9 mai
Aujourdhui, jai relu tout ce que jai traversé ces dernières années, et je ne peux mempêcher de minterroger : quaurais-je pu faire différemment ? Jai juré, alors que je nétais quune jeune femme, que je me relèverais quoi quil advienne. Mais au final, personne ne semblait vouloir de cet enfant.
Jai grandi dans une petite ville de province, Montmorillon, tout comme Pierre. On était ensemble dans la même classe depuis tout petits. Après le bac, nous sommes partis à Poitiers faire nos études, puis on a décidé de monter à Paris pour chercher du travail. On partageait un petit studio en location, tous deux jeunes et insouciants, vivant ensemble sans être mariés, heureux davoir une première paye régulière. Mais tout a changé quand jai découvert que jattendais un bébé. Pierre est parti. Il ne voulait pas denfant, pas maintenant, pas comme ça.
Perdue, jai pris la décision de rentrer chez moi, retrouver ma mère à Montmorillon pour élever cet enfant tant bien que mal. La mère de Pierre, Madame Legrand, une femme haut placée dans notre ville elle travaille à la mairie et connaît tout le monde sest empressée de claironner partout que lenfant que je portais ne pouvait pas être de leur famille. Elle prétendait que javais un amant et que ce bébé navait aucun lien avec eux. Lhistoire faisait scandale parce que nos deux familles habitent le même quartier, on ne pouvait pas faire un pas dehors sans sentir les regards.
Les amis savaient bien ce qui sétait passé. Lorsque jai mis au monde ma petite fille Laure, mon rayon de soleil , je navais aucune rancune envers la famille Legrand. Je voulais juste la paix pour Laure et moi. Mais Madame Legrand a continué à affirmer haut et fort que Laure nétait pas sa petite-fille.
Regardez-la !, disait-elle à ses voisines. Cette petite a les cheveux châtains clairs alors que nous sommes tous bruns dans la famille ! Et puis ce nez franchement, il ne vient pas de notre côté. Nous sommes beaux, nous, elle ne nous ressemble pas du tout ! Elle veut forcer son entrée dans notre famille. Ce sont de mauvaises gens !
Jen avais tellement assez de tout ce bruit que jai proposé un test de paternité, dans lespoir de calmer Madame Legrand. Pourquoi persistait-elle autant ? Les résultats sont arrivés et tout a changé : elle ma immédiatement invitée chez elle pour rencontrer sa précieuse petite-fille. Jai reçu tout un tas de cadeaux magnifiques pour Laure, des affaires tellement chères, moi qui vivais avec la retraite de ma mère, jétais soulagée.
Quelques mois plus tard, Madame Legrand a demandé demmener Laure chez elle pour le week-end. Laure navait quun an, cétait trop tôt pour partir plusieurs jours sans moi. Elle sest vexée. Elle ma menacée dengager une procédure afin dobtenir un droit de visite. Selon elle, à Paris elle pouvait offrir à Laure une vie idéale : un appartement, un environnement stimulant, tandis que moi, je navais ni travail, ni stabilité. Madame Legrand mexpliquait que jétais jeune je pourrais toujours avoir un autre enfant, non ? Elle me conseillait de lui laisser Laure de plein gré, car tout le monde la connaissait ici, y compris les juges du tribunal. Au fond de moi, je sentais que cétait injuste Laure était ma fille, je voulais la voir grandir. Alors jai décidé de me battre.
Pendant plusieurs années, il y a eu des audiences, des convocations, des témoins que la famille Legrand a fait venir, des photos prises à la volée, des histoires inventées. Jai dû déménager, me cacher parfois. Cétait interminable. Finalement, tout sest calmé. Pierre sest marié avec une autre et a eu un fils. Madame Legrand sest reportée sur ce nouveau-né. Laure, ma fille, est entrée à lécole primaire. Moi, je suis repartie à Paris, mais je rentrais souvent à Montmorillon, retrouver ma mère qui soccupait merveilleusement de Laure.
Là-bas, jai rencontré un homme, Éric. Ma mère ma encouragée à reprendre ma vie en main et ma promis quelle veillerait sur Laure le temps que je minstalle. Jai promis de ramener Laure quand je serais prête.
Jai alors épousé Éric. Nous avons pris un appartement en location dans le 19e arrondissement, et nous attendons un enfant. Tout semble aller pour le mieux, mais je nose pas ramener Laure auprès de moi : mon mari na guère dintérêt pour un enfant qui nest pas le sien. Je me dis que Laure est mieux chez ma mère : elle a ses amis, son école. Et moi, entre un bébé à venir et un appartement étroit, que puis-je lui offrir de plus ? Mais ces derniers temps, la santé de ma mère décline : ambulances, séjours à lhôpital à répétition Laure a même dû dormir chez des voisins retraités. De son côté, Madame Legrand ne se soucie plus du tout de Laure. Quand elle croise ma mère au marché, elle se contente de sourire, sarcastique :
Vous auriez dû mécouter. Si vous maviez laissé la petite au début, elle parlerait déjà trois langues, elle jouerait du piano, elle serait dans la meilleure école de la région. Et aujourdhui ? Sa mère la laissée tomber. Qui deviendra-t-elle plus tard ? De toute façon, maintenant cest mon petit-fils que jélève : il aura le meilleur, lui, la meilleure éducation, les meilleures activités !
Pierre, lui, na jamais cherché à avoir de nouvelles de Laure. Le pire, cest que cette petite fille, pour laquelle toute une famille sest déchirée au tribunal, sest retrouvée délaissée. Parfois, je me demande sincèrement ce que lavenir lui réserve.






