Le livre jamais lu
Bon, Eugénie, jy vais ! Ne viens pas à la porte, hein ! Je rentre tard ! Prépare-moi la chemise et le pantalon bleu pour demain, noublie pas ! Faut aller les récupérer au pressing ! cria Victor en traversant lentrée, enfilant son imper rapidement. Il sarrêta deux secondes devant le miroir, ajusta ses cheveux, attrapa son chapeau et claqua la porte en sortant.
La porte eut un tel écho quon entendit la fenêtre de la cuisine vibrer.
« Sacré courant dair » pensa Eugénie, coupant leau, les mains sur le tablier, curieuse devant la porte entrouverte de la cuisine. Tout pareil comme dhabitude : le couloir baigné de lumière, qui débouche dans lentrée, les photos de famille, les papiers peints bleu tendre à rayures, deux larges, deux fines, le manteau dEugénie posé sur la patère. Et
Eugénie fronça les sourcils.
Le paquet ! Victor a oublié le paquet, et dedans il y a les chaussons ! Eugénie avait passé la matinée à les façonner à la main, aux oignons et aux œufs, comme Victor les aime. Pour ce jour-là, précisément, parce quaujourdhui, Victor devait aller inspecter un chantier, et là-bas, question nourriture, cest sec. Elle y avait mis tout son cœur, comme toujours.
Sans même retirer son tablier, ajustant vaguement sa mèche, Eugénie, en robe dintérieur toute simple, manches courtes ballons et une tache de café sur la jupe, attrapa le paquet bien chaud, le serra contre elle comme un nourrisson et fila dehors en priant davoir pensé à prendre ses clefs, sinon bonjour la galère devant la porte claquée ! Elle descendit les étages, main sur la rampe bien cirée, serpentant comme un ruban du quatrième au rez-de-chaussée.
Elle aurait pu, comme beaucoup de voisines, ouvrir la fenêtre et crier à son mari, le son du nom roulant dans la cour, mais non, elle nosait pas. Elle voulait lui donner ce paquet elle-même, profiter dun dernier regard, dune petite bise sur la joue, ce genre de rituel
La course lui coupa le souffle, elle émergea dans la cour en bousculant la porte et pourtant, Eugénie navait plus vingt ans, loin de là, presque cinquante, courir lui coûtait parfois.
Elle chercha Victor du regard, repérant tout de suite son grand imper beige, sa silhouette et sa fameuse allure.
Victor aimait ses manteaux longs, ouverts, à laisser flotter au vent, et surtout les chapeaux ! Il en avait pour toutes les saisons. Cest Eugénie qui tenait à ce quils restent impeccables, qui les nettoyait, cirait, et rapportait de nouveaux modèles.
Le chapeau, cest la classe ! sobstinait Victor quand leur fils, Michel, le charriait. Vous les jeunes, vous ne pouvez pas comprendre, vous êtes trop dans le synthétique, pas assez élégants !
Mais où était Victor ?
Là, il sortait déjà de la cour, filant vers la rue animée baignée de soleil. Si Eugénie ne se pressait pas, il sauterait dans le bus et hop, trop tard.
Elle se mit à trottiner sur le bitume, saluant en passant dun hochement de tête les voisines alignées sur les bancs à prendre le soleil, petites papotant entre elles, les bras sur des tricots aux couleurs vives. Elles la regardaient passer, avec un sourire attendri devant cet élan damour conjugal.
Quest-ce qui tarrive, ma chérie ? lança Mamie Gaby à la silhouette toute menue dEugénie.
Le repas ! Victor la oublié, avec les chaussons ! cria Eugénie par-dessus son épaule.
Gaby fit un signe approbateur, ravie. Des chaussons faits maison, et de la tendresse, quoi de mieux !
Eugénie, pendant ce temps, arrivait au portail, elle ouvrit la bouche pour crier, et puis sarrêta net, désemparée, comme si tout à coup on avait éteint le soleil. Lair manquait, la tête lui tournait, elle se rattrapa à la gouttière.
