Journal intime, 12 novembre
Tu es sûre que je ne te gêne pas ? a demandé Claire, debout dans lembrasure de la porte, son sac en bandoulière, et ce petit sourire indécis que je ne lui avais jamais vu. Je comprends, cest embêtant. Vraiment, je comprends.
Claire, arrête. Entre, voyons. Jai reculé pour lui tenir la porte ouverte. La chambre dappoint est libre, Luc est daccord. Tu peux rester.
Luc est daccord, a répété Claire, avec une intonation étrange. Pas moqueuse, non. Plutôt incrédule. On aurait dit que le mot « daccord » pesait vraiment.
Il proteste rarement, ai-je dit en méloignant vers la cuisine. Déchausse-toi. Les chaussons sont à gauche.
Voilà comment tout a commencé.
Jai cinquante-deux ans, Claire, ma vieille amie de la fac, en a cinquante et un. Nous ne nous étions pas vues depuis cinq ans, en dehors de quelques cafés en centre-ville, mais je la croyais tout de même bien connaître. Assez, en tout cas, pour ouvrir la porte sans trop hésiter. Claire venait de divorcer. Son bail de location était terminé. Les papiers pour son nouveau logement traînaient. Elle demandait deux ou trois semaines, un mois grand maximum. Histoire de se retourner et de souffler.
Nous vivions à Nantes une grande ville, plutôt quune petite, mais où chaque quartier a ses habitués, et où au petit supermarché du coin, on reconnaît les clients à la voix. Notre appartement est un trois-pièces au troisième étage, avec vue sur une rue paisible. Luc, mon mari, travaille dans le BTP, un poste stable, pas évident mais apprécié. Jenseigne léconomie dans un IUT. Vingt-trois ans de vie commune. Notre fille vit dans une autre ville depuis longtemps. Ici, tout est rangé, à sa place, et jaime que rien ne bouge.
Claire est arrivée avec un gros sac et un carton. Elle sest installée en silence, presque sans laisser de trace. Les premiers jours, je la voyais à peine : elle partait tôt, rentrait tard, mangeait peu, parlait moins. Luc ma demandé le premier soir :
Cest pour longtemps ?
Un mois, ai-je répondu.
Un mois, il ma regardée, le même ton que Claire.
Je ny ai pas fait attention. Dhabitude, je ne marrête pas à ce genre de détail. Ou je crois ne pas my arrêter.
Le premier signal dalarme est survenu à la deuxième semaine. Ce lundi matin, en entrant dans la salle de bain, jai retrouvé mon flacon de parfum « Gardénia » posé sur le rebord du lavabo, alors quil était toujours, dordinaire, sur la petite étagère à gauche. Jai pensé mêtre trompée. Jai remis le flacon à sa place, et jai oublié.
Mais à la troisième semaine, quelque chose dautre sest passé.
Ce matin-là, nous avons pris le petit-déjeuner tous les trois. Je fais le café à ma façon : un fond deau froide, puis chaude, surtout pas bouillante, sinon il devient amer. Luc le sait et me complimente à chaque fois. Mais comme jétais au téléphone, ce jour-là, cest Claire qui a fait le café. Luc a goûté et a dit :
Tiens. Cest très bon.
Jai copié sur Alice, a répondu Claire. Elle fait toujours comme ça.
Je lai regardée, elle a souri, gentille et inoffensive. Jai souri aussi.
Mais quelque chose ma accrochée. Une impression, sans raison.
Et puis, la routine du boulot a tout absorbé emplois du temps, corrections Je rentrais, lappartement était calme et rangé. Claire avait le temps de nettoyer, de ranger un peu. Luc sy est habitué avec une rapidité qui ma surprise.
Cest elle qui a cuisiné aujourdhui, ma-t-il annoncé un soir, comme sil sagissait dune bonne nouvelle. Soupe aux haricots rouges. Délicieux.
Je la fais aussi, cette soupe.
Oui. Ça y ressemble.
Je nai pas demandé laquelle était meilleure. Il na rien dit de plus.
