi que par soi-même.





