COMMENT VADIM A PRÉSENTÉ SA PETITE AMIE À SA MÈRE…

Cher journal,

Aujourdhui fut un jour mémorable et pour être franche, je narrête pas dy repenser en souriant un peu dans ma barbe. Ce soir, Julien ma enfin présentée à sa mère. Pas juste croisée au détour dun couloir non, une vraie, grande rencontre, autour dun café brûlant dans la cuisine familiale à Lyon.

Maman, je te présente ma copine, Aurélie marmonna Julien, avec un air faussement détendu. On on aimerait enfin tu vois

Sa mère, Madame Dubois, ma auscultée du regard, comme si jétais un tableau en salle de vente chez Sothebys.
Ce que VEUX Julien, je le sais bien, mais, Aurélie, est-ce que VOUS voulez vraiment la même chose ?

Je le connais par cœur, vous savez, pas de drame, ai-je répondu, lair tranquille.

Par cœur ? sest étonnée Madame Dubois, fronçant les sourcils. Ce sont des mots bien crus, ça, pour une jeune femme on ne dit pas ça dhabitude.

Oh, cest juste une façon de parler, ai-je souri. Mais arrêtons de parler de Julien, ce qui compte cest de voir si nous deux, on pourrait sentendre. Après tout, si on doit attendre Julien ensemble le soir, pendant quil traîne avec ses amis, il vaut mieux quon accorde nos violons !

Madame Dubois a cligné des yeux, perdue.
Vous voulez dire ?

Mais oui, il va falloir supporter ses rentrées tardives et ses ronflements de lendemain de fête. Ce sera notre lot commun, non ?

Enfin tout de même, vous dormirez chacune dans vos chambres ? nest-ce pas ? a-t-elle bredouillé, un peu confuse.

Peut-être, mais vous allez faire cent pas derrière la porte, jen suis sûre. Toutes les mères françaises le font !

Julien a tenté dintervenir, complètement perdu dans ce ballet improbable.

Hé, vous dites quoi sur moi là ?

Silence ! avons-nous répondu à lunisson, Madame Dubois et moi.

Et dans la foulée, je me suis penchée vers elle :
Au fait, Madame Dubois, vous ne seriez pas du genre à distribuer des baffes dans la famille ? Jai essayé davoir la réponse, mais Julien se défile.

Des baffes ? soffusqua-t-elle, les yeux écarquillés. Mais enfin, les femmes ne se battent pas !

Oh ça arrive, jai glissé, amusée. Certaines mènent leur mari à la baguette, croyez-moi.

Quelle époque ! souffla-t-elle, se cachant le visage.

Sérieusement, Madame Dubois, vous navez jamais eu lidée de sermonner sérieusement votre mari ou votre fils ? Même juste un peu ?

Hum Elle a hésité, puis sest ravisée. Non, jamais.

Jai souri, me penchant vers elle.
Jadmire votre volonté davoir lair parfaite, mais, franchement, comment avoir un fils comme Julien et jamais vouloir lui filer une claque ? Par contre, vous lui mettiez des fessées petite ?

Non, jamais ! a-t-elle lâché, cette fois sincère.

Encore un petit :
Hé ! proteste Julien, mais on lui a coupé le sifflet encore.

Vous avez été trop gentille avec lui, Madame Dubois, ai-je plaisanté en lui tapotant lépaule. Ce genre de derrière qui cherche sans cesse des bêtises, il ne faut pas lésiner ! Enfin, rassurez-vous, votre Julien, il est bien, il peut encore être redressé.

Et si on se prenait un thé pour en parler ? Jai justement rapporté une tarte au citron de la pâtisserie, et ça se partage bien avec des confidences.

Le soir, lorsque Monsieur Dubois est rentré du bureau, Madame Dubois lui a lancé, un grand sourire aux lèvres et sous le regard ébahi de Julien :

Chéri ! Notre Julien va enfin se marier !

Oh la la ! Vraiment ?! sest-il exclamé, enthousiaste.

Calmez-vous ! Ce nest quun projet encore, ai-je entendu Julien protester.

Non, fiston, affirma Madame Dubois dun ton menaçant. Cette fois, tu dis oui pour de bon. Et si tu changes davis, jadopte lAurélie !

