Les collègues et amies de Svetlana lui enviaient sa réussite : elle avait séduit un homme mûr, aisé et influent. André, son aîné de quinze ans, dirigeait l’entreprise où elle travaillait.

Les collègues et amies de Chantal ne cachaient pas leur jalousie : elle avait su attirer lattention dun homme mûr et aisé. Pierre avait quinze ans de plus quelle et dirigeait lentreprise où elle travaillait.
Elle vient à peine darriver, et la voilà déjà fiancée ! chuchotaient-on dans le dos de Chantal.
Passer de rien à tout du jour au lendemain, tu parles
Cest bien la France ça, sindignait une autre.

Il faut dire que Chantal navait jamais souhaité ébruiter sa relation avec le patron. Ils sétaient rencontrés bien avant quelle ne rejoigne la société. À vrai dire, elle ignorait même que Pierre était directeur de lentreprise quand elle sétait rendue à lentretien dembauche, acceptant le poste sans imaginer quil y avait lombre dune faveur. Pierre jurait nêtre intervenu en rien, disant que la responsable des ressources humaines avait choisi Chantal pour ses solides références.

Mais tout secret finit par être éventé. Rapidement, leur romance devint le sujet préféré des cancans, chacun y allant de sa petite remarque sur le veuf fortuné et la jeune beauté.

Chantal navait jamais joué de ses charmes et était persuadée davoir mérité sa place. Les mauvaises langues pensaient autrement.
Deux ans après la disparition tragique de Camille, Pierre pense déjà au mariage !
Camille, première épouse de Pierre et ancienne propriétaire de la société, était décédée accidentellement, laissant à Pierre la direction et la fortune familiale.
Dabord accablé par le deuil, il était devenu un fiancé très en vue, attisant dautant plus les envies.

Quel homme fidèle comme un vieux cygne, soupiraient-elles, les yeux brillants.

Pourtant, Pierre nétait ni un charmeur, ni un Apollon ; sa fortune attirait davantage que son charisme. Mais Chantal, elle, avait sincèrement aimé Pierre bien avant dimaginer sa situation.

Une rencontre banale : il lui avait abîmé un collant et griffé ses escarpins en daim en heurtant ses jambes avec son chariot à la caisse du Monoprix et lui avait fait la morale, laccusant davoir doublé la file.

Mais Chantal lui avait si bien répondu qu’il en resta bouche bée, sexcusant aussitôt et lui payant ses courses. Il la suivit, traversant la galerie marchande pour sexcuser à nouveau.
Je vous en supplie, pardonnez-moi cétait une journée difficile, murmura Pierre. Puis-je vous aider à porter vos sacs ?
Merci, je conduis, répondit-elle, sûre delle.
En réalité, elle navait pas de voiture. Elle attendit quil disparaisse avant daller vers larrêt de bus. Mais, coup du destin, Pierre passa dans la même rue et laperçut.

Montez, je vous en prie
Non merci.
Je ne bougerai pas dici tant que vous ne serez pas montée, insista-t-il en bloquant le passage. Rapidement, la foule en demanda tout autant, excédée.
Chantal finit par céder.

Il savéra charmant quand il ne criait pas dans les rayons. Chantal pensa même quil aurait pu être un bon ami dans dautres circonstances. Pierre, lui, pressentit bien plus. Après la mort de Camille, il ne croyait plus possible daimer. Mais Chantal, si différente de Camille par le tempérament et lallure, avait su toucher une corde sensible.

Au point quil décida de la retrouver, patientant chaque soir devant chez elle. À force, Chantal accepta leur premier rendez-vous. Quelques temps plus tard, elle acceptait un poste dans sa société. Coïncidence ou non, le lien sétait tissé.

Pierre se moquait éperdument des commérages. Il vivait son bonheur à découvert, sans chercher à lafficher par des cadeaux onéreux, préférant mille petites attentions.

