Aujourd’hui, c’est le dernier jour de mon chien et il pleure doucement, le museau posé sur mes pieds, me jetant un regard larmoyant que seul un vieux pitbull français peut maîtriser. Il est installé sur le canapé, évidemment. C’est censé être MON canapé, mais, franchement, depuis neuf ans, j’ai complètement abandonné l’idée de débattre avec vingt-cinq kilos de muscles têtus sur la notion de partage du mobilier. C’est devenu son territoire, et je suis toléré, à condition de ne pas trop bouger.
Il s’appelle Hector. Oui, Hector, mon clin dœil involontaire à mes années à larmée française même si cette dernière a fini par me rendre ma liberté, croyant sûrement que jétais prêt à voler de mes propres ailes.
Demain, à 10h pile, le docteur Fournier viendra à la maison. Je vais tenir Hector dans mes bras pendant qu’elle laidera à rejoindre le grand parc à chiens du ciel. Et puis, celui qui ma réellement sauvé la vie ne sera plus là pour me piquer ma place sur le canapé.
Hector nest pas entré dans ma vie comme une simple boule de poils débarquant au hasard. Non, il a choisi la nuit la plus pourrie de ma carrière de terrien civil.
Je revenais de Mali en 2014. Deux missions. Trente et un ans. À voir ma tête, tout allait bien à lintérieur, cétait une boucherie façon Camembert fondu : mou, coulant, et personne ne veut vraiment en parler.
Début 2015, je fuyais tout le monde. Je ne dormais plus, mon frigo contenait juste une moutarde oubliée, je répondais aux appels comme on répond à un contrôleur des impôts : jamais. Je moisissais sur ce canapé volets fermés, lumières éteintes, en essayant doublier des souvenirs qui me sautaient dessus comme des moustiques à la plage en août.
Ma famille ? Ils ont essayé. Mes amis ? Idem. La Sécu ? Pareil. Je les ai tous mis dehors, poliment ou non.
Et puis, un soir, ça gratte à la porte. Ça sarrête. Ça recommence. On croirait un batteur énervé répétant Chopin à minuit. Deux heures comme ça.
Finalement, jouvre la porte. Sur mon paillasson, Hector : un vieux pitbull bringé, tout maigre, regard dun chien qui semblait avoir fait Verdun côté tranchée allemande ET côté français, et qui a vu des âmes.
Direct, il rentre. Il passe devant moi sans dire bonjour normal chez nous , saute sur LE canapé, tourne trois fois sur lui-même comme pour établir sa juridiction, et sécroule. Puis il me regarde, genre : « Enfin, ça ta pris le temps, hein ? »
Je navais pas envie davoir un chien. Je navais envie de rien, si on veut être précis. Mais Hector, lui, se fichait bien de mes états dâme.
Il avait faim ? Jai filé à la supérette acheter, en euros, des croquettes labellisées « spécial anciens combattants canins ». Il avait besoin de promenades ? Du coup, rideaux ouverts, premier face-à-face avec le soleil depuis l’élection de François Hollande. Besoin de voir un véto ? Jai décroché mon téléphone, comme un vrai adulte.
Il ne ma pas sauvé à coups de grandes actions héroïques. Non, il ma sauvé avec ses petits caprices quotidiens, comme un colocataire normand.
La date à laquelle javais prévu de tout arrêter ? Elle est passée. Jétais trop occupé à comparer les prix des croquettes pour estomac sensible à Monoprix.
Voilà comment on se reconstruit. Pas avec des feux dartifice sur la Tour Eiffel, mais avec des responsabilités. Avec un chien qui attend son dîner en grognant.
Neuf ans. Trois appartements parisiens (le luxe), deux boulots (moins glamour), et une femme fantastique, Solène, qui a eu la gentillesse de nous adopter, Hector et moi. Ensuite, Faustine est arrivée elle a quatre ans et reste persuadée quHector travaille pour la police nationale en tant que garde du corps personnel.
Il dort loyalement au pied du lit. Il patrouille dans le couloir dès que Faustine fait un bruit suspect. Et chaque soir, il retrouve son canapé, la tête posée sur ma jambe, suspectant certainement que jai encore planqué des biscuits pour chiens.
Le mois dernier, on a découvert une vilaine tumeur bien française : inopérable, rapide, incurable. Des semaines, pas des mois.
Alors, on vit sur un autre rythme. Les balades sont plus courtes, les friandises plus nombreuses, les soirées sur le canapé sallongent, ma main sur cette grosse tête fatiguée qui, un soir, a osé gratouiller ma porte et bouleverser ma routine.
Faustine lui apporte ses peluches pour quil « ne soit pas seul pendant la sieste ». Hector se laisse littéralement ensevelir sous une armée de nounours en gardant un air de grand diplomate.
Il est fatigué, je le sens bien. Mais dans ses yeux, je retrouve léclair de la même décision qui, il y a neuf ans, ma sélectionné pour être sauvé.
Demain, cest à moi dêtre courageux. Je vais lui dire que cest le meilleur des chiens. Je vais le remercier du fond du cœur. Et je le laisserai dormir en paix, entouré de ses peluches, dans l’appart quil a conquis.
Il ma offert neuf années de fidélité, de protection, de franche camaraderie. Le minimum, franchement, cest quil parte serein.
Si vous avez déjà aimé un vieux pitbull, ou quun chien vous a déjà remonté la pente alors que vous pensiez ne pas mériter la moindre croquette, vous comprenez.
Bonne nuit, Hector. Mon vieux soldat bringé. Merci d’avoir gratté à ma porte, davoir eu besoin de dîner, et de mavoir choisi, moi, le roi du canapé perdu.
Je vais passer le reste de ma vie à essayer de me montrer digne de toi.







