Tu as perdu la raison! On ne peut pas les inviter! je tapotais nerveusement le bout des doigts sur le comptoir de la cuisine.
Pourquoi pas? Mon frère, dailleurs Anne serra les lèvres et se tourna vers la fenêtre.
Le frère que tu nas pas vu depuis quinze ans! je me levai dun bond et mavançai vers elle. Il surgit de nulle part et tu le conviens tout de suite à dîner?
Il nest pas apparu de nulle part, tenta de garder son calme Anne, mais on sentait la tension dans sa voix. Valère revient de Bordeaux. Son affaire sest effondrée là-bas.
Bien sûr! je levai les bras en lair. Et maintenant il débarque pour quémander de largent à la sœur quil a abandonnée au pire moment. Tu as oublié, ou quoi?
Anne se détourna, feignant de nettoyer la cuisinière qui brillait déjà comme un miroir.
Je nai rien oublié. Mais cest quand même mon frère.
Et moi, ton mari, je suis contre.
Anne poussa un soupir avant de se tourner vers moi.
Écoute, je les ai déjà invités. Valère, sa femme Sophie et leur fils arriveront ce soir.
Je fermai les yeux et expirai lentement.
Et tu comptes me le dire quand? Cinq minutes avant leur arrivée?
Je
Avant quAnne ne puisse finir, le téléphone sonna. Elle jeta un œil à lécran et fronça les sourcils.
Cest Béatrice.
On na même plus besoin dune fille pour être complet, marmonnais-je. Elle est au courant que loncle a refait surface?
Non. Je ne sais même pas pourquoi elle appelle. Depuis notre dernière dispute, on ne se parle presque plus.
Anne décrocha.
Allô? Béatrice?
Au bout du fil, la voix pétillante de ma fille résonna.
Maman, salut! Jespère que Oleg et moi ne viendrons pas déranger si on passe dîner ce soir? Jai une grande nouvelle à vous annoncer!
En entendant ces mots, je me mordis la langue, mais Anne, comme pour me narguer, esquissa un large sourire.
Bien sûr, venez! Nous serons ravis!
Parfait! Alors à sept heures chez vous. Et oui, on vient avec quelquun dautre.
Avant quAnne ne demande qui, Béatrice raccrocha.
Écoute, Victor, cest génial! sexclama-t-elle. Toute la famille se réunit aujourdhui!
Je ne vois pas ce qui doit te réjouir, répliquai-je en quittant la cuisine. Nous avons des billets pour le théâtre à neuf heures, tu ne las pas oublié?
Oh! Anne se porta la main au visage. Ça mest sorti de la tête.
Moi aussi. Rappelle tout le monde, on reportera.
Mais Victor
Pas de «mais»! minterrompis-je et disparus dans la salle de bain.
Anne seffondra lourdement sur la chaise, les mains sur les tempes. Les billets pour «Le Mariage de Figaro» que javais achetés un mois auparavant étaient notre cadeau pour nos vingt ans de mariage. Et maintenant
Elle se leva, ouvrit le frigo et décida de préparer un repas pour tout le monde. Même si je serais grognon, je ne pouvais pas renvoyer les invités à la porte. Dailleurs, je navais pas vu Valère depuis une éternité, et avec Béatrice nous avions eu une violente dispute il y a six mois à cause de son nouveau compagnon, Oleg, que je jugeais trop âgé, divorcé et déjà père.
Anne sortit du congélateur de la viande à rôtir, des légumes, et se mit à la tâche. Quand je revins de la salle de bain, la cuisine était déjà remplie des odeurs prometteuses du dîner.
Je vois que tu as tout organisé, commentai-je sèchement.
Victor, questce que tu fais? essuyatelle ses mains sur un torchon. Cest merveilleux que toute la famille se retrouve!
Quelle famille? grognaisje. Un frère qui ne franchit pas le pas depuis quinze ans? Une fille qui ne sonne pas depuis des mois? Ou bien ton futur gendre inconnu et son gamin?
Peutêtre que tout sarrangera aujourdhui? ditelle, lespoir dans la voix.
Je secouais la tête, mais je ne contestai pas davantage et me dirigeai vers le salon, marmonnant que la soirée était gâchée.
Anne soupira et reprit la cuisson. Au fond delle, elle savait que javais raison. Notre vie était tranquille, rythmée par nos métiers denseignants : moi, prof de physique, elle, prof de français et de littérature. Le soir, autour dun thé, nous parlions de nos élèves, planifions le weekend, et parfois allions au théâtre ou à une exposition. Les invités étaient rares, généralement des collègues ou de vieux amis. Les liens familiaux étaient plus compliqués. Après le décès de nos parents, Valère avait déménagé à Bordeaux et ne donnait plus signe de vie, sauf quelques cartes de vœux de temps en temps.
Béatrice était tout aussi têtue et indépendante. Après le lycée, elle était entrée en école déconomie, puis avait abandonné la deuxième année pour travailler dans un restaurant. Cela mavait déçu; je rêvais quelle suive mes pas et devienne enseignante.
Alors que je réfléchissais, on frappa à la porte. Cétait notre voisine âgée, Lydie.
Annechérie, je viens avec des petits pains, prendsen, ditelle en posant une assiette






