Dans un bus parisien, saturé dune foule pressée, où la buée des vitres dansait au rythme des conversations sur linflation et les caprices du temps, une étrange scène se déroula sous la lumière vacillante des néons. On y percevait lodeur de baguettes entassées dans des cabas et le froissement des journaux gratuits. Parmi tout ce remous prenait place un jeune homme, peut-être dix-huit ans, silencieux et vêtu dun t-shirt sombre. Des tatouages serpentent sur son poignet et se perdent au creux de son cou, ses yeux un peu cernés fixaient un point vague à lhorizon derrière la vitre, sans réellement être là.
Au prochain arrêt, la porte souvrit avec un soupir mécanique. Une mère, Sandrine, cheveux relevés à la va-vite, monta avec deux fillettes cramponnées à elle comme des lianes. Aucun siège nétait libre, la rame semblait au bord de lasphyxie. Dun geste sûr, elle balaya la foule et sarrêta devant le jeune homme.
Monsieur, ce serait normal de céder votre place, vous voyez bien que jai deux petites avec moi !
Son ton tranchait net latmosphère feutrée du véhicule. Plusieurs têtes, chevelures grisonnantes ou casquettes râpées, se tournèrent vers eux. Lhomme leva calmement les yeux vers Sandrine, mais demeura immobile.
Non mais regardez vos manières ! Vous ne voyez pas que je suis seule avec mes enfants ? Ça ne vous effleure même pas ? cria-t-elle comme si le bus était soudain devenu le théâtre dun procès public.
Les passagers froncèrent les sourcils ; le voyage suspendit son souffle. On aurait dit que la tour Eiffel elle-même sétait arrêtée de surveiller la ville.
La jeunesse aujourdhui, marmonna-t-elle pour tout le bus, assise, affalée, incapable de lâcher sa place pour une mère. Cest dun égoïsme !
Il répondit dun ton paisible, sans briser le rythme du rêve étrange dans lequel ils flottaient :
Je nai offensé personne.
Sandrine le coupa dun revers de voix cinglant :
Eh bien, montrez un peu déducation alors. À Paris, un vrai homme ne regarde jamais une maman rester debout.
Un vieux monsieur secoua la tête en signe dapprobation. Sandrine, gonflée dindignation, continua :
Ce nest tout de même pas un effort insurmontable pour vous ! Ou ce sont vos tatouages qui vous pèsent tant ?
Le jeune homme remua doucement les lèvres :
Êtes-vous certaine davoir plus de droits à cette place simplement parce que vous êtes mère ?
Évidemment, répliqua-t-elle du tac au tac, je porte la responsabilité ! Et vous, en quoi seriez-vous plus légitime ?
Le bus vibrait dune tension étrange, irréelle, comme un soir de mistral. Avec un calme irréel, le jeune homme se leva, mains posées sur la rambarde.
Comme quoi, il suffisait de demander fermement ricana Sandrine, satisfaite, croyant à la victoire.
Mais, alors que le silence sépaississait, le jeune homme exécuta un geste lunaire : il releva doucement son pantalon. Le tissu révéla léclat dune prothèse métallique sous la lumière blafarde. Létrangeté du rêve bascula brusquement ; un souffle fit vibrer la rame. Un retraité détourna les yeux, une vieille dame porta une main à sa bouche, lair absent.
Sandrine pâlit dun coup, comme frappée par la honte. Les mots se coinçaient dans sa gorge, déformés, inarticulés. Ses fillettes, Clémence et Maëlle, se serrèrent contre elle, perdant peu à peu leur curiosité enfantine.
Le jeune homme abaissa sa jambe, toujours sans un mot. Maintenant, il ne fixait rien, ni personne, prisonnier dune sérénité fatiguée.
Dans le bus, le silence devint aussi pesant que les pierres anciennes des quais de Seine. Quelquun murmura dans lair flottant que juger les autres sur leurs apparences était une erreur, que les tatouages et la jeunesse étaient des mirages. Dautres passagers acquiescèrent.
Sandrine nexigea plus rien. Elle resta, spectrale, à fixer le paysage défilant en silence dans la nuit parisienne, tandis que les lampadaires peu à peu, vacillaient comme les bribes dun rêve étrange laissé au fond dun ticket usé, payé en euros, pour un voyage dont on ne se réveille pas tout à fait.







