Petit Pierre : un récit

La fenêtre de la chambre dhôpital est entrouverte ce matin, grâce à linfirmière. Une brise légère se faufile sous les rideaux qui dansent doucement. Les feuilles des platanes du square, juste derrière, offrent leur fraîcheur avant que lété ne devienne étouffant.

On a opéré Pierre de lappendicite. Lopération fut délicate, on a bien failli ne pas arriver à temps, mais Pierre reste impassible face à tout cela.

Tu nas pas peur des piqûres ? lance en souriant linfirmière, évacuant lair de la seringue.

Pierre se tourne sans mot dire, allongé sur le côté ; il na pas encore le droit de marcher.

Tu parles, tu vas meffrayer avec ça

Il est arrivé ici en urgence, ramassé dans une venelle du XVe arrondissement de Paris. Il nest pas à la rue, il vient dun foyer à Montrouge. Avec les garçons du centre, ils rentraient du marché de Vanves, où ils essayaient de gratter quelques euros, et soudain, la douleur la terrassé.

Il regrette juste davoir mêlé Léo et ptit Serge à ses affaires ; leur absence doit faire du remue-ménage au foyer. Hier, juste après lopération, Madame Chazal la sous-directrice est venue. Elle a joué linquiétude, penchée sur lui, mais Pierre, à peine sorti de lanesthésie, nen a gardé que des bribes.

Pourquoi fallait-il que sa crise le prenne juste à la sortie du foyer À quelques mètres près, il y arrivait.

Il accable les abricots du marché. Ils avaient eu un cageot de fruits abîmés mais si sucrés, impossible de sarrêter. Ils ont exagéré, voilà tout.

Eh, mon héros, comment tu vas ? demande le vieux médecin à la pilosité marquée en soulevant le pansement de Pierre. Tu as surmonté le plus dur. Plus à avoir peur, maintenant.

Javais pas peur.

Tiens donc, mon courageux ! Mais je tinterdis tout en-cas. Les sucreries, on attendra. Ce soir, tu pourras avoir de la compote.

Pierre approuve par respect. Il sait bien que personne ne lui apportera quoi que ce soit : au foyer, on lui en veut davoir filé en douce et davoir entraîné les autres. Sortir par le trou du grillage forcément, il fallait que ça lui tombe dessus en rentrant

De toute façon, la bravoure ? Pierre na jamais eu le choix. La vie la dressé ainsi. Sa mère, il ne la connaît pas vraiment. On lui a souvent dit quil était « un accident ». Il a dix ans seulement, mais il en parle sans amertume, sûr de lui, comme tous les mômes du foyer.

Il nen veut même pas à sa mère. Il lui dit merci, au fond, de lavoir gardé. Même si, très vite, elle la déposé à lAssistance Publique.

Jusquà ses trois ans, il a connu les berceaux de lhôpital, puis le foyer de Nancy, et ensuite, celui de Chartres. Toute sa vie, il sest battu, sans cesse.

Il revoit les bagarres à la cantine. Même si la France de ces années est paisible, les cuisinières et surveillants emportent à la maison la moitié des provisions. Les disputes sont constantes, pour un rien. Pierre sest forgé une carcasse volontaire, quitte à casser un bras ou deux. Il na jamais pleuré. Une coiffeuse bénévole, choquée par ses cicatrices sur le crâne, avait presque fondu en larme Pierre na jamais compris pourquoi.

Et ce serait ces piqûres ou une balafre au ventre qui devraient leffrayer maintenant Quelle blague !

Pour lui, les adultes sont souvent froids, calculateurs. On ne sattache pas à un garçon râblé, un peu rude, qui cogne plus fort quil ne caresse.

Gare à toi, Varon ! Si tu fais le malin, cest lisolement, menaçait souvent Madame Chazal.

Il ne répond jamais, nobéit pas non plus tout à fait. Il a ses propres règles.

