Un père rêvait d’un fils, mais c’est une fille « inutile » qui est née, et il l’a effacée de son cœur

Mon père rêvait dun fils mais cest une « inutile » fille qui vit le jour, celle quil raya de son cœur. Et pourtant, cest cette fille tant dédaignée, humiliée et solitaire, qui, des années plus tard, deviendrait son unique soutien et apprendrait au monde à respecter sa valeur.

La nouvelle de la naissance de sa fille surprit Théodore Garnier à la papeterie du chantier forestier de Chalon, justement le jour où lon distribuait les salaires. Les hommes, ayant touché leurs francs, repartaient déjà en faisant tinter leurs bidons vides, pendant que lui restait planté près de la barrière, serrant dans sa main ses billets chiffonnés.

Ah, la tuile ! grommela Théodore entre ses dents en crachant dans la sciure. Je lavais pourtant dit à ma femme : donne-moi un garçon. Non, il a fallu quelle me fourgue une fille !

Il était bouillant de colère et de rancœur envers son épouse, Agnès. Si bien quil navait franchement plus envie de rentrer dans la maison vide, où même la voix dune femme nallait plus résonner. Tandis quAgnès luttait à la maternité de Mâcon avec le nouveau-né, Théodore bourra quelques effets personnels dans un vieux sac en toile, glissa du linge propre et un quignon de pain, puis partit chez sa mère, au village voisin, de lautre côté de la Saône, à près de vingt kilomètres de chez lui.

Agnès, de retour à la maison deux semaines après son accouchement, trouva son logis rangé autrement quà lhabitude (visiblement, Théodore sétait affairé avant de partir). Elle posa sur le lit le petit paquet emmailloté et sassit à côté, la tête dans les mains, traversée de sanglots silencieux. Sa fille, si minuscule avec son petit pli sur la nuque, dormait paisiblement, suçant parfois sa lèvre en rêvant. Agnès, amère, la contempla : « Qui aurait cru, mon trésor, que tu deviendrais la cause de notre séparation ? »

Théodore était un homme robuste, au menton carré et au caractère typique de la campagne : dur, inflexible. Il nacceptait pas quon lui tienne tête, prenant toute remarque pour une offense. Il sétait mis en tête quil lui fallait un fils. Lui-même navait été que le cadet, après deux sœurs, et se persuadait que cétait sur ses épaules que la lignée Garnier reposait. Et voilà : une fille. Quelle inutilité !

Sa mère tenta bien de discuter avec lui, de le raisonner, mais il campait sur ses positions : « Tant que la gamine ne sera pas casée ailleurs, je ne rentre pas. » Les vingt kilomètres qui séparaient Agnès de son mari devinrent un abîme infranchissable.

Agnès, une fois remise, plongea dans le travail. Nous étions en 1957, et les congés maternité nétaient pas monnaie courante. Il fallait soccuper de la ferme, aller à létable. Dans lespoir dattendrir son mari, elle appela leur fille Clothilde un prénom à la force ancienne, masculin dans le son. Lenfant grandissait étonnamment solide et paisible. Pas un cri, pas un caprice. À six mois déjà, elle se tenait fermement aux barreaux de son lit ; un an à peine, et il fallait la voir, rivée à son cheval à bascule fait par le voisin ! Elle marcha et parla tôt, babillait sans arrêt, filait partout comme un tornade impossible à rattraper, selon sa grand-mère.

À la crèche, Clo (on ne lappelait plus que comme ça) devint rapidement un petit chef. Vive, habile, farouche, elle tenait tête à nimporte quel garçon de son âge. À trois ans, elle était capable de tenir à distance un ptit dur de cinq ans venu lui chiper sa pelle. Déjà, son caractère saffirmait : pas question daller vers nimporte qui, ni découter tout le monde. Elle arpentait la cour de la ferme, vêtue dune chemise raccommodée, armée dune baguette de saule pour repousser les vaches étrangères.