Victor était là, de profil, déjà à larrêt de bus, tenant le bras dune jeune femme à la poitrine débordante. Elle riait, minaudait, et Victor la couvait du regard en se penchant vers elle. Tout à coup, la jeune femme repoussa Victor, lui lança un regard méprisant, lui lui se pencha, apeuré, saccrocha à sa main comme un toutou, voulant y déposer un baiser, mais la demoiselle retira sa main bien manucurée, lui colla presque une baffe, et Victor se redressa, raide comme une planche, visiblement vexé, pensa Eugénie. Mais il se pencha quand même, offrit à la femme une friandise sortie de sa poche, et elle, tout sourire, accepta.
Eugénie sentit la nausée monter. Mon Dieu ! Victor, ce monsieur respectable, mature, à la limite du vieux, qui shumiliait devant une gamine pareille !
La fille portait une jolie robe dété bleue à pois blancs, avec un ruban assorti dans les cheveux, coiffure parfaite, sandales élégantes.
Eugénie ne savait plus quoi faire de son paquet de chaussons, ni de ses mains, ni de sa vie
Le bus arriva, la foule monta, Victor accompagna la belle à pois, les portes se refermèrent.
Au moment où le bus séloignait, elle eut cette impression violente que Victor regardait droit sur elle, et tout à coup, elle eut honte. Son tablier tacheté, ses chaussons fatigués, et ce fichu paquet.
Elle fit brusquement demi-tour, traversa à nouveau la cour, bousculant les voisines en robes fleuries, manqua de tomber sur Gaby près du massif de fleurs.
Alors, tas pas pu, Eugénie ? fit Gaby, retirant sa cigarette, lœil sur le paquet. Elle en profitait pour utiliser le mot « gamelle », elle navait jamais approuvé tout cela trop attentive, trop dévouée, Eugénie, à en étouffer son mari.
Non, trop tard soupira Eugénie, lair absent.
Cest dommage, ça va gâcher, approuva Gaby. Jenverrai Siméon. Tu es là aujourdhui ?
Eugénie hésita dun mouvement de tête.
Parfait. Il aime les chaussons, moi ça me gonfle de faire de la pâte. À toute à lheure !
Elle courut alors vers le tracteur qui rentrait dans la cour, tempêtant au conducteur, mais Eugénie nécoutait déjà plus.
Elle avança vers son immeuble, repassa dans lombre fraîche de la cage descalier. On entendait ses pas sur le marbre, mélangé à un sanglot perdu et au grincement de la porte refermée.
Tout. Cétait tout, pour elle : fin de la famille, du nid douillet, de la confiance, du confort, de la foi en tout. Enfin, pas « tout le monde » « un homme », cétait différent. Le seul à qui on vous confie, celui quon vous confie à cajoler, à chérir Et voilà ! Maintenant, quoi faire ?
Eugénie seffondra sur le tabouret à lentrée, le paquet de chaussons se renversant sur le carrelage. Le chat, Figaro, sapprocha, se frotta à ses jambes, ronronnant fort pour réclamer à manger. Mais Eugénie ne voyait plus rien, ne sentait plus rien. Elle était encore là-bas, à la gouttière, les yeux fixés sur la robe bleue à pois et sur Victor. Les larmes montaient, brulantes, égoïstes, elle se laissait aller enfin à la douleur, cessant de se tenir droite, cessant de porter le masque de lépouse radieuse, savourant son chagrin de femme Il y a un plaisir étrange à sapitoyer sur soi-même parfois.
Combien de temps elle resta ainsi, impossible à dire. Mais quelquun finit par pousser la porte dentrée. Figaro fila, effrayé.
La porte grincée, puis la tête de Siméon, le mari de Gaby, passa lentrebâillement. Nez épais, joues abîmées, lèvres charnues, bouclettes grasses, cou rouge tout chez Siméon dénotait avec la bourgeoisie tranquille de limmeuble. Mais Siméon était du quartier, artiste, un monsieur original, un peu lunaire.