Chantal, elle, appréciait le regard quil posait sur elle, la vaste demeure du Marais, la Citroën rutilante, et la promesse dun avenir serein. Elle emménagea bien vite et fit la connaissance de la mère de Pierre, Madame Simone Dubois.

Simone était une femme discrète, toute dévouée à son fils. Depuis la mort de Camille, il lavait installée chez lui. Elle cuisinait, faisait le ménage et prenait soin de la maison.

Quand Chantal arriva, Simone continua de gérer le foyer. Cela ne gênait pas Chantal, loin de là. Elle savourait les plats mijotés, ne cherchant pas à simposer comme maîtresse de maison. Lharmonie régnait jusquà ce que Pierre évoque le mariage.

Ce qui gênait Chantal, cétait lalliance que Pierre portait toujours.
Jai encore un lien avec Camille, avouait-il.
Ce détail dérangeait Chantal, qui lui demanda un jour dôter la bague.
Je comprends, si cest important pour toi, je lenlève, hésita-t-il.
Tu nes plus marié sinon jai vraiment limpression de vivre avec un homme marié, expliqua-t-elle. Pierre rangea lanneau, le temps oublia.

Arriva enfin le moment de la demande. Pierre prépara tout : un dîner intime dans un restaurant du Quartier Latin, musique jazzy, vin de Bourgogne, et au fond du verre un écrin ancien orné dun superbe diamant familial.

En découvrant la bague scintillant dans son verre, Chantal sétouffa presque.
Épouse-moi, demanda Pierre, prêt à glisser la bague à son doigt.
Mais Chantal écarta sa main.

Non.
Comment ça, non ?! sexclama-t-il, incrédule.
Je ne porterai pas cette bague.
Mais cest un bijou de famille ! Inestimable ! Tu sais combien il vaut ?
Je men moque. Je ne veux pas porter ce qui appartenait à ta défunte femme.
Pourquoi ?
Cest de mauvais augure.
Arrête tu vas me dire quil faudrait aussi que tu recycles sa robe de mariée ?
Justement, ta mère ma dit quelle était quelque part dans les placards.
Pour la robe, on peut en acheter une neuve mais pour la bague, impossible de trouver une telle pièce aujourdhui. Regarde louvrage, lor travaillé
Peu importe. Je ne veux rien dusagé, ni pour moi ni pour toi, répliqua-t-elle en désignant lancienne alliance. Tu connais mon avis.

Cest définitif ? demanda Pierre, les yeux sombres.
Oui. Excuse-moi, répondit Chantal en quittant la table, brisant latmosphère.
Il vaut mieux quon fasse une pause, déclara Pierre.
Jallais le proposer, répondit-elle.

Chantal partit sans quil la retienne, laissant les notes de piano suspendues dans lair et le plat tiédissant sur la table, la bague retournant à son écrin.

Au bureau, Chantal évitait son patron. Pierre ne quittait presque plus lombre de son bureau. Un soir, Chantal regagna lappartement familial. Ses parents laccueillirent chaleureusement, la poussant à couper court à ces fiançailles compliquées.
Ma belle, tu es brillante, tu nas pas besoin de Pierre ! Cest un veuf bien trop attaché au passé
Chantal garda le silence, partagée entre la raison et le trouble dun amour infini mais teinté dombres.

Les jours passèrent sans nouvelles de Pierre. Chantal, abattue, demanda un arrêt maladie. Les rumeurs au bureau reprirent de plus belle : le boss et sa protégée, cétait fini. Pierre, lhumeur massacrante, se vengeait sur son équipe, jusquà sa propre mère.

Simone tenta de raisonner son fils, mais en vain. Voir Pierre souffrir lui était insoutenable. Alors, elle décida de se rendre chez Chantal.