Claire, à cette période, travaillait à distance, de la paperasse. Je nai jamais cherché à savoir. Elle restait dans la chambre damis avec son ordinateur, sortait préparer quelque chose pour le déjeuner, et le soir, elle se remaquillait, se changeait en habits de ville. Jai remarqué que moi, au contraire, jenfilais souvent mes vieux pantalons de détente et mon pull préféré, alors que Claire semblait plus apprêtée chez moi que moi-même.
Un soir, Luc sest installé devant la télé, à côté de Claire. Moi, je corrigeais des copies dans la chambre. Jentendais leurs voix à travers la cloison. Il racontait une anecdote, Claire riait. Son rire ressemblait au mien, en plus doux. Cela ma frappée, et jai balayé lidée. Un rire reste un rire, non ?
Mais quelques jours plus tard, jy repensais, sans rire cette fois.
Claire portait maintenant ses cheveux différemment. Avant, elle avait une coupe courte, un peu moderne ; désormais, elle les faisait ondoyer en arrière, un peu comme moi. Je lai remarqué devant le miroir de lentrée. Nous nous reflétions toutes les deux ; moi devant, elle derrière. Jai eu létrange sensation de voir une vieille photo et une récente, dans le même décor.
Ça te va bien, ces cheveux-là, ai-je dit.
Tu trouves ? Je voulais essayer après tavoir vue. Jai trouvé ça sympa.
Encore une fois, « après toi ». Encore ce mimétisme discret, cette façon demprunter mes gestes, mes goûts. Jai souri et suis partie vers la cuisine. Mais à lintérieur, je ne souriais pas trop.
Jai appelé ma fille le dimanche suivant.
Maman, comment ça va chez toi ?
Bien. Nous hébergeons Claire, tu te souviens ?
Oui, elle loge toujours chez vous ?
Toujours. Les papiers traînent.
Daccord. Papa va bien ?
Très bien. Ils sentendent bien, Luc et Claire.
Pause.
Cest bien, ou pas ?
Oui, cest bien, ai-je dit. Mais à peine avais-je raccroché, je me suis surprise à peser ce mot autrement. Comme si je tâtonnais pour savoir si le sol était stable.
À la cinquième semaine, Claire ma demandé la recette de la tarte.
Celle que tu as faite dimanche dernier, aux pommes et à la cannelle.
Je nai jamais écrit la recette, cest à lœil.
Tu peux mexpliquer ? Je voudrais essayer.
Jai détaillé tout, elle a pris note sur son téléphone, puis a cuisiné trois jours plus tard. Luc sest resservi, disant « cest très bon », et jai soudain eu du mal à savoir si ce compliment concernait vraiment la tarte, ou sil ne faisait plus de différence entre elle ou moi.
Ce soir-là, jai ouvert le placard de lentrée : une nouvelle parka, gris clair, ceinture identique à la mienne. Claire sen était sûrement achetée une similaire. Jai accroché la mienne à côté, puis longuement observé ces deux manteaux presque jumeaux.
Je nai rien dit, non que cela me fasse peur, mais je naurais pas su comment poser la question sans paraître ridicule.
Cette période au travail était tendue : contrôle à préparer à lIUT, des documents à revoir. Luc restait plus souvent au salon le soir, Claire aussi. À travers la porte fermée, je captais des bribes de conversations, puis, si jentrais, elles mintégraient, avec la politesse dune amie, mais je nétais pas vraiment à leur centre.
Un soir, jai fini par parler à Luc, après que Claire fut montée se coucher.
Luc, tu ne trouves pas quelle mimite un peu ?
Il a levé les yeux, sincèrement perplexe.
Qui ? Claire ?
Oui. Les cheveux, le manteau, la cuisine, même les parfums
Les copines copient toujours un peu, ce nest pas grave.
Sans doute, ai-je répondu. Sans doute
Il sest replongé dans son portable. Sujet clos.
Je me suis allongée, réfléchissant que Luc avait peut-être raison. Les amies simprègnent les unes des autres. Cest normal. Jai dû moi-même piocher chez Claire, sans y penser. Cest normal. Jai répété ce mot. Normal. Mais il ne tenait plus vraiment.
Les jours suivants, jai observé plus attentivement. Claire penchait sa tête comme moi, ponctuait ses phrases dun « justement », étiré comme le mien. Ne mettait plus de sucre dans son thé, alors quavant, elle en mettait toujours deux cuillères. Ce nétait plus un hasard.
