La Détenue

La DÉCHUE

Le vieux autocar, dégageant une forte odeur d’essence, cracha au loin, abandonnant la femme seule sur le bas-côté. Elle balaya du regard les alentours rien n’avait changé ici. Le même chemin boueux, où la terre noire et grasse engloutissait les pas. Les mêmes broussailles grises, tachées de pluie. Au loin, le village serpentait le long de la lisière du bois, telle une mince écharpe, et déjà, dans le crépuscule, scintillaient les petits carrés jaunes des fenêtres ; on percevait laboiement lointain des chiens et le caquètement mécontent des oies.
« Oui, ici rien na vraiment changé en six ans, pensait Lucie ou si peu. » La seule différence visible : sur la colline à droite, il n’y avait plus la file des tracteurs et moissonneuses-batteuses, vaguement éclairés par les lampadaires. À la place, une obscurité béante. Elle ignorait ce que lexploitation agricole Deschamps était devenue. Sans doute, les héritiers lavaient vendue.

Lucie atteignit la rue principale du village, consciente quà tout moment, un gamin pouvait débouler dun coin pour lui lancer une pierre. Elle avait cette impression pesante dêtre observée de chaque fenêtre, deux yeux jugeurs fixés sur elle. Elle marchait, le foulard rabattu sur le front pour cacher son regard, espérant se fondre dans lanonymat. Que trouverait-elle au bout du chemin ? Peut-être ne restait-il plus rien de sa maison. Mais elle navait nulle part où aller, si ce nest son village natal Malgré la haine froide que lui vouaient les habitants, cest ici quelle était revenue. Car, à cause delle, la moitié des villageois avaient perdu leur emploi, six ans plus tôt.

Elle avait changé, et pas quun peu physiquement, moralement. La Lucie dautrefois, insouciante et coquette, dont le regard bleu captivait tout un chacun, nexistait plus. Elle vivait seule à lépoque, dans une maisonnette au bord du ruisseau, sans famille ni amis proches. Les villageois portaient aux nues Victor Deschamps ; la majorité travaillait pour lui. Un jour, Lucie emménagea chez lui. Elle crut décrocher le gros lot.

Mais les apparences sont trompeuses. Victor jouait le seigneur local, un de ces despotes qu’on surnomme « petit tyran ». Lucie nétait pour lui quune domestique à divertir Aveuglée par les attentions dun homme aussi éminent, elle ne comprit pas, tout de suite, le fond des choses. Il écarta très vite toutes ses amies, interdit les tenues quil jugeait trop audacieuses, prohiba jusquau maquillage. Sa vie devint une suite dinterdits.

Elle restait cloîtrée à la maison, épluchait les légumes, brossait les sols. Travailler dehors ? Impossible, Victor refusait. Persuadé à tort quelle le trompait, il sombra dans la jalousie maladive. Lucie sépuisait à se justifier, mais cétait sans espoir le problème, cétait lui. Elle avait beau tenter de lui plaire, Victor nétait jamais satisfait. Les coups finirent par pleuvoir. Lucie se réfugia donc dans son humble demeure, rêvant doublier tout ce cauchemar Mais le pire restait à venir.

Le lendemain de son départ, Victor réapparut. Lucie nettoyait la cuisine, toutes portes ouvertes, la maison baignait dans une odeur de propre et de vent frais. Elle passait la serpillière, trouvant un peu de paix dans la fatigue du geste. Victor entra en rage et renversa à la volée le seau, noyant la cuisine. Lucie comprit, ce jour-là, quaprès le seau, ce serait son tour.

La suite, elle nen a gardé quune image floue. Sa mémoire, sans doute pour lépargner, refusait de dérouler le film entier. Elle reprit ses esprits alors que les gendarmes occupaient la cour. Ils lui posaient question sur question, agitant devant son visage un sachet où dormait un couteau de cuisine. Derrière la grille, les voisins se bousculaient pour voir. Tous les meubles étaient renversés, les rideaux arrachés, et Victor gisait au sol, au centre de la cuisine.

« Elle la tué ! », entendait-on au portail. « Voilà ce que cest de trop se pavaner ! Il était bon et généreux, pourquoi ne pas sen contenter ? » « Elle a tué la poule aux œufs dor ! Comment va-t-on sen sortir maintenant ? » La foule grondait : « Et nous alors ? On fait comment pour vivre, maintenant ? »

Lucie fut condamnée à six ans de prison, dans une maison de correction pour femmes. Les années furent dures, mais moins effroyables quelle ne le pensait. Par son caractère paisible et son écoute, elle se fit des amies, et ces complicités adoucirent un peu la captivité. De la jolie fille aux yeux pétillants, il ne restait rien. Elle avait grossi, ses cheveux, jadis dun brun éclatant, sornaient de fils argentés, et elle néprouvait plus le moindre désir de se parer. Jamais Lucie naurait imaginé finir derrière les barreaux. Elle croyait la prison réservée aux vrais vauriens on dit pourtant, chez nous : « Il ne faut jurer de rien, ni de la bourse ni de la prison ! » La vie peut sécrouler en une seconde. Aujourdhui, elle était la déchue.

Elle longeait les talus, cachant son visage, le cœur battant à tout rompre. Sa maison existait-elle seulement encore ? Lavaient-ils déjà démolie pour le bois de chauffage ? Pourtant, tout au bout du ravin, entre deux grands bouleaux, la silhouette du foyer se dessinait toujours. Le ruisseau chantait en contrebas, les grenouilles coassaient, la fraîcheur montait doucement. Combien de fois avait-elle rêvé de ce retour, de la forêt au-delà du vallon, foisonnante de chanterelles, cèpes et bolets Elle aurait filé avec un panier !