Toi, ma chère Eugénie, disait Victor en plaisantant, Siméon, il vit sur une autre planète. Mais il a du talent, cest un vrai directeur de galerie, faut pas croire !
Eugénie leva les yeux vers les grands yeux bleus pâles du visiteur. Sil navait pas été artiste, il aurait pu devenir curé, pensa-t-elle soudain, tant il avait la tête de lemploi.
Monsieur Siméon ? Cest bien vous ? murmura-t-elle, paumée.
Tu vois quelquun dautre, peut-être ? fit simplement Siméon en se regardant. Cest moi, Eugénie ! Gaby ma dit que tavais des chaussons en trop ? Nous, on a les travaux à la cuisine, madame refait tout soupira Siméon, jsuis pas nourri, elle me dit daller remplir ma gamelle dans des snacks Ras-le-bol.
Il renifla, savançant à pas larges dans la flaque de lumière dorée de lentrée.
Attends, jenlève mes chaussures, lança-t-il, retrouvant un accent rural dans la bouche, jsuis mouillé, ya de la flotte dans la cour. Et les chaussettes aussi ! Il montra ses pieds. Eugénie baissa les yeux : de simples chaussettes, rayées, lune percée au bout.
Elle ramassa les chaussures humides, sans même sen rendre compte, prête à aller les sécher sur le balcon.
Eh, pose-les par terre ! sexclama Siméon.
Faut les faire sécher, sinon vous allez tomber malade, persifla-t-elle, la voix tremblante.
Chacun gère ses pieds ! Allez, laisse, insista-t-il avec ce sourire rusé, faisant tournoyer ses boucles.
Mais Eugénie nabandonna pas : pas question de laisser le visiteur partir les pieds trempés.
Chaussures calées au soleil sur le balcon, Figaro écarté dun coup de balai, elle soupira. Et déjà, Siméon faisait un boucan dans la cuisine avec la vaisselle.
Eugénie ! Ma grande ! Un peu de thé, hein ? Ça fait un bail que jai pas bu du bon thé bien sombre avec du citron ! Prépare-nous ça, sil te plaît ! Jsuis vanné Il allongea ses grandes jambes dans lencadrement de la porte, assez pour quEugénie puisse trébucher en passant.
Tout de suite, tout de suite balbutia-t-elle en mettant leau à chauffer, la tête ailleurs.
Victor Victor, son mari Comment il pouvait ? À deux pas du foyer, il saffiche déjà avec une autre, sans vergogne
La jalousie lui brûlait les tempes. Jusquoù Victor allait avec ce genre de flirts ?
« Non ! Cest un malentendu, rien dautre ! » se rassurait-elle, avec la voix apaisante de sa mère. « Ils se sont croisés, voilà tout, des collègues, rien de plus ! Quand il va rentrer, reste toi-même, souris, prends soin de lui, dorlote-le, il oubliera toutes les autres ! »
Mais Siméon fronça soudain les sourcils :
Tu comptes me servir du vieux thé, là ? Fais-en du frais, comme pour un invité digne de ce nom ! Il attrapa la jolie théière en porcelaine fleurie, encore tiède du matin, louvrit, jeta un œil dedans, grimaça. Non, non, ça cest pour les épluchures ! Allez, du tout neuf, steuplait.
Mais je viens de le faire, il est encore bon, goûtez avant ! protesta Eugénie, puis se résigna.
Faire du thé frais, cest rien, mais Victor ? Comment elle allait faire avec lui, désormais ?
La bouilloire siffla, elle versa leau bien chaude sur son thé « éléphant », un peu corsé, acidulé, la bonne odeur emplit la pièce.
Là, voilà du vrai thé ! Mais Eugénie, écoute va chercher le service en porcelaine, celui à filet dor et bleu cobalt, tu sais que je les adore. Allez, ne sois pas radine ! ordonna Siméon, lançant un œil malicieux sur elle.
On a un service neuf, ramené par Victor de Nice, les tasses sont super pratiques, vous verrez ! balbutia Eugénie, un peu sur la défensive, prise de court par le geste agacé de Siméon.
