Madeleine ! Mais que fais-tu ? Tu mas fait attendre, enfin ! Allez, assieds-toi ! sexclama Antoinette, la voisine de palier de Madeleine Lefèvre, en se tortillant sur le banc pour sinstaller plus confortablement.
Il faut dire que la soirée était splendide. Pourquoi rester enfermée? À part regarder la télévision avec Biscotte, son vieux chat, rien de bien réjouissant à la maison. Mais dans la cour, cétait le printemps ! Pas trop tard encore, à peine avril, et déjà une douceur enveloppait lair. Même le cerisier planté des années plus tôt par Étienne, feu le mari dAntoinette, séveillait et shabillait de fleurs. Le banc, lui aussi fabriqué par Étienne, était prêt à accueillir les commères. Antoinette lavait repeint la semaine précédente, il paraissait tout neuf ! Il attendait avec impatience leur petite assemblée, les rires, les bavardages sur les enfants, les maux, la vie et lamour.
Et de quoi pourraient-elles parler dautre ? Même après tant années à tout savoir lune de lautre, il restait toujours quelque nouvelle à découvrir, un prétexte de papotage. Les enfants grandissaient, les petits ennuis de santé se multipliaient, et lamour Lamour, on nen a jamais assez, nest-ce pas ? On espère toujours entendre un récit qui réchauffera le cœur, qui fera croire un peu plus en la tendresse dans ce monde. Même quand le sien est désert, savoir que lamour existe quelque part rassure, réchauffe, donne la force de continuer.
Antoinette, que tout le monde appelait familièrement Toni, connaissait Madeleine depuis toujours, ou presque. Un bon demi-siècle passés côte à côte, dans le même immeuble, sur le même palier. Enfants, leurs mères laissaient la porte ouverte pour éviter de courir après la clé ou de vérifier où elles se trouvaient : cétait chez lune ou chez lautre, à jouer. Plus tard, elles avaient commencé à fermer à clé… ce fameux été où Antoinette et Madeleine étaient parties à la recherche du bonheur.
Elles avaient six ans à lépoque.
La grand-mère dAntoinette était venue leur rendre visite et leur avait raconté quil fallait attraper l’oiseau de bonheur par la queue et le garder près de soi pour que la vie soit douce, facile et heureuse. Pour la vie, les petites navaient pas tout compris, mais lidée que le monde autour delles serait en paix avec cet oiseau leur resta en mémoire. Bien sûr quelles voulaient que leurs parents ne se disputent plus, que tout aille bien à la maison ! Alors, elles avaient décidé de trouver cette fameuse bestiole.
Dautant plus quAntoinette assurait savoir où elle nichait : dans limmeuble dà côté, chez ce vieux monsieur à la voix grinçante. Parfois, il descendait sa cage dans la cour : un oiseau magnifique, tout en couleurs, énorme, qui poussait des cris étranges. Mais cétait sûr, cétait loiseau du bonheur ! Même au Jardin des Plantes à Paris, où elles allaient parfois le dimanche, elles nen avaient jamais vu de pareil.
Les fillettes préparèrent leur expédition sérieusement.
Sur le balcon dAntoinette, elles dénichèrent une vieille cage qui avait servi autrefois à un lapin. Il fallait bien un endroit pour mettre leur oiseau impossible de le tenir toujours par la queue, ça finirait par les fatiguer et puis, comment manger la glace quelles simaginaient déjà savourer, sitôt le bonheur attrapé?
Elles prirent du pain, des biscuits, et Madeleine ajouta un bonbon, au cas où cet oiseau aurait des goûts raffinés. Tout le monde aime les bonbons après tout ! Ce serait trop bête quil ne veuille pas du pain.
Elles prenaient leur temps: cétait une affaire sérieuse ! La grand-mère dAntoinette était repartie chez elle, promit demmener sa petite-fille tout lété, et les familles préparaient les vacances. Ils voyageaient tous ensemble avec les voisins, deux familles en Renault pour que ça coûte moins cher. La mer nétait pas bien loin, deux heures tout au plus, à peine le temps d’une sieste. Et là-bas cétait le bonheur : la vieille maison quils louaient, solide malgré les années, un grand jardin avec balançoire, et la mer, si proche.