Simone ?! sétonna Chantal en ouvrant la porte.
Bonjour ma jolie. Comment vas-tu ?
Ça va Je suis un peu malade.
Cest pour ça que tu pars vivre ailleurs ? Pour méviter la grippe ? sourit Simone, malicieuse.
Pas vraiment, balbutia Chantal.
Rentre donc à la maison. Pierre est fou sans toi !
Il ne le montre pas beaucoup, fit-elle, une moue sur les lèvres.
Il est fier, tu le connais Il ne ma même pas expliqué pourquoi vous étiez fâchés. Vous vous aimez, non ?
Il veut que je porte la vieille bague de son épouse disparue.
Ah Mais sil ny avait pas cette bague, tout irait bien ?
Il faut sen débarrasser La vendre, acheter autre chose. Je narrive pas à accepter de porter le bijou dune autre femme, surtout défunte. Les pierres conservent leur énergie
Je te comprends, répondit doucement Simone. Pierre saccroche à son passé, il nest sans doute pas prêt à te donner toute la place. Mais il taime aussi.
On ne bâtit rien de neuf sur des souvenirs, lâcha Chantal, pleine de tristesse. Merci, Simone, dêtre venue.
Simone sen alla, peinée pour ce couple brisé par le poids du passé.

Après une semaine de repos, Chantal devait retourner au travail. Elle nen avait aucune envie, et finit par remettre sa lettre de démission. Pierre signa sans mot dire, enfermé dans son silence. Au moment de partir, Chantal le regarda, remarquant la vieille alliance redevenue familière à son doigt.
Adulte ? Tu réagis comme un enfant, lança-t-elle à la porte.
Cest ta faute, personne ne ma jamais refusé quoi que ce soit
Chantal ne répondit pas. Elle comprit que sa décision était juste. Pierre ne renoncerait jamais à Camille. Elle quitta la société, le cœur léger, soulagée davoir eu le courage de partir, tandis que Pierre longtemps se demanda pourquoi elle navait pas vu en lui le mari idéal.