Jai appelé Nina, ma collègue, avec qui je peux tout dire.
Nina, tu as déjà eu limpression quune personne devenait presque toi ?
Comment ça, toi ?
Elle te copie, physiquement, gestuelle, habitudes
Cest une forme de jalousie silencieuse. Jai lu un article là-dessus. Quelquun veut une vie comme la tienne, mais ne peut pas lobtenir directement, alors il la prend petit bout par petit bout.
Je nai rien répondu.
Ça tarrive en ce moment ?
Je ne sais pas Peut-être bien que si.
Mais je le savais, en fait.
La discussion avec Claire nest pas venue de moi. Une soirée, à deux dans la cuisine, elle a soudain dit :
Alice, tu es entière, toi. Quand je te regarde, je me dis : voilà comment il faudrait vivre. Un appartement, un mari, un bon travail. Tout est chez toi.
Jai mis vingt ans à obtenir ce “tout à sa place”, ai-je dit.
Je sais. Ça se sent, même Luc
Elle sest interrompue.
Quoi, Luc ?
Il tapprécie. Il ma dit plusieurs fois que vous vous comprenez si bien.
Jai posé ma tasse.
Tu discutes de moi avec lui ?
Juste quelques fois. Il te complimente.
Cest gentil, ai-je répondu, tout en sentant une gêne.
Je naurais su dire pourquoi cela me dérangeait. Un mari qui parle en bien de sa femme, devant une amie, quy a-t-il de mal ? Rien. Et pourtant Quelque chose sonnait faux. Je le savais, au fond. Cette intuition féminine dont je me moquais parfois était en alerte, mais sans mots précis.
À la fin de la sixième semaine, Claire ma demandé si elle pouvait utiliser mon parfum. « Gardénia ».
Je nai plus le mien et je naurai pas le temps daller au Monoprix. Deux, trois fois ?
Bien sûr, ai-je dit.
Le soir, quand jai repris le flacon, il nen restait quun tiers. Je savais quà la semaine précédente, il était à moitié plein. Jai rangé le flacon au fond du placard de la salle de bains, que jai fermé à clé. Me suis vue, dissimulant mon parfum à mon amie, et je me suis sentie bizarre. Mais je nai pas rouvert le placard.
Luc est rentré ce soir-là heureux ; ça lui arrivait plus souvent ces derniers temps, justement quand Claire était là. Il avait rapporté un fraisier, comme ça, pour le plaisir.
On se fait plaisir, a-t-il lancé.
Claire sen est réjouie exactement comme je laurais fait. Ni plus, ni moins. Parfaitement. Jai observé la scène depuis la cuisine, en comprenant que Claire réagissait toujours « comme il faut » : elle complimentait le café, riait au bon moment, penchait la tête comme moi. Elle me copiait, mais en plus volontaire, moins fatiguée, sans les vingt-trois ans de routine.
Luc le remarquait. Peut-être sans analyser. Mais il le remarquait.
Jai mangé ma part de gâteau comme dhabitude. On a discuté de ce qui na pas dimportance. Tout semblait normal. Mais une étrange sensation est restée après coup, celle quon ressent quand tout est à sa place mais légèrement déplacé, dun centimètre.
Une formation professionnelle a surgi à limproviste. LIUT devait envoyer quelquun pour un séminaire à Angers. Quatre jours. Le chef ma demandé le vendredi, jai dit oui le lundi. Une pensée ma traversée : laisser Luc et Claire seuls, quatre jours. Et puis, je me suis reprise. Nous sommes adultes. Rien narrivera. Il faut que je respire.
Avant de partir, on a échangé en cuisine :
Je reviens vendredi dans la soirée. Claire pourra taider pour le dîner.
On sen sortira, tinquiète.
Je ne minquiète pas.
Je lai observé. Il avait lair normal, détendu, familier. Twenty-trois ans à regarder ce visage. Il était léger, ce soir. Comme quand on na pas de souci particulier.
Je suis partie le mercredi. Le train, la lecture, un café dans un gobelet, les paysages plats du Val de Loire. Le séminaire était moins passionnant quutile. Le soir, jappelais Luc. Les conversations étaient courtes.
