À la place de soi
Ma belle-mère savait pertinemment que Marguerite ne voulait pas épouser ce veuf. Ce nétait ni à cause de sa petite fille à élever, ni parce quil avait quelques années de plus que Marguerite, mais parce quelle en avait peur, terriblement peur.
Son regard perçant atteignait le cœur même de la jeune fille, et de cet effroi naissait un battement précipité, comme si son cœur cherchait à fuir l’assaut de ses yeux. Marguerite gardait la tête courbée, fuyant le regard des autres, et quand ses yeux azur finissaient par sélever, tous y voyaient des larmes prêtes à dévaler en cascade sur ses joues rougies de gêne.
Ses mains tremblaient, ses petits poings rêvaient décarter la belle-mère et son prétendant. Ah, si seulement sa langue navait pas trahi ses pensées : « Jirai. »
Voilà, cest entendu. Un tel foyer, un tel homme, un tel maître de maison, ce serait un péché de refuser une telle proposition ! Il a chéri sa première femme comme la prunelle de ses yeux. Cétait une pauvre petite, maladive et fragile, toussaillant sans repos. Quand ils sortaient, il faisait trois pas, elle un seul, sarrêtait pour reprendre haleine comme une vieille locomotive. Il la prenait dans ses bras, la réconfortait, jamais il na haussé la voix, pas comme ton père qui est devenu fou.
Durant sa grossesse, elle ne quittait quasiment jamais le lit. Après la naissance, il se levait toutes les nuits pour leur enfant, car elle était épuisée. Sa mère me l’a dit.
Toi, tu es une fille solide, pleine de santé, il tinstallera dans le coin dhonneur. Tu sais tout faire : manier la faux, la serpette, filer et tisser Ce serait un crime de te donner à un jeune homme farfelu, qui na ni la tête ni le cœur en place. Celui-ci, on le connaît bien, tout est clair. Quelle chance tu as !
Je préparerai un peu deau-de-vie, nous passerons une belle soirée. Mais il nest pas homme à réclamer une noce tapageuse, inutile dirriter lâme de la défunte par des danses. Il refuse tout trousseau : « La maison déborde déjà ! »
Étienne, il avait épousé Angélique par amour, sachant quelle était souvent malade, fragile, alors même que sa propre mère lui disait : « Tu es bel homme, fort, il te faut une vraie femme, pas une souffreteuse. » On na pas pu lui faire changer davis, ni les ragots du village, ni la raison : ce nétait quAngélique, ou rien.
On disait quon lavait ensorcelé, car seul un homme ensorcelé sacrifierait sa vie à de telles souffrances.
Les médecins affirmaient quAngélique avait les poumons fragiles : le moindre rhume entraînait de la fièvre, de lasthme et qui sait quoi de pire.
Étienne croyait quavec assez damour, il ferait fuir la mort. Il la soignerait, la protégerait, et la santé reviendrait. Et au début, ce fut le bonheur pur : jeunes mariés lumineux, riant de tout.
Mais, quand Angélique tomba enceinte, son corps se retourna contre elle. Elle devint si faible que plus rien nétait possible : ni lessiver, ni traire la vache, même ses beaux cheveux devenaient trop lourds à brosser.
Les médecins parlaient simplement de « maux de grossesse », quelle gagnerait en force après laccouchement. Étienne prit soin delle, infatigable et tendre. Sa mère à lui grondait sans cesse : « Tu ramènes ici une charge, pas une épouse ! » Mais Étienne défendait Angélique bec et ongles, et interdit à sa mère dapprocher.
Quand Angélique mit une petite Jeanne au monde, Étienne espérait un renouveau, une joie, une force qui remplit la maison. Oui, le bonheur, mais éphémère. Un soir, Angélique eut froid et ne sen remit jamais.
Ils lemmenèrent à lhôpital, le médecin, sec, déclara :
Ses poumons tombent en morceaux
Angélique savait ses jours comptés. Elle se forçait à sourire, sourire pâle, douloureux, où les lèvres faisaient semblant mais où langoisse se lisait dans son regard. On aurait cru que ses yeux prenaient congé, cherchant à se graver pour toujours dans la mémoire de ceux quelle aimait. Son dos émacié, son buste creusé, ses mains squelettiques et ses épaules tombantes parlaient delles-mêmes : la mort rôdait et attendait son heure.