Antoinette attendait avec impatience le voyage, mais aussi de passer lété chez sa grand-mère.
Quant à Madeleine, elle navait pas connu la chance davoir une grand-mère : ni lune ni lautre. Comment un enfant pouvait-il rester sans grand-mère ? Qui pour la gâter en cachette, lui tricoter un chapeau tout en dentelle et lui raconter de vraies histoires avant de dormir? Antoinette simaginait quen attrapant loiseau, Madeleine aurait elle aussi une grand-mère pourquoi pas de la même campagne que la sienne, pour quelles passent l’été toutes ensemble ! Elle était prête à tout pour cela.
La veille du départ pour la mer, elles annoncèrent à voix haute quelles allaient jouer chez la voisine, et sortirent en catimini, retenant leurs rires dans la cage descalier.
La cour, limmeuble voisin, et enfin le bâtiment triste où vivait loiseau.
Mais la cour était déserte, silencieuse. La chaleur des premiers beaux jours baignait tout, les gens restaient à lintérieur ou étaient au travail.
Les fillettes se regardèrent, dépitées. Comment chercher loiseau ainsi ? Même pas quelquun à qui demander ! Madeleine reniflait déjà, la moue boudeuse, sur le point de pleurnicher. Mais Antoinette nétait pas du genre à baisser les bras. Il fallait continuer, sinon tout espoir de grand-mère, de glaces et de robes à pois identiques disparaîtrait. Et les parents ils recommenceraient à se disputer si elles ny arrivaient pas !
Pourquoi cet oiseau était-il si capricieux ? Un vrai porte-malheur, à se cacher comme ça au lieu de les attendre sur un arbre!
Antoinette entraîna Madeleine dun pas déterminé vers les entrées. Que de portes dans cet immeuble Et elles nen étaient quau premier escalier ! Parfois personne ne répondait, ailleurs on leur criait dessus quelles faisaient trop de bruit.
Elles continuaient, frappant là où elles ne pouvaient atteindre la sonnette.
Où vit loiseau du bonheur ?
Que ces adultes étaient bizarres ! Une question toute simple, et personne pour répondre. Les gens sagitent, crient, agitent les bras : certains menacent même de les gronder. Antoinette retint bien la porte verte à la poignée étrange et jura quon ne frapperait plus jamais à celle-là : un tel malotrus ne pouvait détenir loiseau du bonheur.
Mais enfin, dans une seule porte ouverte, elles eurent leur chance. Un garçon, un peu plus âgé, ouvrit et, à leur question, haussa juste les épaules :
Entrez donc !
Pas doiseau du bonheur, mais tant de choses fascinantes ! Des masques effrayants accrochés au mur, des coquillages dans lesquels la mer chantait, un grand modèle de voilier plus vrai que nature, avec voiles et matelots miniatures.
Je lai monté avec mon père : « Sainte-Anne ».
Oh! Comme moi ! sexclama Antoinette, touchant du doigt la voile.
Tu tappelles Anne ? Cest aussi le nom de ma maman.
Où est elle, ta maman ?
Maman ? Au travail. Elle va bientôt rentrer. Et vous, pourquoi vous promenez toutes seules? On ne va pas vous gronder ?
Soudain, le souvenir de leur mission, de lheure du déjeuner et de la colère des mamans les frappa de plein fouet. Les punitions, la honte, tout cela les attendait.
Madeleine, on rentre !
Antoinette attrapa son amie par la main, oubliant leur cage, et fila vers la porte.
Attendez! Le garçon les rattrapa sur le seuil. Prenez ça !
Les plumes étaient si belles que les filles en restèrent bouche bée.
Quest-ce que cest?
Des plumes de paon ! Ma maman travaille au Jardin des Plantes. Je vous les donne !
Sans un mot, émerveillées, elles acceptèrent ce trésor et coururent chez elles.
Mais là, cétait la tempête.
Les mères éplorées tournaient dans la cour, les pères, inquiets, fumaient devant lentrée en attendant la police. En voyant leurs filles, la mère de Madeleine seffondra, soulagée.
Elles sont là
Il y eut des larmes, des baisers et la menace de la ceinture. Heureusement, le temps manquait pour de vraies remontrances.