Il n’y a qu’une adulte qui reste pour lui une figure rassurante dans ses souvenirs. Il ne sait plus comment font les enfants qui pensent à leur mère ; mais à cette femme, croisée au foyer de Nancy, il pense souvent. Il ne savait pas son rôle. Il se souvient juste de ses yeux bleus, sa tendresse, ses mains et son parfum. Elle le prenait sur les genoux et murmurait :

Faut être fort, Pierrot. Bien manger, faire attention à toi, écouter les adultes. Ce sera dur, mais tu y arriveras. Fais de ton mieux, tu veux ?

Et puis elle lui chantait doucement :

Minou, minou, queue grise en doux, dors ici, dors bien. Queue de velours, patte blanche comme neige, dors ici, dors bien

Pierre, qui se croit déjà grand, repense souvent à cette berceuse quand ça va mal. Il ferme les yeux et retrouve la chaleur de ces bras.

La dame a disparu, fondue dans ses souvenirs. Personne ne lui a plus chanté de berceuse ni serré ainsi. Il ne se souvient plus de son nom, il lappelait juste « maman » en pensée. Peut-être une simple nourrice. Il aime simaginer autre chose.

Linfirmière referme la fenêtre, commence à changer un lit en face. Pierre jubile intérieurement : il naime pas trop rester seul.

Rapidement, on amène un chariot médical, un petit attroupement de blouses blanches, ça saffaire. Depuis son lit, Pierre discerne la silhouette dun garçon maigre, au visage pointu. Une perfusion est installée. Seuls restent linfirmière et un homme en blouse.

Ni Pierre, ni le garçon, ni linfirmière ne parlent beaucoup. Quelques mots brefs.

Il va dormir, dit linfirmière.

Merci.

Vous mappellerez

Bien sûr.

Linfirmière part. Lhomme, en veste et blouse, reste assis près du garçon, la tête baissée, sans bouger. Pierre a le dos las, il change de côté, le sommier grince. Lhomme se retourne alors, des traits tirés, mais un regard doux.

Bonjour, chuchote-t-il, comme sil découvrait la présence de Pierre.

Bonjour, répond poliment Pierre.

Lhomme sapproche, sinstalle près de lui.

Tu as été opéré ?

Ouais, lappendice.

Cest bien maintenant. Tu marches ?

Pas encore.

Tu veux quelque chose ?

Non, pas le droit. On ma dit, pas avant ce soir. Et lui, cest quoi quil a ?

Cest une autre maladie, dit lhomme, le front plissé. Si ça ne tennuie pas, je reste là ? Jaide si besoin, sinon je méclipse.

Ça ne me dérange pas

Lhomme se rassoit, confie doucement :

Il sappelle Simon, il a onze ans. Et toi ?

Pierre, jai dix ans.

Merci, Pierre, murmure-t-il, et Pierre ne sait pas pourquoi.

Le lendemain, défilé de médecins. Simon reçoit ses perfusions, son père dort là, sur une chaise. Simon bouge à peine, les yeux fermés, comme absent.

Arrivent la mère, une femme grande, fine, avec boucles châtain liées en queue de cheval. Yeux rouges, visage pâle. Ils la soutiennent jusquau chevet de Simon, elle caresse son fils, lui murmure de tendres mots.

On devrait peut-être déplacer lautre garçon ? suggère le père à voix basse, inquiet pour sa femme.

Oui, aujourdhui, dit le médecin. Il sapproche tout à coup de Pierre.

Alors, mon garçon ? Douleurs ?

Un peu.

Cette nuit, Pierre a mal dormi, sa cicatrice lance, la perfusion gêne. On loublie un peu, il reste à jeun.

On va te faire lever aujourdhui. On va bientôt te transférer. Courage. Linfirmière retire la perf.

Pierre voudrait se lever, mais doit attendre encore que linfirmière vienne. Des allers-retours constants.

Ce jour-là, Pierre comprend Simon va sûrement mourir. Il ne réagit plus, tout le monde murmure, sur le fil.

