Laurent, ces chats vivaient ici bien avant même que tu sois entré dans ma vie. Pourquoi devrais-je, tout à coup, men débarrasser ? dis-je dune voix froide à Laurence. Ce que tu proposes, ça sappelle trahir…
Je mappelle Anaïs. Jai grandi dans une petite ville paisible du Centre de la France, entourée de jardins fleuris et darbres majestueux, où lair sentait le chèvrefeuille du printemps à lautomne. Ici, on prenait le temps de songer à la vie, au bonheur et à ce qui avait réellement du sens.
Ma mère est partie très tôt, et cest ma tante, tante Nicole, qui ma élevée. Discrète et légèrement boiteuse, Nicole navait jamais connu lamour véritable, mais toute sa tendresse sest reportée sur moi. Je lui étais immensément reconnaissante et lappelais simplement « maman Nicole ».
Maman Nicole, je suis rentrée ! lançais-je joyeusement dans lentrée, que ce soit en revenant de lécole, dune promenade ou, plus tard, du lycée.
Ma chérie, ça va ? Viens me raconter ta journée.
Javais appris à lire tôt, car maman Nicole passait ses soirées à me lire des livres, surtout ceux sur la faune, les oiseaux et les petites bêtes. Ces lectures du soir sont devenues notre alliance intime, notre doux rituel.
Un automne, alors que javais douze ans, je suis rentrée avec un minuscule chaton que javais trouvé tremblant sous un banc.
Maman Nicole, il est si triste. Il na personne au monde, dis-je dune voix tremblante.
Anaïs, et si on le gardait, ce petit bout ? répondit-elle en me serrant dans ses bras.
Cest ainsi que Biscotte est arrivée dans notre appartement. Quelques années après, cest Nicole elle-même qui ramena une autre petite.
Tu te rends compte, Anaïs ? Ce matin, devant le bureau, on a trouvé une boîte pleine de chatons. On les a tous adoptés entre collègues. Je nai pas pu laisser celle-ci derrière.
Mais cest trop chouette ! On a deux minettes maintenant !
Biscotte observa dabord la nouvelle venue sans émotion, avant de laccepter, de la prendre par la peau du cou et de lemmener sur le canapé pour la laver langoureusement.
Les années ont passé. Peu à peu, je prenais soin de Nicole, faisais les courses, préparais les repas, massurais quelle prenne ses médicaments. Japprenais par cœur tous les noms de ses médecins et laccompagnais à chaque consultation. Mon bonheur était de partager ces moments avec elle : discussions sur des romans, films à la télé, ou longues conversations sur le monde.
Lorsque jai rencontré Laurent à une exposition, je ne lui ai rien caché de ma vie. Nicole avait ressenti une légère appréhension en le voyant, puis sétait dit que cétait sûrement la peur de voir sa nièce senvoler.
Le bonheur dAnaïs, voilà qui primait pour Nicole. Nous avons donc emménagé ensemble, Laurent et moi, dans un appartement en ville.
Désormais, je passais voir Nicole deux fois par semaine. Le samedi, jemmenais Laurent, mais il trouvait toujours une excuse.
Anaïs, franchement, tes chats… Lodeur, les poils, les écuelles, tu as vraiment supporté ça toute ta jeunesse ?
Laurent plissait le nez, je me contentais de rire et de détourner la conversation.
Mais tu nimagines pas la joie quils apportent !
Ah oui ? Quelle joie ?
Laurent, ils sont drôles ! Ils se chamaillent pour jouer, ils courent après des chaussons, des ficelles, ils ronronnent quand je me pose et, quand ils se couchent contre moi, cest comme un moteur tout doux.
Non, Anaïs, je naime pas les chats. Désolé, ce nest pas contre toi. Tes histoires de chats et vos papotages… Je préfère rester tranquille à la maison. Fais-moi juste quelque chose de bon à manger ce soir, et tu verras comme je mennuierai de toi…
La santé de maman Nicole a décliné. Je passais beaucoup plus de temps chez elle ; la lessive sentassait, il fallait laver les sols à la Javel. Lodeur de maladie et de vieillesse sinstallait lentement et je voyais la fin approcher, impuissante…
Nicole sest éteinte doucement, à laube. Cette nuit-là, je suis restée près delle, lisant à voix basse comme avant. La veilleuse allumée, je me suis assoupie. Jai été réveillé par le chant des merles dehors. En entrant dans la chambre, il ny avait plus que le silence.
Jai appelé Laurent dune voix submergée de tristesse.
Après les funérailles, il restait en moi un vide immense. Javais perdu lunique personne au monde qui tenait à moi. Sur le parquet, près du lit, jai trouvé une enveloppe. Dedans, un testament et une lettre.
« Ma petite Anaïs,
Jimagine ta douleur. Plus personne pour tembrasser, tenlacer. Ta maman est partie trop tôt, ton père na pas été là. Tu navais que moi.
Je taime très fort, ne loublie jamais. Quand tu seras triste ou heureuse, je veillerai sur toi, dune manière ou dune autre.