Mais moi, cest le cobalt que je veux ! Jai toujours bu dedans, ta mère aussi le sortait ! Sers-le, et les chaussons Allez, sur le beau plat, pas celui ébréché. Pendant que je mange, tu peux me repriser les chaussettes. Galina ne veut pas, elle préfère jouer à la décoratrice. Moi, jai mal, tu comprends ! Il lui tendit la chaussette au trou béant, penchant la tête tel un fou du roi.
Eugénie, femme cultivée, ancienne institutrice, qui avait tout quitté pour la maison, fixait la chaussette, dégoûtée. Mais sa main, déjà, se tendait pour la prendre.
Soudain, Siméon tapa du poing sur la table, cette fois ferme et sec.
Non, mais sérieusement, Eugénie ! Tu te rends compte ? Tu laisses tout le monde te marcher dessus ! Tes chez toi, et tu te comportes comme une servante ! On mavait prévenu, mais je croyais pas ! Je me souviens dune Eugénie fière, droite, royale ! Quand tu traversais la cour, même les moineaux faisaient silence ! Maintenant, tu te transformes en paillasson ! Franchement !
Il ouvrit les bras, souffla, se tordit de colère, assez pour effrayer Eugénie. Les tasses tintinnabulaient, les chaussons seffondraient au bord du plat.
Pourquoi vous venez me dire ça aujourdhui ?! Jen peux plus ! Victor, mon Victor, il était là-bas, à larrêt, avec une autre Jai tout vu ! Je courais lui donner ses chaussons, et Les larmes dEugénie éclatèrent, coulant sur la nappe.
Le silence tomba, même le rideau devant la fenêtre ne bougeait plus, même le bruissement des voitures dehors semblait mort.
Siméon soupira, puis grogna :
Voilà pourquoi Victor vadrouille ailleurs Avant, les élèves couraient après toi, tu imposais le respect. Tu dégageais une telle grâce que, moi, jen avais le tournis, malgré que Galina soit magnifique. Tétais une reine. Et maintenant ? Toujours à le couver, ton Victor, comme sil était ton fils ! « Victor, mets ta casquette ! Victor, prends tes boîtes ! Victor, je te fais les courses ! » Tu fais tout à sa place, tu létouffes, Eugénie ! À force, il se sent vieux, et les autres femmes, plus piquantes, le flattent. Il se sent jeune avec elles
Eugénie, au fond, ne comprenait rien, ou refusait de comprendre. Cétait trop dur. Elle avait consacré toute sa vie à sa famille, pour rien ? Elle sétait perdue elle-même
Cela faisait dix ans quelle avait quitté lécole, pour être plus présente pour Victor, pour entretenir la maison, tout planifier. Elle avait gardé quelques élèves en cours particuliers, jusquà ce que Victor tombe malade et que leur présence lagace. Adieu les cours, pour le bien de Victor.
Elle avait arrêté de chanter en faisant le ménage, plus de radio, plus de peinture non plus, car Victor détestait soudain lodeur de lhuile de lin. Toiles au grenier, pinceaux dans le tiroir, adieu la musique, adieu la création.
Et voilà. On pousse à labandon, Eugénie ! fit-elle à son reflet dans la vitre du buffet, ironique.
La manucure ? Quand ? Quand on doit faire des soupes et des ragoûts toute la journée ?
De nouvelles robes ? Pour quoi faire ? Victor navait jamais envie de sortie
Des talons ? « Pourquoi tu mets des talons, tu as déjà les jambes gonflées ! » sétait moqué Victor. Et là, les chaussures avaient rejoint les toiles au grenier.
À force, les copines avaient disparu, les coups de téléphone se faisaient rares. Michel, le fils, passait une fois par mois, mangeait, répondait à ses questions dun air distant et filait avec un ou deux tupperwares, puis plus rien.
Voilà le tableau fin de tout.