Une jeune femme (la tante de Simon) reste au chevet. Pierre, gêné, demande à linfirmière dêtre discret lors du retrait du cathéter, mais elle grogne.

Tes bien le seul à ten préoccuper, je fais vite.

La procédure dure si peu mais pour Pierre, cest une éternité. Il ne trouve pas ses vêtements, la jeune femme saffaire auprès de Simon, lui humidifiant les lèvres.

Il se lève, chancelant, recouvert dun simple drap. Elle le remarque aussitôt.

Ça te va si je taide à remettre ton pantalon ?

Elle laide, lhabille, plie le pantalon trop grand, Pierre na pas la force de protester.

Je vais tomber

Hop, assieds-toi. Tu devrais manger, tu as mangé ce matin ? Comment tu tappelles ?

Pierre.

Moi, cest Élise. Tu veux qu’on appelle ta mère ?

Jai pas de mère

Un papa ? Quelquun pour qui on pourrait prévenir ?

Non, cest rien. Je vais mieux. Je dois juste aller aux toilettes.

Dans la glace des sanitaires, Pierre se voit blafard, des cernes violettes, la bouche pâle, mais des yeux de jais ardents. On se moquait de lui au foyer : Varon pour ses yeux de corbeau. Il en était fier, cétait son surnom.

Leau froide lui fait du bien. Élise lui rapporte finalement une compote.

À la cantine, tu iras quand tu voudras, plaisante une aide-soignante.

Mais il tient à peine debout ! proteste Élise. Je viendrai chercher son plateau. Pas question quil descende.

Pierre narrive plus à rester allongé, il traîne un peu dans la chambre. Il observe Simon beau garçon, presque une fille, avec ses boucles fines, mais efflanqué.

Il va mourir ? lance Pierre. Les gosses de foyer nont pas leur langue en poche.

Élise sursaute.

On ne sait pas. Il est très malade, quatre opérations, les parents sont épuisés Mais parfois, il y a des miracles, non ?

Je sais pas, répond Pierre, pensif.

Il songe à Simon : une autre existence, de famille, comme dans les films. Parents, grands-parents, une vie remplie Et pourtant, le voilà cloué dans ce lit, mourant.

La vie est injuste

Pierre nest pas transféré tout de suite. Le soir, le père de Simon revient, les dernières conversations murmurées. Pierre entend quon parle de lui : aucun visiteur pour le garçon du foyer.

Pierre, le médecin ma dit que tu viens dun foyer ? demande prudemment le père de Simon.

Cest ça.

Peut-être devrais-tu changer de chambre ? Simon est très faible

Non, je suis bien là. Je peux rester ?

Pendant quatre jours, la routine recommence. Pierre fait de la fièvre, on le déménage finalement avec les malades âgés. Il sennuie, mais revient sasseoir près de Simon quand il peut. Personne ne len chasse.

Sa sortie est retardée.

Le père de Simon, Dominique, connaît bientôt tout de Pierre. Petit à petit, il questionne, écoute. Il lui apporte des vêtements, Pierre les accepte, habitué à porter du seconde main.

Cest à lui ? demande-t-il à propos dune chemise, un peu mal à laise.

Celle de Simon.

Et si jamais il ne meurt pas ?

Dominique sursaute. Jamais, dans la famille, on ne prononce ce mot « mourir ». Même s’ils savent tous, à demi-mot Comment dire cela dun enfant unique ?

Une fois seulement, Sonia, la mère de Simon, s’est écriée, dans un sanglot :

Pourquoi ? Pourquoi fait-on tout ce quil faut, et il meurt quand même ? On devrait sen sortir !

Quand une âme vous quitte, le corps seffondre aussi. Sonia s’est effondrée. On la gave de calmants, mais ça ne suffit pas.

Et si jamais il sen sort ? redemande Pierre, obstiné.

Dominique voudrait répondre honnêtement, pas au garçon, mais à lui-même.

Non, Pierre. Ce nest pas possible. Simon sen va.

Ça fait mal, mourir ? demande Pierre, serrant la chemise de Simon, le front plissé de peine.