Lappartement est à toi désormais. Il tappartenait déjà un peu, me voilà tranquille de savoir que tu as ton chez-toi, même modeste, même en désordre.
Anaïs, jai une seule requête : prends soin de mes vieilles minettes. Biscotte et Plume nont plus que toi.
Sois heureuse. Je taime.
Ta maman Nicole »
Le soir, je relisais ces mots en caressant les chats qui se blottissaient contre moi. Elles étaient les souvenirs vivants de mon enfance et de maman Nicole.
Jai donc emménagé chez elle, décidé à tout remettre en ordre, à prendre soin des filles, et à recommencer ma vie. Laurent refusa de me rejoindre.
Anaïs, restons séparés pour linstant. Je ne supporte pas tes chats, et puis lodeur de vieille dame… Ses yeux bleu acier se firent sombres.
Javais mal, mais la peine de la perte surpassait tout.
Le temps a passé. Les chats et moi avons retrouvé une douce routine : jeux, lectures, rideaux changés, tapis lavés. Mes visites à Laurent se faisaient rares. Peu à peu, il a disparu de ma vie.
Un soir, on sonne. Cétait lui, sur le seuil, sourire timide.
Anaïs, tu mas manqué ! Quel cocon ici ! Lodeur a même disparu ! Alors, tu tes enfin débarrassée des chats ?
Je me suis raidie.
Que veux-tu dire par « débarrassée » ?
Tes chats, ceux de ta tante… Ils empestent ! Tu te rappelles lodeur ? Les croquettes, les poils…
Il se dirigea vers le salon.
Quoi ? Elles sont encore là ?
Biscotte jouait sous la table, Plume léchait sa patte mollement sur le canapé.
Laurent, ces chattes faisaient partie de ma vie avant même que tu napparaisses, répondis-je calmement.
Tu devrais faire preuve de bon sens. Il faut profiter de cette occasion : moderniser, refaire la déco, changer la salle de bains et donner les chats ! Je peux même taider, payer un refuge pour elles. Tout le monde sy retrouverait !
Tu veux donner quelques euros et faire disparaître mon passé ? Tu ne comprends pas. Jai autant besoin delles, quelles de moi. Elles sont ma famille.
Tu devrais penser à lavenir : carrière, mariage, enfants. Tu nas plus vingt ans, Anaïs. Il faut choisir. Soit les chats, soit moi.
Il avait lair sûr de lui, pensant que jallais céder. Mais je nai pas sauté à la perspective de mariage, pas vibré de ses ultimatums. Dans ses yeux, cétait simplement des bêtes inutiles. Pour moi, cétaient la mémoire de Nicole, le lien avec mon enfance, mon foyer, mon histoire.
Cest là que jai réalisé combien cette pression métouffait, combien je me sentais étrangère à ce monde de compromis. Comment faire un enfant avec un homme qui exige dabandonner ceux que jai sauvés avec maman Nicole ?
Laurent, pars, sil te plaît. Jai besoin de temps pour moi, je nai pas fini de pleurer Nicole et tu imposes des conditions impossibles. Pars.
Très bien ! Tu verras, je ne vais pas courir après toi !
Il sortit en claquant la porte, les vitres du vaisselier résonnèrent. Biscotte sursauta, Plume serra la queue contre elle. Moi, je sentais une douleur et, curieusement, un soulagement.
Je me suis assise, serrant mes minettes contre moi, enfouissant ma tête dans leur pelage chaud :
Mes chéries, vous restez avec moi ! Personne ne vous prendra ! Vous êtes ma famille ! Maman Nicole, tu entends ? Je ne vous laisserai jamais !
Quelques jours plus tard, je vis, en rentrant, Laurent en bas de limmeuble, scrutant nos fenêtres dans lespoir dun changement.
Mais je passai devant lui dun pas calme, la main levée comme un adieu.
Non, Laurent. Je reste avec elles !
Je refermai la porte derrière moi, tournée vers ce qui serait désormais mon bonheur : une vie fidèle à moi-même, peuplée de souvenirs doux, de chaleur et de ronrons.
Biscotte et Plume ont vécu le temps que le destin leur accordait. Leurs pattes feutrées, leurs regards confiants, leurs ronrons légers étaient le fil résistant entre mon passé lumineux et ma sérénité présente.
Parce quune famille ne se limite pas aux liens du sang : cest un espace de fidélité, de soin et damour inconditionnel. Là où lon est loyal, où lon pardonne, où lon accueille sans rien demander.
Là où on ne trahit pas. Là où lon sait quil fait bon vivre, que tout est propre quand on ne salit pas, et que le cœur réchauffe la pièce plus sûrement quun radiateur.
Aujourdhui, chaque ronron me rappelle la chaleur dun amour véritable. Jai compris quil vaut mieux être fidèle à son histoire, à ses valeurs, même si on doit le payer de solitude.
Mieux vaut être seul quavec ceux qui ne comprennent rien à la fidélité du cœur.