Ça va ?
Oui. On a dîné. Tout roule.
Claire est là ?
Oui, dans sa chambre.
Bonne nuit.
Bonne nuit.
Rien de suspect. Rien de trop. Pourtant, le soir à lhôtel, impossible de mendormir. Je pensais à tout, un peu à Claire, aux deux parkas dans lentrée, au parfum.
Jeudi après-midi, le chef ma appelée :
Alice, le dernier jour sera une répétition de ce que tu as déjà vu. Tu peux rentrer ce soir, on préviendra lorganisation.
Je suis rentrée, arrivée à Nantes à 21h30. Pas de bouchon. Jai utilisé mes clés. Je pensais que Luc dormait peut-être déjà.
Mais il nétait pas couché.
Des bougies allumées dans le salon, juste deux, sur la table basse. La table dressée, des assiettes, des verres de vin, quelques ramequins. Une odeur de plat chaud et Gardénia. Javais enfermé mon parfum. Claire sétait donc acheté le même.
Luc était sur le canapé. Claire à côté, dans une robe bleue. Je ne lavais jamais vue porter cette robe, mais le style était le mien, la couleur, la mienne. Cheveux ondulés en arrière. Mains croisées sur les genoux. Ils parlaient. Quand je suis entrée, ils ont levé les yeux.
Trois secondes de silence.
Tu es en avance, a dit Luc.
Je vois ça, ai-je répondu.
Jai posé mon sac, retiré mon manteau, lentement, parfaitement contrôlée.
Alice, cest juste un dîner, a expliqué Claire. On a mangé et
Ça se voit, ai-je coupé. Avec des bougies.
Silence.
Cest romantique, ai-je ajouté, la voix posée, presque surprise de mon ton.
Luc sest levé.
Nen fais pas une
Luc, jai murmuré. Ne me dis pas ce que je dois faire.
Il sest arrêté. Claire fixait la nappe.
Je suis allée boire un verre deau dans la cuisine. Sur le rebord de fenêtre, un pot de géranium Je le vois, je me souviens que je larrose tous les mercredis. Cette semaine, je nétais pas là. Il était humide.
« Claire la arrosé, » ai-je pensé.
Je suis revenue au salon.
Claire, ai-je dit, il faudrait que tu trouves une solution pour te loger, demain.
Claire a levé les yeux.
Alice, je comprends que ça peut paraître
Tu trouveras demain, ai-je répété. Juste.
Oui, je comprends.
Très bien.
Jai pris mon sac, refermé la porte de ma chambre doucement, me suis allongée sans me changer, yeux au plafond. Jai entendu du bruit dans la vaisselle, une porte, puis celle de la chambre damis qui grinçait.
Luc nest pas venu cette nuit. Jai entendu son pas sur le plancher du salon.
Le matin, je me suis levée première. Jai préparé du café, bu devant la fenêtre, en regardant la ville émerger. Une femme promenait un chien; les pigeons roucoulaient sur la corniche den face. Un matin ordinaire.
Luc est finalement venu en cuisine, vers huit heures.
Il faut quon discute, a-t-il dit.
Oui.
Alice, il ny a rien entre Claire et moi.
Peut-être.
Non, rien du tout.
Luc, jai dit en fixant la vitre, tu ne comprends pas ce que je veux dire. Il ne sagit pas de ce qui est ou nest pas. Il sagit de ce que jai vu hier, et ce que je vois depuis un mois et demi.
Et tu as vu quoi ?
Je me suis retournée.
Jai vu quelquun prendre ma place, petit à petit. Ma coiffure, mon parfum, mes recettes, mon manteau, mes gestes. Et toi, remarquant cela, et que ça te plaît. Parce que cest moi, mais sans la fatigue, sans la routine, sans les vingt-trois ans.
Il sest tu.
Ce nest pas une question, ai-je ajouté. Cest ce que je ressens.
Tu exagères.
Peut-être. Mais je vais travailler. À mon retour, je voudrais que la chambre damis soit libre.
Alice
Et ce que jai fait là, la confiance aveugle, cétait peut-être trop confiant. De ma part. À vous deux.
