J’ai transmis mon appartement de trois pièces à mon fils de mon vivant, « pour faciliter la vie des enfants »

On nous a toujours appris : «Tout pour les enfants.» On se prive, on se serre la ceinture, on laisse de côté de nouveaux manteaux ou de jolies chaussures pour quils aient droit aux meilleurs professeurs, à de grandes écoles et à de belles fêtes de mariage.

Je mappelle Geneviève Dumas. Jai soixante-quatre ans et je suis veuve depuis déjà sept ans. Mon mari, Bertrand, était un homme de la vieille école ; il a travaillé comme ingénieur en chef toute sa vie. Depuis sa disparition, je vis seule dans notre grand appartement haussmannien de trois pièces en plein cœur de Lyon.

Mon unique fils, Laurent, a toujours été un garçon bien élevé. Il a trente-cinq ans et il est marié à Maëlle une jeune femme dynamique, toujours décidée, qui ne cesse de poursuivre ce quelle veut. Leur petit garçon, Théo, grandit vite. Ils vivent dans un petit deux-pièces en périphérie, acheté à crédit, et se plaignent sans cesse de manquer dargent.

Jai sincèrement voulu être une bonne mère. Devant ce vaste appartement : de hauts plafonds, du parquet ancien, la bibliothèque de mon mari Je me suis souvent demandé pourquoi javais besoin de tant despace, seule ? Je nutilise que la cuisine et la chambre à coucher, alors que les enfants étouffent dans leur logement exigu.

Un dimanche midi, autour dun poulet rôti, je me suis lancée :
Laurent, Maëlle, pourquoi ne pas venir vivre ici ? Vous prendrez lappartement, Théo aura le bureau de son grand-père pour en faire sa chambre. Vous pourriez louer votre deux-pièces et rembourser lemprunt plus vite. De toute façon, je nai besoin que dune chambre. Et puis, pour éviter toute complication plus tard avec lhéritage et les droits de succession, je peux transférer la propriété tout de suite, Laurent. Après tout, ce ne sont que des papiers, nous sommes une famille.

Lerreur de toute une vie.

Laurent a hésité cinq minutes, par formalité, tandis que les yeux de Maëlle brillaient déjà.

Une semaine après, nous étions chez le notaire. Jai signé la donation. Jai cédé lappartement où je suis née, celui que jai patiemment aménagé avec mon mari, pierre après pierre. Jétais convaincue dacheter ma tranquillité pour mes vieux jours, entourée de mes proches.

Ils ont emménagé le mois suivant.

Dabord, tout était parfait. Dîners partagés, rires de mon petit-fils résonnant partout.

Mais le « doux effacement » sest vite installé.

Un matin, Maëlle ma annoncé que la vieille bibliothèque de Bertrand attrapait la poussière, dangereuse pour les allergies de Théo. Tandis que jétais partie à la pharmacie, ils ont fait appel à des déménageurs pour expédier tous les livres à la maison de campagne.

Puis, ma tasse préférée sest retrouvée accusée de dépareiller la nouvelle cuisine quils venaient de refaire.

Bientôt, Laurent sest montré agacé :
Maman, ne mets pas la télévision trop fort, Maëlle fait la sieste.
Maman, ce soir on reçoit des amis, tu veux bien rester dans ta chambre ?

Peu à peu, je suis devenue une invitée gênante dans ma propre maison. Je me suis mise à marcher sur la pointe des pieds, à éviter la cuisine. Jexistais à peine, une ombre.

Le vrai choc est arrivé en novembre. Maëlle est tombée enceinte du deuxième enfant.

Un soir, Laurent est venu dans ma chambre, lair embarrassé, triturant son portable :
Maman Voilà, Maëlle attend un autre bébé. On aurait besoin dune pièce en plus. Et toi La ville, ça devient dur, non ? Bruit, pollution Tu serais mieux à la maison de campagne, à Saint-Cyr-au-Mont-dOr. On te fera des travaux au printemps, tu verras, la nature te fera du bien !

Laurent quelle maison ? Cest une maison dété ! Il ny a pas de chauffage, juste un vieux poêle, et leau est dehors ! Lhiver arrive !

On tachètera des radiateurs ! intervient Maëlle, surgissant à lembrasure de la porte. Vous navez jamais dit que vous feriez tout pour vos petits-enfants ? Ne soyez pas égoïste. Cet appartement appartient désormais à Laurent, on a le droit dutiliser lespace comme bon nous semble.

Jai senti le froid sinstaller en moi.

Ce jour-là, jai fait ma valise. Deux sacs. Laurent ma amenée à la campagne, a posé mes valises, laissé deux radiateurs électriques premiers prix, glissé un billet de 100 euros au creux de ma main et sest éclipsé, prétextant quil passerait avec quelques courses le week-end.

Il nest jamais revenu.

Dès la première nuit, il a gelé dehors. Le petit pavillon prenait lhumidité, impossible de se réchauffer, les radiateurs consommaient énormément sans effet. Je dormais dans ma doudoune, sous trois couvertures, une bouteille remplie deau chaude pour me tenir compagnie.

