Il a eu un grave accident de voiture qui lui a causé de sérieuses blessures aux deux jambes. Et tout a basculé…

Il y a bien longtemps, vivait à Lyon un homme dont lexistence semblait alors avoir touché lapogée : une brillante carrière, une promotion prochaine au poste de directeur général, un salaire à quatre chiffres en euros. Les vacances dhiver avec son épouse dans les Alpes, les samedis entre amis dans le Vieux-Lyon Oui, tout semblait lui sourire.

Jusquà ce jour fatidique, où tout sécroula dun coup dans un terrible accident de la route, qui lui broya les deux jambes. Ce fut la fin de cette vie insouciante : lhôpital, les opérations une nuit sur deux et, finalement, on lui raccommoda les membres comme on recoudrait un vieux manteau, puis on le renvoya chez lui, impuissant. Il ne restait plus quà prier, attendre un miracle, supporter la douleur et espérer. Les nuits étaient longues et ponctuées de cris étouffés ; seules deux piqûres quotidiennes, matin et soir, lui offraient un peu de répit.

Des mois alités, sans pouvoir quitter son lit : la bassine hygiénique, la patience infinie de Lucienne, sa femme, puis la souffrance décuplée lorsquil osa, un jour, tenter quelques pas à laide dun déambulateur. Qui parmi vous, dames et messieurs, a déjà connu la brûlure des piqûres dans le ventre, la peur du moindre mouvement qui réveillerait les muscles endormis, les risques descarres et de phlébites ? Ce nest pas une question de nerfs solides ; cest labsence même de nerfs.

Mais le temps filait ; peu à peu, il réapprit à marcher, maladroitement, trébuchant à chaque pas. Un maigre progrès, certes, mais un progrès tout de même. Les amis, eux, sétaient évanouis dans la nature, disparus des radars. À son bureau, un autre occupait désormais son siège de directeur général. Restait la question, implacable : ces épreuves auraient-elles vraiment une fin ? Et quelle fin ?

Le moral était en berne, lavenir sombre, ponctué du mot « handicapé ». Seule consolation, Lucienne était restée à ses côtés Un matin de printemps, il parvint, sous lœil attentif de sa femme et armé de ses béquilles, à sortir sur le pas de la porte ; le soleil lui brûlait les yeux, lair frais le coupait en deux, et les larmes coulèrent, silencieuses. Il nétait plus quun infirme, inutile, sur ses béquilles, figé au bord du trottoir.

Lucienne séloigna discrètement, le laissant savourer cette maigre victoire. Il tenta quelques pas. Soudain, un miaulement insistant le fit baisser les yeux : un minuscule chaton gris était là, collé à sa béquille.

Que veux-tu, petit ? demanda-t-il.

Il navait jamais eu danimaux, ignorait tout deux. Mais le chat planta dans son regard ses yeux ronds, et émit un faible miaulement suppliant.

Tu pourrais lui apporter une boulette de viande, sil te plaît ? demanda-t-il à Lucienne.

Lorsquelle revint, il lui prit la boulette, se pencha douloureusement, et la tendit au chaton, qui ne se fit pas prier. Le lendemain matin, trois matous les attendaient près du portail.

Eh bien, vous ne perdez pas de temps, vous ! lança-t-il avec un sourire.

Lucienne, un peu agacée, rapporta trois boulettes. Il se pencha, et un à un, offrit le butin à ses invités. Le surlendemain, ils étaient cinq chats, accompagnés de deux petits chiens errants, affamés eux aussi. Cette fois, il réclama à Lucienne daller chercher un kilo de saucisses à lépicerie du coin. Elle protesta, mais sexécuta. À chacun, il donna sa part, tout en retenant des grimaces.

Les animaux, repus, samusèrent à courir autour de lui, linvitant à leur jeu. Les chiens aboyaient comme sils riaient ; le spectacle, grotesque et attendrissant, réussit à lui arracher ses premiers éclats de rire depuis des mois. Et à chaque jour, le troupeau le retrouvait, indifférent aux intempéries. Un matin de bruine, Lucienne menaça de lui confisquer ses béquilles, mais il insista, descendant seul pour retrouver sa petite bande.

Ils mattendent, lui expliqua-t-il, je nai pas le choix.

Quand il arriva, cinq chats et deux chiens dansaient une farandole autour de lui. Sous la pluie printanière, il sélança maladroitement à leur poursuite, suivi des boules de poils. Lucienne, restée à labri du porche, les regardait en souriant doucement.

Les jours passèrent. Un beau matin, il abandonna une béquille, puis lautre. Les chiens et les chats réclamaient désormais quil les suive à la course. Peu à peu, il réalisa que la douleur sétait faite plus rare, puis quelle avait disparu.

Au travail, nul ne songeait à le réintégrer ; il reçut une forte indemnité de licenciement, signa son départ volontaire, regagna son temps et son indépendance. Il décida décrire le récit de ses mésaventures. Peut-être pour conjurer le sort, il en fit une pièce de théâtre. Lorsquelle fut terminée, il la proposa à divers théâtres lyonnais, sans succès. Jusquà ce quon le rappelle dun petit théâtre populaire, niché sous les pavés dune rue tranquille.

Le metteur en scène accepta de monter sa pièce, à condition dy apporter quelques retouches. Ils travaillèrent darrache-pied un mois durant, se disputant parfois ferme sur chaque phrase. Enfin, la première eut lieu. Dans la petite salle, quinze spectateurs seulement, mais quinze qui valaient le monde entier à ses yeux.

Il était terrorisé, nosait regarder la salle. Lorsque le rideau tomba, le silence lui sembla un supplice infini. Puis soudain, la salle explosa dapplaudissements. Les acteurs radieux multiplièrent les saluts, le public réclamait le rappel.

La deuxième représentation fut jouée à guichets fermés ; les gens sentassaient, assis dans les couloirs, debout dans lallée. Les bravos furent tels que le rideau manqua de tomber. Peu à peu, la troupe put louer une grande salle en centre-ville. Les passionnés venaient discuter de chaque nouvelle pièce du dramaturge montant.

Lhomme soffrit un élégant costume, et saluait chaque soir, main dans la main avec Lucienne. Naturellement : sans elle, rien naurait été possible.

Ah, vous demandez ce quil est advenu des deux chiens et des cinq chats ? Les deux chiens et deux des chats trouvèrent refuge chez lui et Lucienne. Les trois chats restants furent adoptés par des spectateurs charmés.

À quoi tient cette histoire ? Peut-être à rien. Ou peut-être à cela : voir briller, près de ses pieds, des yeux emplis despoir et retrouver la force de rester debout, coûte que coûte.

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