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Les collègues et amies de Svetlana lui enviaient sa réussite : elle avait séduit un homme mûr, aisé et influent. André, son aîné de quinze ans, dirigeait l’entreprise où elle travaillait.
La chaise en trop La boîte de décorations de Noël trône sur la table depuis trois jours. Nadège passe devant, caresse la boîte du plat de la main avant d’allumer la bouilloire. Elle songe, une fois de plus, à la ranger dans le haut du placard, avec les affaires oubliées. Autrefois, avec Victor, ils sortaient la boîte début décembre. Il râlait qu’il était trop tôt, mais finissait par grimper sur le tabouret, cherchant entre les rubans poussiéreux. Boule emballée dans du journal, Père Noël sans nez, guirlande collante sur le pull. Maintenant, le tabouret est contre le mur, vide. Au printemps, leur fils avait descendu la boîte lors de son passage, depuis, elle n’a jamais bougé. La bouilloire siffle, Nadège verse l’eau dans une tasse, allume la lumière jaune au-dessus du gaz. Quatre chaises autour de la table, comme avant. Sur celle près de la fenêtre, repose la chemise chaude de Victor—toujours là, depuis avril. Nadège ne sait quoi en faire. L’enfermer dans l’armoire serait une trahison. L’enlever et laisser la chaise nue serait pire. Son téléphone vibre sur le rebord de la fenêtre : son fils envoie une photo de la petite-fille à la maternelle, les enfants fabriquent un bonhomme de neige avec du coton. « Maman, comment tu vas ? On répète pour la fête, je t’appelle plus tard. » Nadège regarde l’écran jusqu’à ce que les lettres se brouillent, répond brièvement, comme elle a appris à le faire : « Ça va. Je m’occupe. Ne t’en fais pas. » Son quotidien est simple. Hier, une jeune femme du syndic a apporté des factures et un formulaire de réclamation. Il faut aller à la Mairie, signer les papiers. Et elle n’a plus de médicaments contre la tension. La docteure a dit qu’il ne fallait pas oublier. Nadège le sait, mais rassembler assez de courage pour quitter l’appartement est plus difficile que de décrocher les rideaux pour la lessive. On sonne à la porte. Elle sursaute, repose sa tasse et va ouvrir. Sur le paillasson : Rita, sa voisine en bonnet tricoté, un sachet de clémentines à la main. — Bonjour Nadège. Je reviens du marché, les clémentines étaient en promo. J’en ai pris trop, je vous en apporte. Elle tend le sac, la fraîcheur aigre-douce des fruits embaume la cuisine. — Oh, il ne fallait pas, souffle Nadège. J’en ai encore. — Je n’en mangerai pas tout, prenez-les. Tout va… bien ? Rita détourne les yeux, effrayée de sa propre question. — Je vis, dit Nadège, merci. Vous entrez deux minutes ? — Non, je file, les enfants ont leurs devoirs. Si vous avez besoin de quelque chose, appelez-moi, d’accord ? J’ai changé l’ampoule du palier, c’est moins sombre maintenant. Ça doit vous aider le soir. Nadège acquiesce, même si elle ne sort guère la nuit. Elle referme la porte, serre le sac de clémentines dans la main. De retour à la cuisine, elle pose les fruits près de la boîte de Noël, tire vers elle la chaise de Victor. Elle s’assoit dessus, le bois craque, le dossier lui tape dans le dos, pas comme d’habitude. Elle était toujours face à la fenêtre auparavant. Maintenant elle fixe le mur nu, où l’an dernier était accrochée la guirlande en papier. Penser à la remettre en place lui semble incongru, comme organiser une fête privée sans la personne qui lui en donnait le sens. On lui répète qu’il faut continuer, que le temps guérit. Pour l’instant, le temps montre surtout ce qu’il ne vaut mieux pas toucher dans la maison. Trois semaines avant le Nouvel An. Dans la cour, la neige tassée est grise, marquée par les pétards des enfants. Chaque matin, Nadège observe le gardien peiner avec sa pelle, puis retourne à son porridge, allume la télé pour que quelqu’un parle dans l’appartement. Mais les voix criardes sur les soldes et le miracle des fêtes la repoussent vite. Sa copine lui téléphone. Sylvie ne sait pas faire dans la douceur, mais elle ne lâche rien. — Nad’, j’ai