Allez, ressaisis-toi un peu, Eugénie ! Reprends-toi, tes encore jeune, tu sais ! Oui, toi, tu peux encore éclore ! Debout ! Ressors ta fierté, sinon, Victor ira toujours voir ailleurs ! prêcha Siméon en tapant du doigt sur la table. Et tes chaussons, Eugénie, sont une tuerie ! Ah, si javais encore dix-huit ans je taurais courtisée, oh oui !
Il séclipsa. Et Eugénie resta seule.
Victor rentra tard, un peu éméché, chiffonné. Il sentait le parfum féminin et le vin.
La réunion a traîné lança-t-il en balançant son porte-documents à Eugénie, grimaçant pour sa douleur au dos. Sers-moi un thé. Et des patates, avec un petit verre. Tu mécoutes ?!
Mais Eugénie le contourna, lui indiquant de bouger : elle devait poser la valise.
Tu pars où, là ? Quest-ce que tu fabriques ? Victor fixait Eugénie, magnifique en chignon élégant, petites boucles doreille, robe sable, sandales neuves. Il resta coi.
Je pars en déplacement. Tu te débrouilles. Avec ou sans larme, tout seul. Eugénie haussa les épaules.
Et les patates ? Ma chemise à repasser ? couina Victor, déconfit.
Elle hésita, voulut semparer du linge, puis se ravisa :
Tu ten occupes. Ou fais appel à « lautre ». Moi, ça ne me regarde plus. Adieu, Victor. Il est temps pour moi.
Elle quitta lappartement, non sans galérer avec la poignée de sa valise, et puis déjà on entendait le claquement de ses talons, son élégance absorbée par le soir, un taxi vrombissant dans la cour Le silence ensuite.
Victor fila vers lescalier, tenta de crier, mais sa douleur larrêta, une barre de feu dans le dos, tout tournait, les larmes coulaient.
Eugénie murmura-t-il
Où es-tu, Eugénie ? Tu lui aurais massé le dos, tartiné de pommade, enveloppé dune écharpe, bercé contre toi
Fabienne ? Cest toi ? balbutia Victor au téléphone, haletant. Oui, cest moi Oui, je sais quil ne faut pas appeler, mais jai mal au dos Je ne peux même pas atteindre la cuisine, Fabienne ! Mais on nest pas des inconnus, tout de même ! Quoi ?…
Le combiné lui envoya dans les dents le numéro des urgences et raccrocha. Fabienne ne viendrait pas. Ne le dorloterait pas, ne repasserait pas sa chemise. Trop fière, trop indépendante. Pas comme Eugénie. Rien à voir. Catastrophe.
Il se traîna jusquà la cuisine, aperçut les chaussons froids sur le plat, retrouva un sanglot. Non, ce nétait pas quun mauvais rêve il avait tout bousillé lui-même, de ses propres mains !
Eugénie revint le lendemain en début daprès-midi, accompagnée dun médecin et dun bouquet de roses acheté pour elle. Elle arrangeait ses fleurs dans un joli vase de cristal, odeur de parfum et de cigarette sur elle. Oui, parfois, Eugénie fumait, surtout dans les mauvais jours.
Attendez, docteur, pas si vite avec laiguille ! arrêta-t-elle la main du médecin.
Victor gémissait, le visage baigné de sueur.
Quy a-t-il ? demanda le médecin.
Attendez une seconde Victor, quest-ce que tu lui as promis ? Ces filles-là ne viennent pas pour rien, tu es bien trop vieux pour elle, murmura Eugénie, penchée sur son visage.
Je ne suis pas vieux ! Je suis en pleine force
Droit à la retraite ? compléta le médecin, hilare. Allez, quest-ce que tu as promis ? Dis-le, sinon je men vais !
Un poste et un grade. Mais elle naura rien ! Rien ! Je me suis trompé, Eugénie, je me suis tant trompé sur elle ! Il ny a que toi ! Pardonne-moi Elle naura rien !
Elle aura. Tu es un homme, il faut assumer. Elle aura le poste, le grade, pour quelle ne pense pas avoir été humiliée. Point final ! Et toi, tu démissionnes. Tu trouveras autre chose. Lundi, je reprends le travail. Le fer à repasser est sur létagère, les chemises au sale. Pas content ? Demande le divorce. Cest clair ?