Quelques jours plus tard, installées sur un banc devant la maison de vacances, les petites se balançaient et chuchotaient :
Tu sais, Madeleine, on na pas besoin de cet oiseau.
Pourquoi ?
Ma grand-mère disait que le bonheur, cétait dêtre aimée.
Et alors ?
Eh! Si on ne nous aimait pas, nos parents nauraient pas pleuré comme ça en pensant nous avoir perdues, pas vrai ?
Cest vrai
Alors, on est déjà heureuses, tu ne crois pas ?
Je ne sais pas.
Moi, je le sais !
Et les parents, alors ?
Les parents ? Ils ne se sont pas disputés une seule fois ces deux prochains jours, non ?
Non
Tu vois ? Ils peuvent sentendre, sils en ont la volonté. Aucun oiseau magique ne pourra les aider, tout dépend deux !
Cest vrai.
Cet été-là est resté le plus beau de leur enfance.
Antoinette, repensant à sa vie, se félicitait davoir une amie avec qui partager ces souvenirs, une mémoire à deux cœurs. Madeleine, plus posée, se rappelait toujours tout mieux quAntoinette, un vrai livre vivant : elle repassait chaque événement doucement, méthodiquement, sans jamais se presser.
Antoinette, quand elle rencontra celui qui deviendrait son mari, ne lavait pas tout de suite reconnu. Il lui fallut plus dun mois de rendez-vous avant de retrouver, chez lui, le vieux voilier « Sainte-Anne » quelles avaient tant admiré, gamines. Et, bien sûr, le coffre à trésors où elle conservait, précieusement, la plume offerte.
Après leur mariage, elle la montra à son mari :
Tu te souviens?
Et ils en rirent longtemps, lui cherchant en vain à se rappeler ce lointain après-midi.
Le bonheur dura longtemps, près de trente ans. Entre les soins à la maison, les premiers pas de leur fille, puis de leur fils; la maladie dont Étienne la tira, veillant sur elle à lhôpital; les doutes sur lavenir, la peur de mal tourner; et enfin, le jour où Étienne sen alla, la laissant sans souffle, sans même savoir respirer sans lui. Madeleine fut là ce jour-là, cessa de la secouer, la berça comme une enfant :
Tiens bon, ma chère ! Tes enfants
Et Antoinette se remit. Car il restait encore du bonheur, incomplet certes, mais bien réel, offert par Étienne même après son départ. Et même si les enfants devinrent grands et prirent leur envol, elle restait nécessaire, attendue. Elle prenait sa valise, entassait des cadeaux et partait leur rendre visite à Paris ou à Marseille, toujours reçue à bras ouverts. Aux vacances, les petits-enfants envahissaient sa maison, et le grand lit conjugal nétait plus jamais vide. Même laînée, timide, venait sy assoir pour écouter les histoires dont elle connaissait chaque mot.
La paix retrouvait peu à peu son foyer, le bonheur léger revenait, tel une plume douce ; peut-être pas aussi magnifique que celle offerte par Étienne, mais tout aussi précieuse.
Tous n’ont pas cette chance. Nombreux sont ceux qui prient pour le bonheur sans jamais le toucher du doigt. Elles, Antoinette et Madeleine, avaient su le saisir sans le savoir, découvrir ce que signifiait le bonheur pour une femme. Bien sûr, chaque histoire est unique, mais pour elles, le secret était simple : tant que les enfants étaient heureux et en bonne santé, le reste suivrait.
Madeleine avait désiré devenir mère, sans y parvenir avec son mari. Pourtant, leur amour rayonnait, inséparable, à en rendre jaloux le voisinage. Les commères enrageaient contre leurs maris, Madeleine, elle, souriait en silence : il ny avait rien à reprocher à Albert, rien que le bonheur de vivre à lunisson.
Antoinette, autrefois sceptique, avait vu la preuve vivante en son amie. Pourtant, la famille de Madeleine ne lui avait pas souvent facilité la vie : sept tantes et deux belles-sœurs, toutes plus critiques les unes que les autres. Heureusement, la mère dAlbert, Marie, fut son pilier. Douce, compréhensive, elle mit son cœur à protéger Madeleine, la considérant dès le début comme sa fille.
Marie, pourtant, eut du malheur dans sa vie. Son mari labandonna pour une autre après tant dannées, mais Madeleine laida à se reconstruire, à croire encore à la vie.