En ombre, Lucie se faufila jusquau portillon, chercha la clé dans la cachette secrète. En entrant, elle sattendait à respirer la moisissure, mais non. Un simple déclic, la lumière jaune envahit la cuisine. Tout était propre, sur le rebord de la fenêtre flamboyait un pélargonium rose. Lucie resta interdite. À lintérieur, rien navait bougé. Quelquun avait veillé sur la maison durant son absence.

« Lucie, Luuucie ! » appela une voix dans le vestibule, et la voisine, Eugénie, pénétra précipitamment. « Eh bien, dit-elle au lieu de saluer, tu as changé, toi Jai vu la lumière, je me suis vite précipitée. Tiens, jai apporté un petit quelque chose parce que tu dois avoir faim, sans doute. » Elle posa un bocal de lait encore tiède et un pain enveloppé dans un torchon. « Merci » murmura Lucie, émue. « Cest vous qui avez surveillé la maison ? » « Bien sûr, répondit Eugénie, on ne peut pas laisser une maison à labandon » Un filet de larmes trembla sur les cils de Lucie : « Merci ! Merci infiniment ! » « Bon, jy vais, fit Eugénie, il y a encore des mauvaises langues au village, tu sais. Si mon mari apprend que je suis venue, il va rouspéter »

Le cœur de Lucie se réchauffa. Quelquun, au moins, nétait pas contre elle. Elle versa un verre de lait puis, à ce moment précis, on frappa timidement à la porte. Un garçon dune douzaine dannées lui tendit un paquet maladroitement. « Cestcest maman qui menvoie ! » balbutia-t-il, remettant le colis dans ses mains. « Merci », répondit Lucie doucement, et le jeune séclipsa sans plus attendre. Elle ne le reconnut pas ; six ans suffisent pour transformer un enfant en adolescent. Un délicieux parfum de lard fumé séchappait du paquet.

Claire débarqua sans prévenir, se jeta dans ses bras. Avant Victor, elles avaient été très liées. Lucie se laissa aller aux larmes : « Je croyais que tout le monde me tournerait le dos » « Allez, ça va, rétorqua Claire, il y a toujours la solidarité féminine ! Ce que tu as fait, cest de la légitime défense et pas autre chose, même si les hommes ny comprennent rien. Eugénie ma dit que tu es rentrée. Je voulais juste passer rapidement ; je tai apporté quelques légumes du jardin. Repose-toi aujourdhui, demain on bavardera tout notre saoul ! »

Lucie fut si émue quelle ne parvint pas à avaler son dîner. Elle saperçut quelle avait été trop dure envers les habitants. Du moins les femmes lavaient comprise. Elle se glissa, ravie, dans des draps propres, mais à peine ses yeux se fermèrent, on tapota à la fenêtre. Même dans la pénombre, elle reconnut la carrure massive dÉtienne lautorité tacite du hameau, respecté de toutes et tous.

« Nouvre pas. On va discuter par la fenêtre, » murmura-t-il. « Avec les gars du village, on a réfléchi. Garder de la rancune na aucun sens. Ce sont les femmes qui ne veulent rien entendre, mais nous, on sait que tes pas responsable de ce qui est arrivé. La vie est plus dure sans travail, mais Victor, il la cherché, franchement Enfin bon, je vais pas en dire plus. On a rassemblé un peu dargent pour taider à redémarrer. Prends-le, naie pas honte ! » Lucie rougit, gênée, mais Étienne lança la petite liasse de billets dans la lucarne, puis disparut dans le clair-obscur de la nuit.

Auteur : Amélie DuboisLe silence retomba, adouci par le souffle du ruisseau et les grillons ténus. Lucie serra la petite liasse contre son cœur en éprouvant cette chaleur inattendue ce nétait ni le pardon ni loubli, mais un geste simple, humain, qui changeait tout. Elle posa largent sur la table, sagenouilla devant la fenêtre restée entrouverte, et inspira longuement lair nocturne. On nefface pas le passé, pensa-t-elle, mais on peut lapprivoiser.

Le matin pointa, léger, dorant les rideaux fanés. Un coq perça le silence, les sabots dune vache résonnèrent au loin. Lucie ouvrit la porte : sur le seuil, trois poules picoraient tranquillement. Elle saccroupit, un sourire radieux éclairant son visage marqué, et caressa une plume rousse un premier contact, presque une promesse. Une vie nouvelle, humble, inattendue, était en train déclore sous ses doigts maladroits.

Au fil des jours, des petits bonjours murmurés, des gestes hésitants trouèrent le mur de méfiance. On venait demander un conseil, offrir quelques pommes de terre ou une vieille marmite rouillée, puis sasseyait sur la marche pour parler du temps, des récoltes, dun enfant malade. Lucie écoutait ces histoires quautrefois elle aurait jugées banales, et sapercevait quun fil invisible recousait chaque échange, si fin soit-il.

Un soir, alors que la lumière rose embrasait la forêt, Lucie, assise avec Claire et Eugénie, rit doucement devant la tasse de tisane quelle tenait à deux mains. Les ombres dansaient sur les murs, tissant avec le crépuscule un présent modeste, mais solide. Elle leva les yeux : sur la crête du talus, Étienne et dautres silhouettes sapprochaient, ni hostiles, ni pressés. Simplement présents, humblement humains.

Lucie les observa, lâme apaisée. Elle savait que, désormais, la déchue ne serait plus jamais seule. Au loin, le ruisseau chantait son éternelle mélodie, et, dans le cœur de Lucie, un printemps tardif venait de naître.

Rate article
Add a comment

;-) :| :x :twisted: :smile: :shock: :sad: :roll: :razz: :oops: :o :mrgreen: :lol: :idea: :grin: :evil: :cry: :cool: :arrow: :???: :?: :!:

nineteen − 7 =