Théodore, de son côté, trouva du réconfort. Il se lia avec une voisine divorcée, Claudine Mertens, déjà mère de deux enfants. Dabord, cétait par ennui ; mais Claudine, femme futée et plantureuse, fit tout pour le garder près delle, et elle réussit. Elle promettait :

Je ten ferai un, Théo, un vrai gamin le meilleur.

Je veux un fils ! ronchonnait-il, sans plus vraiment y croire.

Les mois passaient, Claudine ne tombait pas enceinte. Peut-être essayait-elle en vain. Théodore commença à se renfrogner : voilà bientôt deux ans, et rien. Élever les enfants dun autre ne lenchantait pas.

Cest autour de cette période que les nouvelles parvinrent au hameau : sa fille, Clo, poussait comme un garçon, forte, directe, juste. Trois ans, et déjà plus combative que nimporte quel ptit mec.

Devant linsistance de sa mère, « Va donc la voir, cest ton sang ! », peut-être Théodore y serait-il resté sourd, sil nétait pas tombé sur des sachets suspects, des racines séchées et des herbes cachées par Claudine dans le buffet. Il eut un doute : et si? Il avait entendu parler de la sorcière du coin. Ce même jour, il fourra ses fringues dans son sac, claqua la porte si fort quelle en vibra, et partit. Claudine criait derrière : « Les herbes, cest juste pour tomber enceinte ! », mais il ne lécoutait déjà plus.

Près de quatre ans plus tard, Théodore franchit enfin le seuil de sa maison. Clo, frêle, hirsute, dans une jupe délavée, se trouvait au milieu de la pièce et le dévisagea sombrement, sans ciller. Étrangère. Elle ne se précipita pas vers le pain dépices sorti de sa poche.

Tiens donc quelle mine, celle-ci, marmonna Théodore, soudain mal à laise sous son regard. Elle doit être bien dressée, celle-là lança-t-il, amer, à son épouse.

Agnès, radieuse de voir son mari, accourut :

Mais enfin, Théo ! On ta toujours espéré On nest pas des étrangers !

Agnès laimait toujours, malgré sa rudesse, non sa dureté. Peu loquace, perpétuellement insatisfait, Théodore pouvait exprimer son mécontentement dun coup de poing sur la table, parfois même sur elle. Bientôt, il leva la main sur sa femme.

Clothilde, qui avait cinq ans, comprenait déjà beaucoup. Dès que son père lançait un regard mauvais à sa mère, elle se ratatinait et serrait son petit poing :

Vilain ! Toi, tu vas voir !

Le poing était petit, denfant. Mais Théodore se mettait en colère face à la résistance de sa fille.

Quand Agnès donna enfin naissance à un fils, prénommé Paul, tout le fardeau de lenfant, dès le berceau, revint sur Clo. Elle le portait partout, le nourrissait, jouait avec lui, le changeait, lemmenait partout jusquà ce quil sache marcher.

Théodore était content, sourdement. Il continuait, toutefois, de tyranniser la maison, au moindre grain de travers.

Agnès supportait tout, tétanisée, soumise.

Mais Clo (elle avait sept ans) tapait du pied, serrait les poings et criait :

Jirai raconter à lagent municipal tout ce que tu fais !

Théodore bondissait de rage :

Espèce de morveuse, tu veux me dénoncer ?

Il tentait parfois de la corriger à la baguette pour la mater. Clo ne versa pas une larme, mâchonnant son tablier pour ne pas crier. Théodore crut avoir gagné. Mais le lendemain, Clo revint avec lagent municipal.

Agnès ne sattendait pas à tant de détermination de la part de sa fille. Elle supplia lagent :

Allons, ce sont des histoires de famille mon époux, il travaille dur, il nourrit la maison, il boit pas

Lagent, M. Gilles Dubreuil, réajusta sa casquette et dit solennellement :

Comprenez, madame Garnier, si cela devait remonter à la mairie, votre mari aurait des ennuis. Pour cette fois, ce sera un avertissement.

Théodore baissa les yeux, feignant la honte :

Où va-t-on si les enfants commandent aux parents ? se défendit-il, soudain docile.