pris des billets pour le concert au centre culturel, le 30. Tu viens. Pas question de rester seule… — Je ne sais pas, Sylvie. J’ai tous ces papiers, les ordonnances… — Les papiers attendront. Viens, ne serait-ce qu’une heure, ça te fera voir du monde. Nadège promet vaguement, Sylvie assure qu’elle relancera bientôt. Après l’appel, Nadège rejoint la chambre, contemple la veste de Victor soigneusement posée sur la chaise. Elle glisse ses doigts dans la poche, même si elle sait qu’elle est vide. Juste une doublure et un vieux ticket de bus oublié au printemps. Le soir, elle se décide à ouvrir la boîte de décorations. Elle la pose au sol dans le séjour, soulève le couvercle, respire la laine rance et le verre froid. Sort quelques boules, trace leur relief du doigt. Elle se remémore Victor râlant quand elle mettait les décorations trop près de la fenêtre—« que ça soit beau de dehors ». Ça lui revient trop nettement, elle referme la boîte, la repousse du pied contre le mur. Les médicaments manquent, il faut aller à la pharmacie. Elle attend d’avoir terminé la dernière plaquette, espérant en trouver une oubliée quelque part. Rien. Elle n’a plus qu’à enfiler manteau, bonnet, gants. La doudoune de Victor pend toujours à côté de la sienne, elle détourne les yeux en nouant la sienne. Dehors, le vent mord les joues, donne un air nouveau au froid. Nadège longe la façade, contourne les tas de neige, rejoint l’arrêt. La pharmacie est à trois pâtés de maison. Elle y va à pieds, un bus la dépasse à grand bruit, Nadège aperçoit des visages fatigués à travers la vitre. Dans la pharmacie, une foule. Avant les fêtes, tout le monde pense à sa santé. Odeur d’iode et de parfum bon marché. Elle rejoint la file, tenant sa sacoche. Un homme tousse à sa droite, une jeune fille feuillette son portable à sa gauche. — Vous aussi, c’est pour la tension ? demande quelqu’un devant. Un petit monsieur aux cheveux gris en doudoune verte, un papier à la main. — Oui, acquiesce Nadège. C’est quotidien. — Je commence juste, soupire-t-il. Le médecin dit que l’âge rattrape. Mais je me demande comment ça se fait. Hier encore, je jouais au foot dehors. Elle sourit, un sourire grave. — « Hier », dit-elle, j’emmenais mon fils à la maternelle… aujourd’hui je traîne ici chaque mois. — C’est qu’on vit encore, répond le monsieur. Tant qu’on traîne. La file avance, le dialogue s’arrête là. À la caisse, il la dévisage à nouveau : — Vous êtes du quartier ? Votre visage me dit quelque chose. — Oui. Escalier B. — Je suis dans l’autre allée. Alors, à une prochaine. Ils ne se demandent pas leurs prénoms. Rien d’autre n’est nécessaire. Mais rentrer paraît plus facile, comme si la rue était moins opaque. Les jours fondent, comme la neige sur le rebord de la fenêtre. Elle reporte sa visite à la Mairie, le papier attend sur la commode. Sylvie rappelle plusieurs fois, l’encourage pour le concert. Nadège finit par prétexter un malaise — ce n’est pas loin de la vérité. Ça brûle dans la poitrine, ça tape dans la tête, mais le thermomètre indique la normale. Le 31, elle se lève tôt. Pas de grands projets — son fils propose de venir la chercher pour les fêtes, elle préfère attendre mars « pour voyager mieux ». Elle ne veut pas être ce bagage qu’on traîne par habitude. Elle prépare des pâtes, coupe une tranche de saucisson, ouvre une boîte de petits pois. Le saladier est minuscule, dans un bol à céréales. Avant, ils en préparaient une bassine jusqu’au 3 janvier. Elle met le bol au frigo, le recouvre. Les clémentines restent dans leur assiette, éclatantes comme des décorations. L’après-midi, l’hôpital appelle pour rappeler un rendez-vous reporté. Elle note la date dans son agenda pour janvier. Déballe la nappe neuve achetée avant ce printemps et la pose sur la table. Ses doigts hésitent près de la place de Victor. Là, désormais, c’est vide. Le soir, les messages affluent—tante d’une autre ville, voisine de campagne, cousine. Des cartes avec sapin et vœux. Nadège répond brièvement. Un message acide l’attrape : « Ce sera la meilleure