Ma belle-mère ma offert, pour mon anniversaire, une crème anti-rides et une balance. Mais cette fois, la « surprise » nallait pas se manifester lors dune fête… Elle était loin dimaginer où son petit cadeau lattendrait… et elle a dû battre en retraite sur-le-champ.
Mon anniversaire devait être une soirée de triomphe total. Je venais d’obtenir une promotion, mon mari et moi venions enfin de solder notre prêt immobilier, je flottais dans une bulle deuphorie, persuadée que la soirée serait emplie de jolis toasts et de paroles chaleureuses. Mais justement, au moment où la sonnette retentit, qui débarque dans lappartement ? Ma « deuxième maman » Mireille Dubois.
Mireille a toujours eu lart de complimenter avec une délicatesse telle quon a soudain envie de filer en douce à la salle de bain pour essayer de se dissoudre dans la douche. « Oh, cette robe, cest audacieux pour tes hanches », « Tu as lair plus mince tu travailles trop, non ? ». Sa « gentillesse » portait toujours une pointe dacidité. Mais cette fois, elle a mis le paquet.
« Vous avez lair magnifiquement défraîchie »
Les invités étaient installés, les souhaits fusaient, la table croulait sous les plats, bref, le moment des cadeaux arrivait : gênant, certes, mais agréable. Mireille sest levée, a réclamé lattention et sest lancée dans un discours interminable, grandiloquent, vaguement philosophique.
Elle a disserté sur la fuite du temps, la beauté féminine comme une fleur qui se fane sil manque deau, et la nécessité vitale, pour un homme, davoir à ses côtés une épouse radieuse et bien entretenue. À ce moment-là, je pressentais quune grande spécialité allait me tomber dessus.
Elle me tend enfin un sac. Je déballe le papier, et voilà deux boîtes. Dans la première… une balance de salle de bain. Dans la deuxième une boîte de cosmétiques pour « peaux matures », avec un énorme slogan digne dun avis médical : « 45+. Régénération profonde des peaux vieillissantes. Combat les rides marquées ».
Silence glacial. Mon mari virait au rouge homard et semblait prêt à disparaître sous la nappe. Les invités échangeaient des regards creux, esquissaient des sourires crispés. Mireille, elle, rayonnait :
Cest pour lavenir, ma chérie ! La prévention, cest le meilleur des remèdes. Et la balance… tu avais bien dit que, après les fêtes, tes jeans te serraient. Je suis prévenante, moi.
Jai arboré mon meilleur sourire dépouvante, glissé un « merci » à travers les dents et casé le tout sous la table. Mais clairement, ma soirée était fichue. Jessayais de sauver les apparences, mais un cocktail bouillant de vexation, de colère et dembarras me labourait la poitrine.
Un plat froid mijoté pendant six mois
Pas de scandale immédiat. Mais la balance na jamais quitté son carton pourtant, lenvie de la jeter du balcon ma titillée pendant un temps. Quant à la crème, elle a occupé une place de choix dans la salle de bain, histoire de « faire joli » sans jamais que je men serve.
Mireille, chaque fois quelle passait, jetait un regard satisfait à ses présents et demandait dun ton angélique :
Tu ten sers, jespère ?
Je garde tout ça pour les grandes occasions, répondais-je en contrôlant mes nerfs.
En parallèle, jattendais son anniversaire à elle ! Cinquante-cinq ans la grande classe. Loccasion en or de rappeler que la « sollicitude » non sollicitée, ça a ses limites.
Jai beaucoup hésité. Offrir un tensiomètre et une crème anti-taches, cétait trop brutal ça trahirait ma susceptibilité. Il me fallait plus subtil, plus élégant, et, il fallait lavouer, plus piquant aussi.
Et soudain, lillumination ! Le gros point faible de Mireille nétait ni son âge, ni sa silhouette, ni même sa santé. Son vrai souci, cest sa langue. Ce besoin irrépressible de critiquer, donner des conseils, commenter tous mes faits et gestes de la couleur des rideaux à ma façon de couper les carottes.
Je suis allée chez le libraire et jai trouvé une perle : un superbe livre relié, au titre irréprochable : « LArt de se taire. Maîtriser sa langue pour préserver ses proches ». Et, en dessous, un sous-titre qui ma fait sourire de toutes mes dents : « Manuel pratique pour ceux qui aiment dispenser de précieux conseils non sollicités ».
Et pour compléter ce doux ensemble, jai pris une magnifique loupe avec un manche élégant, façon héritage de détective dantan.
« Cest pour la crème et la balance, Mireille ! »
Sa fête sest déroulée dans un restaurant du centre de Lyon. Il y avait foule : famille, amis, collègues, tout le gratin. Mireille trônait, engloutissant les compliments et profitant sans vergogne de son statut de reine de la soirée elle en avait vraiment besoin, comme loxygène.
Vient notre tour avec mon mari. Pierre, en parfait diplomate, la félicite chaleureusement et remet un bon pour un SPA on reste polis, tout de même.
Puis je souris et tends mon colis personnel.
Mireille, ceci est de moi, pour lâme et le développement intérieur, dis-je malicieusement.
Sourire aux lèvres, elle déplie délicatement le papier. Dabord, la loupe.
Mais cest ravissant une antiquité ? Je vois encore très bien tu sais !
Je souris poliment :
Cest pour mieux regarder les qualités des autres, pas seulement ce qui cloche.
Les invités rient gentiment, sans trop comprendre le sel de la plaisanterie. Mireille se tend, puis poursuit : elle découvre le livre.
Elle murmure le titre, un peu incrédule :
« Maîtriser sa langue pour préserver ses proches »
Elle lève les yeux, me scrute :
Cest un livre ? articule-t-elle, la voix un peu tremblante.
Oui, Mireille, dis-je calmement et distinctement. Vous m’avez si gentiment soufflé, le jour de mon anniversaire, quil était temps de moccuper de mon extérieur. À cinquante-cinq ans, il me semblait important, pour vous, de cultiver lintérieur et lharmonie familiale. Ça vous sera utile comme la été votre crème anti-rides pour moi.
Son visage se tache de rose vif. Mais faire une scène ? Impossible le livre en main, elle aurait prouvé mon point. Elle bredouille :
Merci. Cest original.
Et elle pose le cadeau, l’air de tenir entre ses doigts un poisson-gluant.
« Alors, ce chapitre sur la délicatesse, on avance ? »
Non, on na pas coupé les ponts. Ni de drame post-fête dailleurs. Mieux : les règles ont changé.
Ce soir-là, elle a compris une chose : cest désormais un jeu à deux. À chaque « petite pique innocente », jai ma répartie. De préférence, du genre à faire sourire jaune.
Les premières semaines, elle ne téléphone quà Pierre. Avec moi, ton glacial, distant, ultra-formel. Et puis miracle ! Les conseils non sollicités se raréfient.
Elle a cessé de commenter mon poids et démettre des remarques sur ma manière de manger. Et chaque fois quelle sapprêtait à ouvrir la bouche pour placer une gentillesse, je la fixais et demandais, dun air faussement naïf :
Et le livre, Mireille ? Arrivée au chapitre sur la délicatesse ?
Ça la coupait net.
Depuis, la balance prend la poussière dans un coin du placard. Javoue, la crème, je men suis finalement servie sur mes talons. Efficace, ils sont devenus tout doux donc merci, quand même. Et le livre ? Un jour, je lai repéré sur sa table de chevet. Avec un marque-page, pile au beau milieu.
Conclusion : la méthode fonctionne !