Depuis ce jour, il fut plus circonspect envers Clo. Pas par peur, mais méfiant. Parfois, il la fusillait du regard, grinçant :

Petite furie

Agnès, croyant la crise passée, tomba enceinte une troisième fois. Une fille, cette fois. Théodore grogna, jeta un regard à la petite et sortit de la pièce, sans un mot.

Il ne soccupa presque pas de la petite dernière, Noémie. Les tâches quotidiennes revinrent sur Clo, comme toujours.

Clo, revenue de lécole, filait droit à ses devoirs, avalait un morceau et veillait sur sa sœur jusquau soir. Pendant labsence de sa mère au travail, cest elle aussi qui lavait le linge.

Théodore, voyant que sa fille était lange gardien de la maison, se taisait. Il nosait plus rien dire, surtout depuis le passage de lagent municipal.

Clo grandit jusquà lâge de la troisième. Après le brevet, elle déclara vouloir partir étudier à Lyon. Théodore devint tout rouge, ses cheveux roux hérissés.

Et tu comptes manger comment, là-bas ? Nous tavons élevée toutes ces années, cest pas pour que tu tinstalles à nos frais en ville !

Clothilde avait quinze ans, forte, trapue, et dune poigne redoutable. Même les garçons du lycée savaient quil ne fallait pas la chercher. Un prof de sport remarqua un jour :

Toi, Garnier, tu devrais faire de la lutte.

Merci bien, répliqua Clo, revêche.

Confrontée à son père, elle le regarda droit dans les yeux :

Jai dit, jirai. Jétudierai.

Arrête de me défier ! menaça Théodore. Et compte pas sur moi pour un sou !

Je demande rien. Occupe-toi au moins des petits, papa

Il voulut la frapper à la ceinture, elle bondit au coin du poêle, saisissant une pince à feu brillante.

Essaie seulement ! Tu verras !

Agnès criait, sinterposant. Théodore, lisant la décision sur le visage de sa fille, baissa enfin la main et sortit en jurant.

Pars, souffla Agnès, les yeux pleins de larmes. Pour tes études Pars.

Mais divorce, maman ! lança Clo.

Agnès rejeta la suggestion, choquée :

Tu veux que je jette ton père dehors ? Les gens parleraient ! Et puis il rapporte un salaire, il reste le père de mes enfants

Ne te laisse pas faire, alors, avertit Clo. Si jamais il recommence, écris-moi, jinterviendrai.

Cest le père On doit supporter.

Moi, je ne supporterai plus. Même si je ne réussis pas lexamen, je ne reviendrai pas. Merci pour tout, maman.

Clo partit pour Lyon après le brevet. Dans son baluchon : deux chemises de rechange, le pain, et quelques francs rassemblés par Agnès à linsu de son mari.

Lyon lengloutit dans ses bruits, ses odeurs de gasoil. Elle sinscrivit à lÉcole Technique des Travaux Publics, sans hésiter la mécanique, les machines lui avaient toujours plaisé. Les examens furent une formalité, tant elle avait de méthode et dendurance.

Au bout dun mois en cité universitaire, Clo fit la connaissance de sa voisine de chambre : une certaine Justine, garçon manqué, toute en joie, venue de Roanne, pour devenir technicienne, mais surtout pour trouver un mari !

Clo, regarde un peu les mecs de notre promo ! Sexclamait Justine en se recoiffant devant la glace. Le grand là-bas, Arthur, tu penses Son père est chef datelier !

Pas intéressée, souriait Clo dans ses cahiers. Je suis là pour étudier.

Eh bien, tes pas finaude, lança Justine en riant. Moi, dès que jen attrape un bien

Pendant les soirs, Clo lavait les sols au bureau dune petite filature ça payait peu, mais suffisait à survivre sans demander à sa mère.

Justine soupirait :

Quand est-ce que tu te reposes, Clo ? Entre tes cours, ton boulot, et même tu maides avec la mécanique ! Tes incassable !

Jai lhabitude, répliquait Clo en souriant.