année de ta vie. » Elle coupe le son, laisse le téléphone sur la commode. De l’appartement voisin, rires, couverts, odeur de viande grillée se glissent sous la porte. Le brouhaha indique que la moitié de l’immeuble regarde la télé. Nadège marche de la cuisine à la chambre comme sur un cercle minuscule. Elle vérifie tout, sans en avoir besoin. L’eau refroidit dans la bouilloire. Sur le tabouret traîne une rallonge en boule. À minuit moins dix, elle s’assied sur le canapé. La télé muette diffuse jeux et chanteurs agitant des drapeaux. L’année nouvelle arrive sans demander la permission. Elle observe la chaise avec la chemise de Victor. La tasse vide. Elle ferme les yeux. Elle sait déjà : les douze coups vont suivre, le feu d’artifice, et tout le monde va appeler, comme si rien n’avait changé, cherchant le ton optimiste. Dans le couloir, la lumière sous la porte s’allume, quelqu’un sort sur le palier. Des voix, la porte de l’ascenseur claque. Nadège se lève brusquement, attrape la poubelle, glisse une veste. Pas vraiment logique. Il fallait juste sortir de ce cercle entre télé et chaise. Elle ouvre la porte au moment précis où le feu d’artifice éclate au-dessus de la ville. Les vitrages tremblent. Sur le palier, Rita, son mari en jogging et, à la surprise de Nadège, le monsieur de la pharmacie. Tous penchés au rebord, admirent les couleurs dans la cour. — Ah, Nadège, s’exclame Rita. Bonne année ! Vous allez jeter la poubelle ? Venez voir, la vue est superbe. Nadège hésite, son sac à la main. — Je… voulais juste descendre. — Vous la descendrez après, objecte le monsieur en doudoune verte. Ce feu d’artifice ne se rate pas. Il lui fait une place au bord de la fenêtre. Nadège dépose son sac. Dehors fusent les salves, sur le terrain on hurle « bravo », on siffle. Les écrans clignotent dans la nuit. — C’est mon frère, Alexandre, glisse Rita. Il vient chez nous pour les fêtes. — Bonjour, fait-il. On s’est vu à la pharmacie. — Je me souviens, sourit Nadège. Tous cinq restent serrés, épaule contre épaule. Odeur de plat mijoté venant de chez Rita, froid de la fenêtre entrouverte, pelures de clémentine sur l’appui. Quelqu’un lance les douze coups sur son téléphone. Rita verse un peu de mousseux dans des gobelets. — Il faut bien trinquer, dit-elle. Même symboliquement. Nadège aurait refusé, mais ses doigts acceptent le gobelet. Elle avale une gorgée. Le pétillant est sucré, bien froid, mais réchauffe la gorge. — À… la vie, dit Alexandre. Comme on peut. La phrase tombe. Personne ne précise ce qu’il veut dire. On fait tinter les gobelets, « bonne fête » se perd dans la rondeur du moment. Nadège sent qu’on attend — qu’on parle de Victor, de sa peine. Mais Rita lui effleure juste le bras. — Si besoin, passez, souffle-t-elle. Même juste pour un thé. Le soir, on regarde de vieux films… — Merci, hoche Nadège. Un quart d’heure plus tard, elle rentre. La poubelle descend au passage. Elle retire ses pantoufles, raccroche sa veste. Plus envie d’allumer la télé. Le vacarme du feu d’artifice baisse peu à peu, comme si le monde avait baissé le volume. Dans la cuisine, elle sort le bol de salade, une cuillère. Les petits pois croquent, le goût est presque le même que d’habitude. Elle mange lentement, contemplant la chaise avec la chemise. Puis, dans un élan, elle la décroche, la plie, serre le tissu contre elle. L’odeur est presque dissoute, lavée par le temps. La chemise va dans l’armoire, aux côtés de ses propres vêtements, pas dans le fond. De retour à la cuisine, elle saisit la chaise à pleines mains, la déplace délicatement vers la fenêtre. Les lattes grincent sur le lino. Posée tout contre le rebord. Elle s’assied, teste la position, le champ de vision a changé. On voit la crèche derrière la maison, les fenêtres allumées d’inconnus. Elle imagine : le thé du matin ici, le regard sur les premières voitures quittant la cour. La pensée de prendre place ici, à la place de Victor, la blesse et la rassure à la fois. La chaise perd son aura sacrée du passé. Elle redevient une simple chaise près de la