Assise sur le vieux canapé, soufflant dans le froid, je repassais tout dans ma tête. Javais creusé ma propre tombe à la force de ma naïveté, donné tout ce que javais pour finir jetée dehors comme une vieille chienne.

Par désespoir et en cherchant de quoi me réchauffer, jai fouillé un vieux placard sur la véranda, espérant retrouver des vêtements du temps de Bertrand : on avait entassé là plein de choses au fil des années.

En haut dune étagère, sous des piles de vieux numéros de Sciences & Vie, une boîte en métal de biscuits LU.

Je louvre. Dedans, une liasse épaisse de relevés bancaires au nom de mon défunt mari. Et au-dessus, une lettre manuscrite, dune écriture régulière.

« Ma Geneviève. Si tu lis ceci, cest que je ne suis plus là, et que, par amour ou naïveté, tu as sans doute déjà tout cédé à Laurent. Jai toujours su que notre fils manquait de caractère et quil suivrait sa femme, tout comme jai su que tu ne pourrais jamais dire non. Je nen ai jamais parlé, mais durant quinze ans, jai mis de côté sur un compte secret une partie de mes primes dinventions. Tu aurais tout donné à Laurent sinon. Il y a là une jolie somme, Geneviève. Cest ton filet de sécurité. Ta cuirasse. Ne leur donne pas un centime. Vis pour toi. Le code du coffre à la banque, cest lannée de notre mariage.»

Les montants figurant sur les relevés mont laissée bouche bée. On parlait là de centaines de milliers deuros. Mon Bertrand, si prévoyant, mavait protégée de ma propre générosité, même après sa mort.

Le retour.

Le lendemain matin, sans hésiter, jai commandé un taxi pour Lyon. Je suis allée à la banque. Tout était vrai. Largent mattendait. Je lai transféré sur un nouveau compte à mon nom.

Et ce nest pas chez moi que je me suis rendue enfin, chez eux désormais. Je me suis dirigée vers la meilleure agence immobilière de la Presquîle.

Je souhaite acheter un studio, en centre-ville, lumineux, vue sur le parc, avec de belles prestations. Et je paie comptant.

Ensuite, jai engagé un excellent avocat. Très cher, très coriace.

En épluchant les papiers, il a découvert quune minuscule erreur administrative faite par le notaire au moment de la donation, à propos de la répartition des droits (car lappartement avait été privatisé dans les années quatre-vingt-dix dune façon un peu spéciale) permettait de bloquer toute transaction par une saisie judiciaire. Une procédure qui allait durer des années, et donner la possibilité de remettre en cause le transfert de propriété pour abus de faiblesse.

Je me suis présentée à mon ancien appartement.

Laurent et Maëlle prenaient leur café dans la nouvelle cuisine.

Je suis entrée sans frapper. Je nétais plus la vieille dame recroquevillée sous son manteau, mais la veuve digne de Bertrand.

Jai posé la photocopie de lassignation au tribunal sur la table.

Cest quoi ça, maman ? Laurent blêmit.

Cest la fin de votre tranquillité, mon fils, ai-je dit calmement. Lappartement est sous saisie judiciaire. Il est impossible pour vous de le vendre, de le louer, même dy faire inscrire un enfant pendant des années. Je me battrai et je prouverai que vous mavez mise à la porte.

Maëlle bondit en hurlant :
Vous navez pas le droit ! On est une famille ! Comment pouvez-vous traîner votre propre fils en justice ?!

Je ne poursuis pas mon fils, ai-je lancé dun ton glacial. Je poursuis ceux qui mont laissé crever de froid à la campagne.

Je me tourne vers Laurent :
Vous avez une semaine pour faire vos cartons et retourner vivre dans votre deux-pièces sur la périphérie. Vous le faites, et je retire la plainte. Lappartement restera à ton nom sur le papier. Mais vous ny vivrez plus jamais. Je le louerai à des inconnus.

Épilogue.

Ils sont partis sous quatre jours. Maëlle maccablait dinjures, Laurent a tenté de sexcuser, sangloter, me disant que «javais tout mal compris». Je nai pas écouté.

Aujourdhui, jai soixante-cinq ans. Je vis dans un studio lumineux, au centre de Lyon, face au Parc de la Tête dOr. Je voyage, je sors au théâtre, je me fais plaisir.

Mon ancien trois-pièces, je le loue à une famille respectable et jépargne les loyers.

Je ne vois plus mon fils. Bien sûr, ça me fait mal. Parfois, la nuit, je pleure, me rappelant le petit garçon quil a été. Mais jai compris une chose terrible : le sacrifice ne rend pas les enfants reconnaissants. Il les rend égoïstes. Quand on leur donne tout, ils finissent par vous piétiner.

Mon mari avait raison. La seule personne qui ne trahira jamais, cest soi-même.

Et vous, pensez-vous que la mère a eu raison de chasser son fils et sa belle-fille de lappartement quelle leur avait donné ? Est-ce que le lien du sang passe avant la blessure ? Faut-il vraiment transmettre ses biens à ses enfants de son vivant ?

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J’ai transmis mon appartement de trois pièces à mon fils de mon vivant, « pour faciliter la vie des enfants »
Maman, ma belle-mère revient encore !