Leur professeur dhydraulique, M. André Lemoine jeune, mince, lunettes cerclées dacier fit ses débuts au troisième semestre. Dans lamphi, un brouhaha se levait la plupart des étudiants lui trouvant lair trop timide.

Justine lança à loreille de Clo :

Tas vu comme il a lair gentil ? Il sen sortira jamais avec cette bande de babouins

Clo observait en silence, peinée de cette moquerie envers le prof qui, tout en écrivant ses formules, nobtenait quindifférence.

Stop ! siffla-t-elle soudain haut et fort. Ça suffit !

Un silence sinstalla. Elle toisa les fauteurs de trouble :

Si vous continuez, je vous fous dehors ! Je veux travailler, et je nai pas de temps à perdre. Alors, soit vous écoutez, soit vous sortez.

Personne nosait la défier. Tous connaissaient la détermination de Clo Garnier.

Après le cours, Justine samusa de la scène :

Je parie quil est tombé amoureux de toi

Ne dis pas de bêtises, répondit-elle. Dailleurs, il est marié.

Marié ou pas ça ne veut rien dire, ajouta Justine avec un clin dœil.

Mais Clo, malgré elle, se surprenait à penser à ce prof, à son regard tranquille, à la façon dont il expliquait précis, sans forcer la voix.

André Lemoine, lui, avait remarqué cette élève impressionnante, à laura farouche, dont les yeux brillaient dune force rentrée.

Clo ne rentrait dans son village que lors des grandes occasions, ou pour donner un coup de main aux récoltes. Paul grandissait, apprenant le métier de conducteur. Noémie, adolescente, imitait déjà leur mère : soumise, silencieuse.

Les relations entre Clo et son père restaient froides. Mais elle ne laissait pas tomber la famille : cadeaux, argent de poche.

Te voilà citadine ! ironisait Théodore. Habillée comme une institutrice, qui es-tu devenue ?

Rassure-toi, papa, je nai pas perdu la tête, répondait-elle calmement.

En dernière année, Justine épousa le fameux Arthur lors dune noce bruyante. Clo, témoin, sinterrogeait : et moi, quest-ce qui mattend ? Du travail, un enfant, peut-être ? Ou bien la solitude comme un vieux chêne ?

Approchant la vingtaine, âge où, au village, on est accompagné de marmots, elle restait seule. Pas dhommes convenables : la plupart buvaient, étaient déjà pris, ou ne lui convenaient pas. Elle repensait à son père, à son aigreur. « Plutôt seule, que de subir ce qua enduré maman. »

Le destin mit sur son chemin Victor Moreau, élève dune autre section, grand, calme, dune timidité adorable. Il regardait Clo de loin, sans oser laborder. Un soir, sur les insistances de Justine, il vint lors dun bal.

On danse ? osa-t-il.

Pourquoi pas ? répondit-elle.

Cest ainsi que leur histoire débuta. Victor se révéla être tout lopposé de son père : discret, patient, jamais un mot plus haut que lautre, technicien dans la minoterie. Surtout, il la regardait avec tant de tendresse que cela la désarmait.

Trois mois plus tard, il demanda sa main.

Tu ne mabandonneras pas, comme papa ?

Jamais, lui promit-il.

Elle lui fit confiance.

Ils se marièrent simplement, en sortant de lécole, avec Justine pour témoin. Ils vécurent en cité, Clo ayant été engagée comme technicienne dans une filature. Un an plus tard, naquit Sylvie.

Le bonheur fut bref. Victor, dès la venue de leur fille, devint apathique, indifférent. Il rentrait de moins en moins, préférant traîner avec ses amis. Largent manquait. À chaque tentative de réprimande :

Je ne suis pas ton esclave ! Jai droit à ma vie !

Clo pensa à sa mère : « Voilà, on vit ainsi » La perspective dune vie de passion et dhumiliation lui fit peur.

Victor, ou tu changes, ou on se sépare.

Il éclata de rire, éméché :

Où tu iras, avec la petite ?