Maman, elle a des parents, hein, répliqua Julien, en soupirant.

Eh bien je te ramène à la maternité, et jexige un échange ! Et ton père maidera.

Tu peux compter sur moi ! renchérit Monsieur Dubois, brandissant un poing pour la forme.

Oh, cher journal La France et les familles, cest toute une histoire !

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COMMENT VADIM A PRÉSENTÉ SA PETITE AMIE À SA MÈRE…
Sept jours avant minuit Lundi soir, dans une petite ville de province, on a encore coupé l’eau chaude. Pas pour tout le monde, seulement pour quelques immeubles près du marché, mais dans les conversations, on aurait dit qu’on avait bouché la Seine. Au kiosque à pain on râlait, dans la file pour les clémentines on commentait, dans le bus on débattait à qui les tuyaux étaient les plus vétustes. Il n’y avait toujours pas de neige, l’asphalte luisait de taches humides, et les guirlandes suspendues rue du Commerce paraissaient accrochées beaucoup trop tôt. Madame Tamara Ferraud ferma la porte de son rayon derrière la cliente et se massa le bas du dos. Au rayon “Tricotages”, il faisait lourd, même si le froid s’infiltrait par un jour entre le châssis et le rebord. Sur les cintres pendaient des pulls avec des rennes, de grosses chaussettes, des pyjamas avec “Bonne Année” en anglais et d’autres expressions dont elle ignorait la signification. Au-dessus du comptoir, une ampoule grésillait, comme si quelqu’un fredonnait doucement dans le coin. Il restait vingt minutes avant la fermeture. Tamara comptait déjà la caisse dans sa tête, s’imaginant chez elle, mettant la bouilloire en marche devant la fenêtre et appelant son fils. Cela faisait presque deux semaines qu’ils ne se parlaient plus, depuis une dispute au sujet de l’argent et de son nouveau travail. Il avait dit qu’il ne pouvait plus aider, qu’il avait un prêt immobilier, qu’elle devait “penser à l’avenir”. Elle avait répondu sèchement, puis encore plus. Depuis, son numéro s’affichait dans le répertoire comme celui d’un inconnu. Une nouvelle cliente entra, capuche et bouton manquant. — Ce serait pour des chaussettes, dit-elle, essuyant quelques gouttes sur son épaule. Pour mon mari. Il les use toutes, ces hommes-là… — Les maris, c’est toujours pareil, sourit Tamara, par routine. Là-bas, la laine est en promo. Tandis que la cliente fouillait les sachets, le téléphone vibra dans la poche de la blouse. Tamara le sortit, regarda l’écran et se figea. Numéro inconnu, mais un indicatif bien d’ici. — Prenez plutôt ceux-là, répondit-elle machinalement à la cliente. Ils partent bien. La femme acquiesça, cherchant son porte-monnaie. Le téléphone vibrait toujours. — Excusez-moi, murmura Tamara. J’en ai pour une seconde. Elle s’isola, appuya sur la touche verte. — Allô ? — Bonsoir… c’est le magasin “Tricotages” au marché ? — Oui. — C’est que… j’ai acheté chez vous un pull la semaine dernière, bleu, à losanges. On m’a dit qu’on pouvait échanger, si besoin. Mais il est… un peu court. J’ai noté le numéro du ticket, mais j’ai peut-être inversé un chiffre, je suis bien tombé chez vous ? Tamara regarda le pull bleu sur le comptoir, soigneusement plié. — Nous en avons, répondit-elle. Vous n’avez pas dû vous tromper. — Vraiment ? Je croyais avoir mal composé. J’ai pris le numéro sur le ticket, il y avait une tache dessus… sept ou un, je savais plus. — Passez demain, on ferme à dix-huit heures. On verra ce qu’on peut faire. — Merci. Ma femme n’ose pas avouer qu’elle s’est trompée de taille. Elle raccrocha, revint à la cliente, encaissa. Quand la dernière porte claqua, Tamara fixa longtemps son téléphone. Elle composa le numéro de son fils, garda le doigt sur la touche verte… puis rangea le portable. “Demain”, pensa-t-elle. “Demain, il sera temps.” Au même moment, la ligne 3 du bus passait devant le marché. Au volant, Monsieur Nicolas Petit, cinquante-sept