Sentant la fin, Angélique fit promettre à Étienne de lécouter.
Aucun mortel na changé les desseins de Dieu. Mon amour sépuise à lutter contre la mort, et je suis fatiguée de la souffrance et des chagrins. Je te demande pardon, et à notre fille aussi. Je suis née dans la peine, et je vous y ai plongés, toi et Jeanne.
Étienne prit ses mains brûlantes, les embrassa. Dans son souffle heurté, il sut : il ne restait que quelques instants.
Elle parla vite, de son amour, de sa crainte pour la petite, puis, calmant sa voix :
Épouse Marguerite. Elle sera bonne épouse, toi bon mari, bon père. Elle saura être bonne mère, car elle a traversé lenfer avec sa propre belle-mère, ses demi-sœurs, son père ivrogne. Je connais bien sa vie, et ma mère aussi qui voit tout.
Marguerite est douce, travailleuse, patiente, elle nhumiliera pas Jeanne. Elle taimera, avec le temps. Sois envers elle comme tu as été avec moi. Traite-la comme si jétais dans sa peau, auprès de toi. Pardonne-moi ses mots : non seulement mes poumons, mais mon âme aussi sest assombrie pour Jeanne. Mais décidément, Dieu connaît ta route mieux que moi. Mais noublie jamais : ne fais pas souffrir notre fille, ou je te maudirai depuis lau-delà.
Ce furent ses derniers mots. Dans un dernier effort, elle serra la main dÉtienne. Il pleurait, ne distinguant plus son visage. Lexpression calme, souriante, figée dans léternité, regardait dans le vide. Sa main étreignait encore la sienne.
Il lembrassa en pleurant, jurant daccomplir sa volonté. Cest ainsi quun an après la mort dAngélique, il alla demander la main de Marguerite.
La belle-mère de Marguerite fut préparée par la mère dAngélique : elle voulait une vraie maman pour sa petite-fille, car la maladie la gagnait elle aussi, et son vœu le plus cher était que Jeanne et Étienne soient heureux à nouveau.
Elle seule savait tout ce que son gendre avait sacrifié, et pour tout ce quil avait donné à sa fille, elle aurait prié le Bon Dieu à genoux pour sa félicité.
Lentrevue se passa dans une sorte de brume. Voyant quil manquait une mère à Jeanne et une maîtresse à la maison, Étienne voulut honorer la dernière demande de sa femme. Il surveilla plus attentivement Marguerite et remarqua sa docilité, sa beauté voilée, une ressemblance troublante avec Angélique : la même tresse, le même sourire, la même démarche.
Parfois, il avait envie de lapprocher, de la serrer fort, imaginant un instant sa femme retrouvée. Marguerite, elle, ne comprenait pas ce qui lavait poussée à dire oui. La vie de servante auprès de sa belle-mère, ramener son père ivre à la maison, le défendre contre les humiliations, les moqueries de ses demi-sœurs, tout lavait lassée… ou alors, peut-être, avait-elle pitié de la petite Jeanne ?
Quoi quil en soit, en donnant son accord, elle comprit que viendrait une nouvelle épreuve : aimer Étienne et, surtout, se faire aimer.
Après laccord, Étienne invita Marguerite à mieux faire connaissance avec sa fille. Angélique ne quittait jamais la maison et veillait sans relâche sur Jeanne, savourant chaque seconde. Parfois, dans la nuit, Étienne surprenait sa femme penchée sur le berceau, murmurant des conseils au creux de loreille de la petite, pour le temps où elle ne serait plus là.
Étienne avait mal, en imaginant tous les mots murmurés par Angélique à sa particule de cœur. Jeanne, si casanière, ne sapprochait jamais de personne, elle nen avait nul besoin : papa, maman, une grand-mère dévouée, une autre acariâtre.
Il fit venir Marguerite pour observer la petite, loin de lagitation forcée de la belle-mère, qui semblait se débarrasser dun fardeau inutile.
Marguerite, seule à seule avec Étienne, resta silencieuse, mais remarqua combien il était doux, attentif. Il lui demanda franchement, sil y avait quelquun dans son cœur, elle était libre de le dire, il sécarterait. Il ne mentionna jamais le serment fait à sa défunte.