Dominique voit combien il sinquiète, lui aussi ce garçon, pourtant orphelin.

Cela va vite, cest comme sendormir, et on fait tout pour quil nait pas mal. Cest notre rôle ici.

Mais il bouge encore.

Oui, alors on continue à lui parler. On espère quil entend. Mais cest pas certain.

De la famille reste tout le temps près de Simon. Un soir, Dominique laisse Pierre seul une minute. En revenant, il sarrête sur le seuil.

Pierre tient la main de Simon et parle doucement :

Moi, je sais pas où est ma mère. Peut-être plus là depuis longtemps. Elle ma laissé, mais je lui en veux pas. Si elle venait là, je lui pardonnerais. Tu crois pas ? Et puis, tas vu comme ta mère pleure, et ton père aussi. Moi jaurais tout donné den avoir un comme le tien. Si tu veux, je te rends tes affaires. Mais vis, essaie ! Surtout, ne tarrête pas de te battre.

Dominique toussote pour masquer son émotion. Pierre sursaute.

Il ma serré la main ! Il mécoute, jen suis sûr ! Vous me croyez ?

Oui, Pierre, je le crois.

La famille attend la fin dans une attente lourde. Simon, si doué, leur espoir, meurt. La maladie sest déclenchée à huit ans, on a parlé datrophie musculaire, puis dorganes atteints, le cœur, les intestins Ils ont consulté à Paris, à Lyon, tenu jusquà ses onze ans. Simon, courageux, a accepté sa maladie, sans se plaindre.

Le drame, cest sur Sonia quil sest abattu, elle veille, court les hôpitaux. Dominique est là, mais il est homme, il encaisse autrement.

Tu lui parles, Pierre, il aime sûrement, murmure Dominique.

Pour Dominique, le lien entre ses deux fils de fortune, cest comme une fenêtre ouverte. Dans le couloir, il écoute :

Tu sais, une fois ce type, « Scarabée », ma cassé le bras. Jai rien laissé voir. Je me suis levé et jai dit Tiens, vas-y, termine le boulot que tas raté. Et à la fin, la blessure a guéri. Alors, toi aussi, tu guériras, tu verras.

Simon meurt dans la nuit. Pierre ne remarque rien, personne ne lui dit. Il descend au petit-déjeuner, puis repasse à la chambre.

Mais un nouvel adolescent fait son lit.

Simon, il est parti ?

Je sais pas, y avait personne.

Pierre file au bureau des infirmières, les cherche, entre dans la salle des médecins.

Simon ! Quest-ce quil est devenu ? Où il est ?

Simon répond un externe hésitant Il était très malade

Il est mort ? sécrie Pierre.

Un hochement de tête. Cest tout.

Pierre, en colère, sort, tape dun coup de pied dans un seau deau qui inonde le couloir, la femme de ménage crie, des médecins accourent, tout le monde râle, il claque la porte du pied, se jette sur son lit, mains sur les oreilles.

Toute cette clinique, tout ce personnel, et rien à faire pour sauver son ami !

Pourquoi Simon est-il devenu son ami, alors quil na jamais vraiment été conscient ? Pierre ne saurait le dire. Il lui a tout raconté. Sa vie, sa mère, la femme qui chantait la berceuse, les bagarres

Une nuit, Pierre a rêvé que Simon, assis au bord de son lit, lui souriait tristement et racontait sa vie. Ce dont il parlait, Pierre ne sait plus, il se rappelle seulement sa voix. Dans le rêve, Simon montait sur le rebord de la fenêtre, Pierre avait eu peur quil tombe, sétait réveillé en sursaut.

Dehors, les branches noires remuaient sous la lune. Simon sagitait, la tête perdue, tandis que son père sommeillait.