Je suis partie, jai fermé la porte délicatement.
La journée, deux cours à assurer, des listes à remplir, un thé avec Nina. Elle a compris dun seul regard quil ne fallait pas de question. Jaime cette pudeur.
À quatorze heures trente, retour à la maison : la chambre était vide, bien rangée, aucune trace de Claire. Tout était parti, sauf un petit peigne blanc oublié sur létagère de la salle de bain. Je lai pris du bout des doigts et jeté à la poubelle.
Luc était là, sur le canapé, le nez sur son téléphone. Il ma regardée.
Elle est partie.
Je vois.
Et après ?
Jai enlevé mon manteau, suis passée à la cuisine, jai ouvert un paquet de pâtes, sans idée précise, juste besoin de faire quelque chose.
Alice, on vit ensemble depuis vingt-trois ans. On ne peut pas tout jeter dun coup
Si, attend. Laisse-moi du temps.
Combien ?
Je ne sais pas Quelques jours. Il faut que je réfléchisse.
La semaine est passée, étrange. Nous avons partagé lappartement en étrangers polis, chacun de son côté. Repas séparés, nuits séparées. Il a tenté la discussion, jai répondu brièvement. Non par rancune, mais je nétais pas prête à dire tout ce que je ressentais.
Je revisais notre histoire, le soir. Comment javais ouvert la porte trop facilement, pour une amie en détresse. Parce que cest normal. Parce quil le faut. Sauf que, quand jai commencé à sentir le malaise, je nai pas mis de mots dessus. Pas tout de suite. « Jalousie silencieuse », avait dit Nina. Copier quelquun, doucement, sans violence, sans mauvaises intentions, juste par manque de vie propre. Prendre celle dune autre, parfum après parfum, recette après recette.
Ce qui me faisait plus de mal, ce nétait pas Claire. Cétait Luc.
Il aurait pu ne pas remarquer. Ou en parler avec moi. Il aurait pu sabstenir de complaire à cette copie « améliorée » de moi-même, comme je lappelais. Mais il la fait. Il rapportait des gâteaux, riait en sa compagnie, dînait aux chandelles, sans même y penser, peut-être.
La deuxième semaine, jai appelé ma fille.
Tu nas pas lair vaillante, maman.
Ça sentend ?
Oui, ça sentend. Quelque chose ne va pas ?
Avec ton père, on va sûrement se séparer, ai-je dit. La première fois à voix haute.
Long silence.
À cause de Claire ?
Pas seulement. Claire na fait que révéler ce qui était déjà là.
Quoi donc ?
Je ne sais pas lexpliquer. On était habitués. Tellement habitués quon ne se voyait même plus. Elle est arrivée et sest glissée dans ma vie, mais mieux. Plus attentive, plus fraîche. Et il a aimé.
Maman
Ce nest pas grave, je ne pleure pas, rassure-toi. Il faut juste que tu comprennes.
Tu vas rester seule ?
Pour un moment, oui. Cest normal.
Cette fois, le mot ma semblé juste, accepté par moi seule.
La grande conversation avec Luc a eu lieu un dimanche soir.
Je crois quil faudrait quon se sépare.
Long silence.
Tu es sûre ?
Je ne sais pas. Mais jai besoin despace, de comprendre qui je suis sans toi, sans cet appartement, sans tout.
Cest à cause des bougies ? Cétait juste un dîner.
Luc, non. Rappelle-toi. Les bougies nétaient que la goutte de trop. Avant ça, il y a eu beaucoup dautres choses, et jai vu, et me suis dit “cest normal”, alors que ça ne létait pas.
Je ne comprends pas ce que je tai fait
Rien de précis. Juste, tu mas perdue de vue. Tu aurais vu que quelquun devenait ta femme, si tu la voyais vraiment ?
Il na rien répondu.
On vendra peut-être lappartement. Ou je rachèterai ta part. Plus tard. On verra.
Et toi ?
Je louerai. Ici ou ailleurs. On verra.
Recommencer à cinquante-deux ans, a-t-il soufflé, lair las.
Oui. À cinquante-deux ans. Certains recommencent plus tard encore.