La maison stupéfia Marguerite. Un mobilier superbe, fait main, partout des toiles brodées dans de fins cadres de bois verni. Des pièces grandes, lumineuses. Jeanne, en voyant Marguerite, fut étrangement enjouée, presque espiègle.
Elle sortit ses poupées, invita Marguerite à jouer, sarrangeant pour toucher sa main, la dévisageant dun air curieux, puis lui offrant timidement un sourire. Marguerite, parfois, la serra dans ses bras, caressant sa chevelure luxuriante, digne de sa mère.
Si tu veux, je peux te coiffer : tu seras une princesse.
Étienne, observant la scène, sentit son cœur se gonfler de joie. Il avait tant redouté ce moment, car Jeanne posait sans cesse des questions sur sa maman, guettant la fenêtre, courant jusquà la porte à chaque bruit, dans lespoir insensé du retour dAngélique.
Il avait tout tenté pour lui expliquer, mais à trois ans, il ny a pas de mots, juste le manque dune maman douce et aimante.
Étienne savait quil aurait beau multiplier lattention, laffection, les câlins rien ne remplaçait la douceur maternelle. Il avait peur de se tromper sur Marguerite. Mais quand il vit Jeanne faire la moue, au bord des larmes au moment du départ de Marguerite, il sentit apaisement et confiance.
Jeanne prit Marguerite par la main, la conduisit fièrement dans sa chambre, rabattit le dessus-de-lit, tapota les oreillers, puis, folle de joie, sauta sur le lit jusquà toucher le plafond.
Marguerite eut un souvenir cruel : larrivée de sa belle-mère, ses miettes de pain âprement disputées, les bonbons cachés pour ses filles, les robes rapiécées, les coups sur les doigts pour un travail imparfait, son père ivre étendu sur le sol, et son cœur qui se brisait, lorsquelle le recouvrait dune couverture. Elle se rappela les menaces dêtre chassée, traitée comme un animal inutile, les malédictions Un sanglot la prit à la gorge. Elle serra Jeanne tout contre elle, sallongea à ses côtés. Et la fillette sendormit, dun sommeil profond et heureux.
Étienne, dans sa joie, ne savait comment remercier Marguerite. Ils prirent le thé, complices et muets, échangeant des sourires. Étienne ne la laissa pas repartir.
Cétait décidé, elle resterait.
Car une épouse, cest auprès de son époux quest sa place. Pas là où personne ne lattend plusCe soir-là, la maison semplit dun silence neuf, paisible et chaud. Étienne prit entre ses mains celles de Marguerite, les réchauffa dun simple regard, dun mot doux, et sut, dans le calme du crépuscule, que rien ne viendrait troubler ce moment-là. Marguerite sentit, pour la première fois, que son cœur cessait de trembler. Devant la cheminée, Jeanne, blottie tout contre elle, respirait déjà au rythme du sommeil.
Étienne murmura simplement :
Ici, on ne te demandera rien dimpossible. On apprendra doucement.
Marguerite, la gorge encore serrée démotion, sentit ses peurs se dissoudre. Oui, elle porterait un nom quelle navait pas rêvé, tiendrait une main quelle craignait, mais ce vertige était doux, presque joyeux. Au-dessus deux, le vieux parquet grinça, comme pour saluer la vie nouvelle qui commençait.
La nuit tomba. Marguerite contempla longtemps Jeanne, ses cils légers sur la joue, son poing fermé sous le menton, cette confiance absolue quelle lui accordait déjà. Alors, tout bas, Marguerite promit à la fillette quaucun hiver ne viendrait geler sa tendresse.
Dans un souffle, Étienne passa derrière elle, étendit une étole sur ses épaules. Marguerite ne seffaça pas. Elle ferma les yeux et, dans ce silence cotonneux, sentit grandir en elle quelque chose de précieux et fragile : un petit espoir, têtu, invincible.
Le lendemain au lever, Jeanne se glissa entre Marguerite et Étienne, et, sans bruit, la famille se recomposa autour de la table du matin, là où le soleil timide entrait tout juste, caressant la nappe blanche. Les gestes furent simples, mais un fil invisible reliait chacun à lautre.
Dehors, le village, les rumeurs, les vieilles douleurs attendaient. Mais dedans, la tendresse s’inventait, pas à pas, à la place de soi, à la place de l’autre.
Et nul n’eut besoin de serment, ni daveu : chaque sourire, chaque geste étaient déjà une promesse.