fenêtre. Après les fêtes, la ville s’apaise. Les affiches criardes s’enlèvent, les gens vont à leurs courses ordinaires. Nadège finit par aller à la Mairie, patiente, signe pour la retraite. Au retour, elle prend des vitamines à la pharmacie. Peu de monde cette fois. La pharmacienne feuillette un magazine. Près des tisanes, une femme en doudoune jauge les boîtes. — Pardon, demande-t-elle, vous avez testé celle à la camomille ? Le goût ? — Normal, répond Nadège, en s’approchant. J’en bois le soir. Rien d’extraordinaire, mais ça se boit. La femme esquisse un sourire. — Tout est sans miracle aujourd’hui, dit-elle. Mon mari est mort l’an dernier. Je tente de trouver un truc pour alléger. Rien ne fonctionne… sauf de se lever et d’aller acheter du thé. Elle parle sobrement, sans larme — presque comme on parle du temps. — Moi aussi, murmure Nadège, ce printemps. Elles se regardent, crochent les yeux une seconde. — Prenons la camomille toutes les deux, propose la femme. On saura qu’une autre boit la même quelque part. — D’accord. Pas de noms, pas de promesses. Mais en quittant la pharmacie, le froid lui semble moins mordant. Elle pense moins au retour pour s’allonger ; elle se souvient du pain, de la coriandre pour la soupe. Chez elle, les courses posées sur la table, elle regarde la chaise près de la fenêtre. Sa propre écharpe l’habille désormais, le journal neuf sur le rebord. Elle s’assied, déballe ses paquets. Les clémentines dans une coupe, les anciennes jetées. Le téléphone sonne doucement. SMS de Sylvie : « Tu tiens ? Je passe la semaine prochaine, d’accord ? » Elle répond : « J’attends. Je ferai une tarte. » Puis elle ouvre son agenda. Note le rendez-vous médical de janvier. En dessous : « Thé chez Rita ». Rita, dans l’ascenseur hier, lui proposait à nouveau des chaussons aux choux, et de regarder le vieux film de guerre à la télé. Nadège n’a pas refusé. L’appartement est toujours calme. Une tranquillité qui n’effraie plus, comme en avril, la première fois sans le ronflement de Victor. Maintenant elle abrite le froissement du papier, le rythme du couteau sur la planche, la télé étouffée du voisin. Elle se lève, attrape le journal du rebord et le pose sur la chaise près de la fenêtre. Prépare son infusion de camomille, l’apporte avec sa tasse. S’assoit, glisse ses pieds dans ses chaussons, contemple la rue. La cour grise, la fine couche de neige. Deux gamins à bonnet coloré fabriquent un bonhomme de neige tordu. L’un tente de lui accrocher une carotte, s’amuse quand elle tombe. Plus loin, une femme promène son chien. En face, on secoue un tapis par la fenêtre. Nadège boit une gorgée de thé. Le goût est franc, simple. Elle sent la fatigue dans son corps, mais une fatigue acceptable — celle qui permet de vivre : se lever, aller en pharmacie, recevoir du monde, répondre aux messages. Le souvenir de Victor reste. La place vide à table aussi. Mais à ses côtés, il y a la chaise près de la fenêtre, sur laquelle elle est assise. Elle tourne la page du journal, s’attarde sur le programme télé. Ce soir, ils diffusent un vieux film qu’ils regardaient ensemble autrefois. Nadège pense qu’elle pourra le lancer et inviter Rita, si elle est disponible. Sinon, le voir seule, bien emmitouflée dans son châle. Devant elle, un an à venir. Sans garantie, sans grandes joies. Seulement des jours à aller chez le médecin, à flâner, à recevoir. Et parfois, rentrer chez soi sans peur d’allumer la lumière. Elle pose sa tasse sur le rebord, rapproche sa chaise du radiateur. La chaleur envahit ses jambes. Elle sent dans son ventre qu’un nœud se dénoue — pas brisé, simplement moins serré. Une boule de neige frappe la porte d’entrée, quelqu’un s’enfuit. Dans la pièce, l’horloge égrène les minutes. Nadège caresse le dossier de bois et se promet : demain matin elle sortira marcher entre les congères et repasser à la pharmacie prendre un sachet de camomille. Juste pour ne pas rester sans rien. Ensuite, elle reviendra sur cette chaise près de la fenêtre. Et continuera à vivre — comme elle le peut désormais.