Je me suis levée pour aller vers la cuisine, fais un détour par la salle de bain, ai récupéré mon flacon de « Gardénia ». Je lai posé dans la poubelle, sans le jeter juste posé, comme une chose dont je nai plus besoin.
Le lendemain, jai appelé une agence immobilière pour les démarches, puis un avocat. Je suis passée chez Nina, lui ai tout résumé. Elle na pas pris de grands airs, juste écouté, ponctué dun « oui » plein de compréhension.
On était à sa table, des mugs de thé à la main.
Tu lui en veux ? a-t-elle demandé.
À Claire ? Non, presque pas. À moi, un peu, davoir été aveugle. À répéter que “cest normal” quand ce ne létait pas.
Ce nest pas ta faute davoir fait confiance.
Trop de confiance peut-être, ai-je soufflé.
Non. Juste confiance.
Peut-être.
Et Luc ?
Cest une autre colère. Plus discrète. Elle passera.
Que vas-tu faire ?
Prendre un appartement. Changer de coupe de cheveux. Acheter un autre parfum, ai-je souri. Pas « Gardénia ».
Cest sage.
Et me demander enfin ce que jaime vraiment. Ce qui est à moi, pas juste lhabitude.
Ça prendra du temps.
Jen ai, ai-je dit.
Nina a resservi du thé. Dehors, la pluie tombait, fine et douce. Jai regardé leau couler. Il y a quelques semaines, je savais très précisément à quoi ressemblait ma vie : appartement, Luc, lIUT, mon trajet préféré, mes recettes, mon flacon de parfum sur létagère à gauche. Tout était en ordre. Maintenant, je découvre que ce « ordre » pouvait se déplacer sans que le monde ne sécroule.
Mais je ne ressens pas le vide attendu. Ni perte de repères. Plutôt une curieuse impression. Comme lorsquon retire un vieux manteau, et que lon se rend compte, soudain, quil était trop étroit depuis longtemps.
Tu sais, ai-je confié à Nina, cest la première fois depuis des années que je ne sais pas ce qui mattend. Et cest supportable.
Supportable, a répété Nina en souriant. Beau mot.
Une semaine plus tard, jai visité un petit deux-pièces dans un autre quartier. Lumineux, donnant sur un parc. Cher, mais possible. Jai dit tout de suite à la propriétaire, une dame âgée au visage fatigué :
Ce sera pour un an. Peut-être plus.
Elle a hoché la tête.
Chez moi enfin, chez nous, pour quelques jours encore , jai commencé à trier mes affaires. Sans hâte, sans éclat. Séparer le mien du reste. Livres, vaisselle, vêtements. Jai donné ce qui traînait depuis trop dannées. Y compris la parka grise, offerte à une association. Jen ai acheté une bleu marine, dune autre coupe. Essayé devant le miroir : aucun rapport avec celle de Claire. Parfait.
Je nai pas revu Claire, ni répondu à son message dexcuse. Je nen avais pas envie ou pas encore le courage. Je ne sais pas.
Luc est resté ici, nous avons échangé le strict nécessaire. Quelque chose de triste mais apaisant.
La veille du déménagement, je suis allée chez Marionnaud. Jai humé tous les parfums. Finalement, jai choisi « Cèdre Argenté » : odeur boisée, chaude, très loin de mes habitudes, peut-être pour cela que je lai adopté.
Un choix à part, a glissé la vendeuse.
Oui, cest ça, ai-je dit.
Le déménagement na pris quune matinée. Nina et Luc mont aidée. Tout était fait dans le calme, sans aigreur. Les cartons posés, les meubles installés. Jai ouvert le flacon de « Cèdre Argenté », déposé une note sur mon poignet. Lodeur était étrangère, mais agréable.
Dehors, le parc, les arbres quasi nus, novembre qui sannonçait. Les lampadaires sallumaient déjà. Jai mis de leau à chauffer, pris une tasse sans fêlure, et me suis assise près de la fenêtre.
Le téléphone a sonné : ma fille.
Ça va, maman ? Tu tinstalles ?
Je prends mes marques.
Tu as peur ?
Jai regardé dehors, les lampadaires dorés.
Non, ai-je dit. Étonnamment, non.







