Je mappelle Corinne et jai quarante-neuf ans. Je suis infirmière de nuit à lhôpital général de Lyon, un labyrinthe blanc où je croise les ombres depuis vingt ans. Là, jai tout vu : miracles absurdes, tragédies sans nom, joies et solitudes dissoutes dans la lumière froide des couloirs.
Je suis divorcée depuis huit ans. Jai une fille, Capucine, qui vient tout juste de souffler sa seizième bougie. Elle vit avec moi, dans notre appartement aux murs chargés de souvenirs. Capucine est une rêveuse studieuse, responsable, sérieuse, comme une héroïne discrète dans un roman peuplé dadultes fatigués. Elle ne ma jamais causé de soucisenfin, du moins, je le croyais.
Pourtant, elle a failli briser mon monde, sans le vouloir.
Il y a six mois, Capucine a commencé à se plaindre de maux de tête étranges, des douleurs comme des notes de piano qui résonnent à laube. Jai dabord pensé à sa vue : trop de romans, trop décrans. Je lai emmenée chez lophtalmologiste, un homme distingué qui sentait la lavande. Mais Capucine voyait tout, même le futur peut-être.
Les migraines sont restées. Un matin, les nausées lont rejointe, de petites vagues dans son ventre. Jai suspecté la cantine, les quenelles douteuses, alors jai préparé moi-même des déjeuners maisonbaguettes, fromage, madeleine. Mais rien ne changeait.
Un jour, je lai trouvée à genoux dans la salle de bains, la peau aussi pâle quun nuage de crème, le regard perdu comme si elle cherchait une porte invisible. Le monde tournait, disait-elle, mais sans musique.
Je lai emmenée, en urgence, à lhôpital ; cette fois, patientes, blouses blanches, analyses dans une veilleuse. Tout semblait normal. Le médecin, un homme pressé, a parlé de stress« vous savez, les adolescents » Mais moi, Corinne, vingt ans dhôpital, jai senti le souffle dune vérité plus inquiète, une mauvaise blague du destin.
Jai insisté : jai voulu un scanner, jai utilisé la voix assurée quon adopte la nuit quand tout le monde dort. Le médecin a soupiré, mais il a accepté.
Je me souviendrai toujours de ce mardi bizarre. Jétais dans le service quand le téléphone a sonné, une voix prise dans la peur : « Venez, madame, cest urgent. » Jai abandonné mon poste, traversé la ville comme une somnambule affolée, la lune au-dessus du Rhône sest voilée dun coup.
Dans le bureau glacé, un neurologue inconnu, une cravate austère, ma annoncé ce quaucune mère ne devrait jamais entendre :
« Madame, nous avons trouvé une masse sur lIRM de votre fille. Un glioblastome, grade IV. Inopérable. Nous devrons pousser les explorations et rapidement. »
Cest comme si le plafond sétait dissous. Jai revu toutes les annonces fatales que javais données au fil des années défiler devant mes yeux, mais jamais je navais pensé que le scénario sécrirait pour Capucine.
La suite fut un tourbillon sans horloge : IRM, biopsie, réunions médicales, tous les mots techniques que je connaissais déjà mais qui, dans cette bouche-là, nétaient plus que des dagues.
Les jours sont devenus des semaines engourdies, réglées par le rythme douloureux de la chimiothérapie et de la radiothérapie. Capucine a perdu ses cheveux de lierre, ses joues, mais pas son sourire. Elle supporte tout sans plainte, comme si elle voulait préserver mon château fragile.
Ses amis de lycée sont venus la voir. Au début souvent, puis de moins en moins ; difficile pour des adolescents de regarder la mort dans les yeux.
Mais Célestin, son meilleur ami depuis la primaire, na jamais cessé de venir. Il arrivait chaque soir, racontait les ragots du bahut, offrait les devoirs, lançait des parties de Mario Kart même lorsque Capucine ne pouvait plus tenir la manette.
Un soir, jai surpris leur conversation, filtre par la porte entrebâillée :
« Est-ce que tu as peur ? »
« Tout le temps, avoue Capucine. Sauf que je ne veux pas que maman sen rende compte. Elle a déjà trop de chagrin pour en porter un autre. »
Et puis, la peur la plus vaste : que je reste seule, que je me noie dans la culpabilité. À ce moment, jai fui dans ma chambre, engloutie par un chagrin trop dense.
Le traitement ne marche pas. La tumeur danse, grandit. On parle maintenant de soins palliatifs, cette autre langue où le futur sabsente. On mesure le temps en semaines, peut-être trois, peut-être six.
Ce matin, Capucine ma demandé de la ramener au lycée. Cela faisait des éternités quelle ny était pas allée. « Je veux revoir mes amis, me sentir normale », disait-elle, comme si lordinaire pouvait être une fête.
Je lai aidée à descendre de la voiture ; elle était légère, transparente presque. Au portail, ses amies lont serrée, Madame Dubois, la prof dhistoire, lui a parlé comme si rien navait changé. Un moment, Capucine nétait plus « la fille malade », mais juste Capucine.
Au retour, vidée mais heureuse, elle ma dit :
« Merci, maman. Merci pour tout. Merci dêtre toi. »
« Tu es la meilleure fille du monde, ai-je répondu. »
Après un long silence, elle a ajouté, la voix cristalline :
« Quand je serai partie, promets-moi de vivre, dêtre heureuse. Ne consacre pas ton cœur à pleurer toute ta vie. »
Je nai pas su quoi dire ; cest une promesse impossible, mais je lai faite.
Ce soir, Capucine dort, paisible, dans son lit. Son souffle, fragile comme laube sur la Saône, me rassure encore un peu.
Demain, linfirmière des soins palliatifs passera. Après-demain, le rendez-vous avec loncologue : un ballet absurde de comptes-rendus que je comprends mais qui, cette fois, me lacèrent.
Au salon, jai laissé mon café refroidir entre mes doigts. Je regarde les photos sur le mur : Capucine bébé, Capucine à la maternelle, Capucine à son anniversaire de dix ans, Capucine il y a six mois, insouciante et pleine de vie.
Comment traverser la tempête denterrer la chair de sa chair à seize ans ?
Je tiendrai debout pour elle, jusquau bout. Jinventerai des souvenirs de lumière dans ses nuits qui rétrécissent.
Quand elle ne sera plus là, je marcherai à tâtons, mais ça, cest pour plus tard. Pour linstant, seul compte le présent, ce temps étrange et infini dune mère et de sa fille à la lisière du rêve.
Comment dit-on à son enfant quon laime au-dessus de la vie quand le sablier seffondre ? Comment enfermer des années damour dans quelques minutes égarées ?
Je m’appelle Patricia, j’ai 49 ans. Je suis infirmière de nuit à l’hôpital général et, après 20 ans de service, j’en ai vu de toutes les couleurs.