Cest Marie qui offrit à Madeleine la chance de devenir mère. Devenue nourrice à la maternité, elle repéra un petit garçon à adopter. Madeleine et Albert partirent un an, loin des ragots familiaux, et revinrent avec leur enfant, sans justification. La famille grogna un peu, mais face à lamour de Marie pour ce petit-fils, tous se turent. Les belles-sœurs soupçonnaient la vérité, mais nosèrent jamais continuer leur manège. Marie les gardait à distance, réservant toute sa tendresse au petit.
La vie suivit son cours : Madeleine, épanouie, éleva son fils Paul, qui devint officier, bâtit sa famille et emmena ses enfants, deux fois lan, voir leur grand-mère adorée. Sa femme, Claire, fut accueillie à bras ouverts, même son petit garçon dun premier mariage, vite appelé mon premier, mon préféré par Madeleine. Il suffit dun câlin et dun biscuit sous le sapin pour apprivoiser les cœurs.
Voilà, Madeleine était respectée, aimée, estimée par sa famille élargie. Les deux amies restaient proches, partageaient fins de semaines aux maisons de campagne, vacances et souvenirs.
Puis Étienne sen alla, laissant Antoinette dans le vide. Plus tard, Albert suivit, emporté par un caillot fulgurant que personne navait soupçonné, même à lhôpital.
Madeleine seffondra alors, mais Antoinette fut là, la tira de labîme, lui rappela tout ce qui tenait encore debout grâce à elle son fils, ses parents, sa belle-mère Marie.
Madeleine reprit pied, fit de son mieux pour continuer à vivre, partager son amour différemment. Son fils bâtit une famille où tout le monde était accepté, où Claire et ses enfants trouvèrent leur place. Madeleine fut une grand-mère attentive, sage, appréciée, et trouva, avec Antoinette, le sens de la vie quelles sétaient promis enfants : offrir tendresse et bonheur à ceux qui lentouraient.
Leurs conversations, assises sous le vieux cerisier de la cour, restaient le fil de leurs vies. Elles parlaient des prochains weekends à la campagne, des enfants et petits-enfants, sémerveillaient du temps qui passait si lentement quand on attend, si vite, quand il faut profiter.
Madeleine, tu te souviens quon cherchait loiseau du bonheur ?
Bien sûr que je men souviens, répondit Madeleine en éclatant de rire. Je nai pas pu masseoir pendant une semaine ! Ma mère était folle dinquiétude… Et toi, tu riais, à côté de moi, comme une gamine !
On la trouvé, cet oiseau, tu ne crois pas?
Oh oui Et je lui dis merci. Quil continue de battre des ailes près de tous ceux quon aimeLe vieux cerisier, tout frémissant de bourgeons, laissa tomber quelques pétales sur leurs cheveux argentés. Biscotte, intrigué par leffervescence printanière, bondit sur le banc, happant une plume oubliée dans le panier dAntoinette. Les deux amies éclatèrent de rire, ce même rire denfance qui, pendant un instant, fit reculer le temps.
Regarde, Toni, ton chat a retrouvé loiseau du bonheur! chuchota Madeleine en désignant la plume agitée sous la patte de Biscotte.
La lumière dorée du soir caressait la cour. Au loin, les cris de jeux denfants résonnaient, portés par la brise légère; quelque part, une fenêtre souvrit sur une chanson ancienne. Rien navait vraiment changé. Les saisons, les familles, les bancs, les rires tous passaient, tous revenaient, tissant la trame infinie de la vie.
Antoinette prit la main de Madeleine, la serra doucement.
Promets-moi que, dans cent ans, on se retrouvera encore ici, sur notre banc.
Madeleine sourit, les yeux brillants dun bonheur tranquille.
On se retrouvera, cest certain. Tant quil y aura quelquun pour se rappeler, loiseau du bonheur ne senvolera jamais très loin.
Le silence sinstalla, paisible, juste troublé par la brise qui effeuillait le cerisier. Et dans ce silence, toutes deux surent que leur quête denfant avait été exaucée: le bonheur, simple et persistant, nichait là, entre un soupir et un sourire, dans la tendresse partagée dun soir davril.