Tu verras bien, lui lança-t-elle. Le lendemain, elle fit la demande de divorce.

Justine saffola :

Tu es folle, Clo, seule avec un bébé ?

Tu crois que je vais sombrer ? lui répliqua Clo, souriante.

Elle tint bon. Obtenant une place à la filature, la petite en crèche, la vie était simple mais digne. Victor versait la pension de façon erratique.

Paul, son frère, vint bientôt sinstaller, attiré par la ville, étonné du courage de sa sœur qui tenait lappartement, le travail, la famille.

Tes une vraie force de la nature, toi jamais fatiguée ?

Faut bien, lui répondait-elle avec une lueur dironie, si je ne me pousse pas, personne ne le fera.

Justine avait quitté Arthur infidèle invétéré et venait pleurer sur le coussin de Clo :

Tu avais raison. La fiabilité dun homme, cest tout ! Sil existait un gars comme ton André

Qui donc ? fit Clo, interloquée.

Lemoine, notre prof. On dit quil est divorcé maintenant, tout seul pas mal du tout, en plus

Clo ne répondit rien. Mais ce prénom remua quelque chose de doux en elle.

Leur rencontre se fit un soir, par hasard, au Café du Pont. Elle venait dacheter une baguette. Là, dans une lumière tamisée, un homme lisait seul.

Clo ?

Elle se retourna. André Lemoine, grisonnant, un peu vieilli, les yeux fatigués mais toujours aussi profonds.

Bonjour balbutia-t-elle.

Dis-moi André, sourit-il, tassois-tu ?

Cest là quils parlèrent de tout, de rien, du divorce, de la petite, du travail, de ses déceptions à lui, de son fils à luniversité, de sa maison en construction.

Pourquoi es-tu toujours seule ? demanda-t-il.

On shabitue, soupira-t-elle.

Moi aussi je suis seul et je me dis ce soir que jai de la chance de tavoir croisée.

Elle rougit. Il la raccompagna jusquà chez elle. À la porte :

Puis-je tappeler ?

Appelle, répondit-elle doucement.

Et il appela.

Un dimanche, il linvita à voir sa propriété en banlieue. Il voulait lui montrer les lieux. Clo laissa Sylvie à Justine et sy rendit.

Le terrain, encore en chantier, avait déjà une âme grâce à André : outils rangés, bétonnière, plans au mur.

Ça te plaît ? demanda-t-il, un brin anxieux.

Ce sera un bel endroit, oui, dit-elle sincère.

Ils prenaient le thé dans la remise chauffée au poêle. André parlait du jardin à venir, des arbres fruitiers. Clo lécoutait, apaisée.

Brusquement, des bruits de moteur, des inconnus grimpant la clôture, deux types braillards. André se crispa, visiblement inquiet : des vols de matériaux avaient eu lieu récemment.

Reste dans labri, Clo. Je moccupe deux.

Non, je viens avec toi, répondit-elle, décidée.

Les hommes sapprochèrent, dun ton provocant.

Alors, patron ? On vient se servir de quelques tuyaux. Tas pas besoin dautant, hein ?

Hors de question, répondit calmement André. Partez.

Tas entendu, Maurice ? Il fait le malin Et un couteau jaillissait déjà.

Cest alors que Clo surgit de labri, brandissant une hachette.

Dehors ! Dégagez, sinon je vous découpe !

Saisie, la bande recula devant la fureur émanant de cette femme.

Tas perdu la tête, meuf ? bredouillait le plus costaud.

Vous ne comprenez pas français ? Hors dici !

Ils déguerpirent, moteur rugissant.

André, tout pâle, la regardait sans peur, mais fasciné :

Tes folle ?

Ils auraient pu te tuer. Mais je veux pas quon touche à ma famille, répliqua-t-elle, abaissant la hachette.

Il la serra contre lui, bouleversé.

Personne ne tabîmera. Plus jamais, souffla-t-elle.

Dès lors, plus de distance entre eux. André sut quelle était la femme de sa vie : forte, loyale, courageuse.