Pierre sapprocha alors doucement de Simon, attrapa ses mains décharnées, et se mit à chanter la seule berceuse quil ait jamais connue :

Minou, minou, queue grise en doux, dors ici, dors bien. Queue de velours, patte blanche comme neige, dors ici, dors bien

Depuis, Pierre continue de parler à Simon dans sa tête. Simon lui raconte ses vacances en famille à La Baule, ses grands-parents (le grand-père, bien sûr, général à la retraite), ses camarades, la maison, les réveils doux de sa mère.

Pierre imagine cette vie de famille à travers les histoires de Simon. Il rêve à voix haute sans vraiment savoir ce quest une vraie maison. Il a vu ça à la télévision, seulement. Pour lui, dans une famille, tout le monde dort dans la même pièce, chacun a une petite armoire, le jeudi cest poisson, et maman sert le thé à la louche

***

Curieusement, lorsque Simon décède, Dominique ressent comme un soulagement. Ce nest pas le manque damour de père qui parle. Simplement Simon déjà nétait plus là. Cette longue lenteur, ce demi-sommeil, cette attente pleine de douleurs il ny en aura plus.

Il faut maintenant accepter cet au revoir, aider sa femme à survivre à labsence.

Dominique pense sans cesse à Pierre.

Il sait que parler dadoption, cest trop tôt. Sonia nest pas prête. Remplacer Simon ? Impossible. Son portrait, entouré de fleurs, trône au séjour ; elle reste là, les bougies allumées, va à léglise, au cimetière, tous les jours. Huit ans auparavant, une grossesse extra-utérine on leur a dit, il ny aurait plus denfant possible.

Mais Pierre ? Il na jamais été le fils ou le petit à personne.

Pierre nest pas Simon. Il a les yeux noirs, il est rude, il a grandi en foyer. Mais Dominique a entendu la générosité du garçon cest le cœur qui compte.

Sonia, je suis passé à lhôpital. On a fini par laisser sortir Pierre. Ça a mis du temps

Pourquoi tu y es allé ? sintrigue-t-elle.

Je devais rendre les papiers de Simon, tu sais Et puis, Pierre, il paraît quil a fait une scène quand il a appris

Le pauvre gosse, soupire Sonia.

Oui

Ne tinquiète pas pour moi. Travaillons, cest tout.

Daccord.

Mais ne me parle plus denfants pour linstant, promets ?

Dominique se tait. Mais le samedi, il file au foyer de Montrouge. Impossible de len empêcher. On le reçoit mal, il na pas le droit de voir Pierre, la directrice est méfiante, exige des explications. Dominique ne se laisse pas décourager. Il repense à son amie denfance, Thérèse, éducatrice spécialisée. Il la contacte, elle le reçoit, écoute, promet denquêter au sujet de Pierre. Mais elle insiste : rien sans laccord de Sonia et de Pierre.

Dominique, cependant, se rend en mairie pour avoir la liste des formalités, les papiers dadoption. Le service social est étonnamment réceptif. On laidera à organiser une rencontre.

Il nen parle pas à sa femme, mais se confie à son beau-père et à sa belle-sœur, Élise, qui est ravie. Ils en parlent à Sonia.

Mais Sonia pleure dès quon mentionne Pierre.

Il ne remplacera jamais Simon. Vous ne comprenez pas !

On ne veut pas remplacer qui que ce soit, Sonia. Il est tout seul, et nous aussi, maintenant. Il est différent. Mais si tu avais vu comment il parlait à Simon, ce quil espérait quil ouvrirait les yeux ! Ce garçon ma réconforté, moi, un homme fait. Il ma redonné la force de tenir. Alors, essayons. Juste faire connaissance. Sil te plaît.

Ne me force pas

Petite victoire.

La première rencontre, au bureau de la directrice, Pierre est crispé, regarde à peine les adultes, les mains serrées, bouillant dangoisse. Il ne serre même pas la main de Dominique.

Thérèse laisse faire. Dominique ne sait ni par où commencer ni comment rassurer le garçon. Sonia lobserve longuement, Thérèse écoute. Dominique parle de la pluie et du beau temps. À force de tension, ils le laissent repartir avant même la fin.