Victor essuya son front, hocha la tête, vaincu. Il soufflait, désespéré, le médecin se rangea du côté dEugénie, Siméon traînait sur le pas de la porte, Figaro observait tout dun air inquiet.
Compris Frappez, dooocteur ! Ou jmeurs
Eugénie acquiesça dun regard, le médecin fit son injection
Fabienne était désormais radieuse. Sa thèse, bricolée à la va-vite, acceptée haut la main, grade et poste obtenus, tout cela grâce à ce vieux Victor, si naïf.
Fabienne lévitait à présent, ne répondit plus à ses bonjours. La femme de Victor avait bien mis les points sur les i : les grades peuvent se perdre plus vite quils ne sacquièrent. Fabienne sen trouverait un autre, voilà tout.
Victor avait quitté son poste. On sétonnait du départ soudain, dune place si convoitée, mais il ne disait mot. Juste une fois : « Jai donné ma parole. » À qui, pourquoi, mystère.
Pour le pot de départ, il se ramena avec sa femme en robe et bijoux, ils dansèrent le tango juste tous les deux. Son regard sur Eugénie Comme jamais il navait regardé Fabienne. Pourquoi ? Quavait-elle donc, cette Eugénie ?
Justement tout. Elle était lair même que Victor avait respiré tout ce temps, sans sen rendre compte. Mais lorsquil sest retrouvé soudain seul, il a vraiment compris ce quil perdait. Ce nest pas une histoire de dos, ni de soins : Eugénie était sa page non tournée, son livre jamais lu, mystérieuse, profonde, douce-amère comme une fraise de juillet quil donnait à sa jeune épouse au bord de la mer. Et il ne terminerait jamais ce livre, jamais ne tournerait la dernière page. Et cest tant mieux.
Fabienne ? Elle nétait pas prête encore, ou pas faite pour ça. Ou bien, elle na pas encore trouvé son lecteur. La vie diraLa vie reprit une cadence différente après le pot de départ. Eugénie retourna à lécole, cheveux courts et foulard fleuri, retrouvant voix et craie, entourée denfants énervés mais avides. Siméon passait parfois le matin, déposant sur la table un croissant brûlé acheté à l’aube, lançant d’un clin d’œil : « Toi, tes chouette On devrait écrire un livre, ensemble. » Eugénie riait, pas dupe, mais flattée, et rangeait le croissant dans une boîte à souvenirs.
Victor quant à lui remplit sa vie de petites choses, de marché du samedi, de promenades lentes à petits pas. Il sessayait à peindre, maladroit, riant de ses toiles tachées. Il perdait encore ses clés, sa chemise était rarement repassée, mais il apprenait lart dattendre ; apprendre quaimer, cétait tout recommencer, à deux ou tout seul.
La rumeur du quartier disait quEugénie avait changé : parfois, elle chantait sur le balcon, telle une libellule nagant au-dessus du linge frais. Les voisines levaient les yeux, admiratives, et Mamie Gaby commentait, la voix sentencieuse : « Elle a bien fait de ne pas tout pardonner, mais surtout de se pardonner à elle-même. »
Quant au fameux livre jamais lu, il restait toujours là, dans un coin du salon, couvert de poussière dorée, entre la revue des recettes et lalbum de famille. Certains ne louvriraient jamais, préférant rêver à ce quil contenait un mystère plus savoureux que nimporte quelle histoire finie.
Un dimanche soir, Eugénie descendit à la cave, balayant une vieille toile du revers de la main. Elle souffla dessus, et dans la lumière faible, les couleurs lui parurent plus vives que tout ce quelle avait cru perdu.
Alors, ce soir-là, elle décida décrire la suite. Pas pour Victor. Pas pour Siméon. Pas pour Michel, ou Fabienne ou même Gaby.
Rien que pour elle.
Et cétait enfin la meilleure raison.