Pour la première fois, Clo sentit quon laimait. Pas pour ce quelle apportait, ni pour ses exploits, mais tout simplement pour elle.

Un mois plus tard, André lui proposa de lépouser.

Je ne suis pas riche, la maison prend forme seulement mais je taime. Jaime ta fille aussi. Je veux vous rendre heureuses.

Elle le regarda longtemps. Les larmes lui vinrent les premières depuis lenfance.

Oui, souffla-t-elle, oui, André.

Le mariage fut simple, chaleureux. Les proches : Justine et son fils, Paul et sa femme, Noémie et son mari, Agnès, même Théodore, dabord réticent mais venu sur pression de son épouse.

À la mairie du quartier Saint-Paul, fleurs, rires, Sylvie tenant le coussin des alliances. Clo, en robe crème, les cheveux libres, radieuse. André, sobre dans son costume, nerveux comme un adolescent.

Après la cérémonie, tout le monde se retrouva chez eux pour un banquet plein de bons petits plats faits ensemble. Théodore resta dabord dans son coin, puis André sapprocha avec un verre :

Merci, Monsieur Garnier, davoir élevé une telle femme. Merci pour votre fille.

Théodore grogna, se leva, observa Clo près dAndré, Sylvie contre son beau-père. Dans ses yeux, passa une étincelle de bienveillance ?

Prends soin delle, lança-t-il dune voix rauque. Elle a du caractère, mais du cœur. Comme sa mère.

Première parole affectueuse de son père pour elle.

Je promets de la chérir, répondit André, déterminé.

Le soir, en raccompagnant ses parents au car, Clo embrassa sa mère :

Reviens vite, maman. Tu es la bienvenue.

Agnès pleurait de joie. Théodore tapota maladroitement la tête de Sylvie :

Sois studieuse, petite.

Oui, papi ! répondit-elle sérieusement.

Le car repartit. Clo et André, main dans la main, contemplaient les lampadaires sallumer dans le crépuscule.

Alors, madame ? On rentre ?

Oui, chez nous, dit-elle avec un vrai sourire.

Ils avancèrent sur lavenue, et dans le cœur de Clo régnait une paix inconnue. La vie souvrait devant elle, et elle savait, désormais, quelle serait belle, car elle avait enfin trouvé une épaule sur laquelle reposer, un cœur aimant, un vrai foyer à bâtir ensemble.

Plusieurs années passèrent.

Leur maison, celle quon avait failli cambrioler, devint superbe. Deux étages, des baies vitrées, une véranda couverte de vigne sauvage, le verger de pommiers planté par Clo.

Sylvie finissait le lycée et rêvait de médecine. Paul, chauffeur de bus, marié, heureux. Noémie, épouse dun agriculteur, mère de jumeaux. Agnès, souvent là, donnait un coup de main au jardin, soccupant des petits. Même Théodore venait : dabord peu, puis de plus en plus. Il buvait le thé sur la véranda avec André, parlait de la vie, emmenait Sylvie se promener le long de la rivière. En les regardant, Clo se disait : « Comme la vie réserve de drôles de surprises Le mauvais sefface, il reste le meilleur. »

Un soir, alors que lautomne colorait le jardin, ils étaient, tous trois, sur la terrasse : Clo, André, et Sylvie. Le soleil couchant baignait la ciel de rose et dor.

Maman, demanda Sylvie, tu es heureuse ?

Clo regarda son mari, sa fille, la maison, le jardin. Elle se souvint de son enfance lourde, des humiliations, de la solitude, des peurs, et comprit que tout avait eu un sens.

Oui, tout simplement, répondit-elle.

André la serra contre lui.

Moi aussi, confirma-t-il doucement.

Sylvie séclipsa dans le jardin ; eux restèrent, écoutant la brise du soir dans les pommiers.

Dehors, les dernières lueurs sattardaient. Et ce nétait quun début bien dautres soirées, bien des jours heureux les attendaient encore. Lavenir sannonçait calme, serein et surtout, heureux.

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