Il voudra pas venir, ce gamin, affirme tristement Dominique sur le chemin du retour.

Tu fais erreur, dit Thérèse. Il rêve plus que tout quon le prenne. Il va tout faire pour mériter sa place, mais il a peur de décevoir. Il ne connaît rien à la vie de famille.

On lui fait si peur que ça ? demande Sonia.

Vous êtes des vrais parents, et lui na jamais connu ça. Depuis votre rencontre, il ne pense quà ça.

On convient que Pierre viendra en visite. Il nose donner son accord, Sonia doute.

Dominique lamène un dimanche boire un chocolat chaud. Les mains de Pierre sont moites, il nose ni toucher aux biscuits, ni lever les yeux sur ce décor raffiné. Il a la sensation étrange dêtre à létroit, davoir les adultes trop près.

Il craint surtout Sonia.

Quand Dominique fait tomber une petite cuillère, Pierre sursaute, se crispe et lâche, tout bas :

La poisse, hein

Dominique enchaîne :

Grave ! Tas vu comme je suis maladroit ! Prends donc des pommes de terre, Pierre, vas-y, régale-toi

Pierre croque un morceau, mâche difficilement, reste muet.

Tu veux voir la chambre de Simon ? propose alors Sonia.

Pierre luit, acquiesce.

Il découvre la chambre du garçon, remarque tout de suite un grand portrait de Simon plus souriant quil ne la vu, comme vivant.

Eh ben, Simon, te revoilà ! Il a lair en meilleure forme.

Oui, il était en bonne santé, avant la maladie avant la fin.

Avant de mourir, cest ça ? demande Pierre. Vous pouvez me montrer comment il vivait ici ?

Sonia hésite, sort lalbum photo. Elle voudrait ne pas regarder, mais Pierre sassied, feuillette, Sonia finit par sasseoir à côté.

Il était marrant Trop stylé, commente Pierre, curieux de tout.

Soudain, sur une photo de vacances :

Oh, la mer ! Il ma dit que vous y alliez.

Sonia lève les yeux, pleine de tristesse :

Il parlait ? Tu sais, il ne pouvait plus

Pierre la regarde timidement, pris en flagrant délit dinvention, mais il affirme, entêté :

Avec moi, si !

Elle ne proteste pas. Pierre feuillette, Sonia se sent presque sereine maintenant, proche de lui, avec ce gamin naïf. Elle se dit quaccepter le deuil sera peut-être plus facile à ses côtés.

Elle prend une grande inspiration.

Pierre, et si on voulait tadopter, tu dirais oui ?

Pierre panique, tourne des pages, puis chuchote :

Je ne sais pas. Simon était super. Moi, je ne suis pas comme lui. Je ne sais pas trop

Sonia lattire soudain contre elle, létreint brièvement.

Justement ! On ne veut pas te prendre à la place de Simon, mais comme son ami.

Pierre est crispé, les étreintes, il ne connaît pas, sauf dans les bagarres. Lodeur, la chaleur de cette femme lui brouillent tout.

Il continue de feuilleter lalbum à laveugle, Sonia ne le lâche plus.

Pierre, lui qui na jamais pleuré, jamais, sent monter un gros chagrin, et les larmes roulent.

Tu pleures, mon Pierrot ? Ne pleure pas, ou je ferai pareil Sois fort, tes un homme ! Tu dois être fort ! dit-elle en essuyant ses joues.

Ces mots, il les a déjà entendus.

La fenêtre est ouverte dans la pièce. Lair frais gonfle les rideaux, les feuilles vertes brillent dehors, et le portrait de Simon rayonne dun air apaisé.

Et Pierre, comme un petit garçon, demande :

Dites, vous connaissez cette chanson ? Minou, minou, queue grise en doux, dors ici, dors bien, queue de velours, patte blanche comme neige

Je la connais Cest une berceuse, non ? Tu veux quon la chante ensemble ?

Pierre renifle et hoche la tête. Il ne souhaite rien de plus.

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