ans, connaissait chaque nid-de-poule du quartier. Il aurait préféré la neige cette année, non pour les embouteillages, mais pour la lumière des lampadaires dans la poudreuse. Prochaine station, une femme en bonnet à pompon et un sac de la boulangerie “Chez Sylvie” montèrent, suivis d’un ado, puis d’un homme âgé à canne. — Les tickets, s’il vous plaît, lança Nicolas, sans hausser le ton. Monnaie, cartes, tickets. L’odeur des clémentines se mêlait à celle du tissu mouillé. Une voix derrière demanda si le bus allait jusqu’à la gare. — Oui, jusqu’au bout. Un message du régulateur s’afficha : “À partir de demain 7h, nouveau planning. Passe prendre la feuille.” Il soupira. Encore se lever plus tôt. À la station “Médiathèque”, il reconnut la silhouette d’une femme — Tatiana, son ex-femme, qu’il n’avait plus vue depuis des années, à part lors de rares baptêmes ou communions. L’hiver, la ligne 3, la fin décembre : la vie suivait ses détours. Dans la bibliothèque, Tatiana Chevalier, responsable du prêt, posait son sac lorsque sa collègue lui signala que l’ordinateur avait gelé alors que les lecteurs rapportaient leurs livres. En dépannant, Tatiana trouva dans un ouvrage une vieille photo : un garçon de huit ans en luge, un homme en bonnet derrière lui, un sourire familier — une parenté de regards avec Nicolas, autrefois. Dans le groupe Facebook local, une discussion éclatait : un paquet de jouets oublié dans le bus, retrouvé et restitué par erreur… ou bien, juste au bon moment, à celui qui, par miracle, devait le recevoir. Le lendemain, Tamara reçut l’homme au pull. Pendant qu’elle cherchait la bonne taille, il lui remit un papier avec quelques conseils sur les téléphones vieillissants, et elle sourit, soudain décidée à appeler son fils pour la première fois depuis des jours. Les excuses mutuelles coulent plus facilement autour du choix d’un forfait que sur de vieilles querelles. Troisième jour, la neige tomba enfin sur la petite ville. Le bus numéro 3 patinait près de la bibliothèque où Tatiana repartait en repensant à la vieille photo. À la question de savoir si elle allait poster une annonce, Nicolas lui dit : “Les gens doivent se souvenir qu’ils ont eu quelque chose.” Elle proposa, il accepta. Ce soir-là, la photo trouva sa propriétaire, reconnaissante en larmes. “C’est la dernière photo de mon mari et mon fils ensemble. Monsieur est décédé l’an passé.” Tatiana lui tendit l’image et murmura ce qui est parfois tout le réconfort qu’on peut donner : “Parfois, ce qui part revient. Même si on croyait que c’était perdu.” Au fil des jours, la petite ville changeait imperceptiblement. Marché enneigé, odeurs de mandarine et de pâté en croûte. Au hasard des files d’attente, des numéros mal composés tissaient de nouveaux liens : une inconnue conseillée d’être honnête avec sa mère pour le Nouvel An, un cadeau retrouvé, des excuses murmurées, une invitation à passer à la bibliothèque. À l’aube du 31 décembre, tout le monde se préparait. Tamara attendait son fils, Nicolas relisait une vieille lettre jamais envoyée, Tatiana posait entre deux livres la copie d’une photo retrouvée. Sur la place, inconnus et voisins étaient réunis, frappés parfois par la magie discrète des coïncidences. Au passage du Nouvel An, alors que Paris s’embrase, que les bulles claquent et que les souhaits croisés flottent, dans cette ville ordinaire où il y a sept jours encore il n’y avait ni neige, ni eau chaude, ni attente de miracle, chacun se couchait avec ce sentiment étrange — qu’il s’est produit quelque chose. Rien d’immense, rien d’éclatant, mais un léger déplacement de l’ordre du monde, un fil tendu entre inconnus. Sept jours avant minuit, dans cette petite ville française, on s’est contenté d’un peu de chaleur retrouvée, de mots attendus et d’un espoir discret — et cela valait bien une nuit blanche sous la neige.