Le prix de larrogance
Camille, tu pourrais me prêter quelques affaires ? ai-je demandé dune voix suppliante à ma sœur en franchissant le seuil de son appartement chaleureux.
Mon regard sest attardé sur lentrée spacieuse où trônait un meuble design, sur les miroirs encadrés dor fin, le pouf bien rangé près de la porte tout semblait tiré dun reportage déco dans Art & Décoration. Jai senti poindre en moi cette jalousie familière, amère en dépit de lhabitude : chez Camille, tout était toujours parfait.
Apparue dans lencadrement du salon, ma sœur ma détaillé dun coup dœil précis. Même en jogging de cachemire, un jeudi après-midi, son élégance décontractée paraissait si innée et moi, à côté, jessayais en vain de lui ressembler depuis des années.
Raconte, quelle est cette grande histoire ? a-t-elle lancé dune voix posée, sadossant au chambranle.
Gêné, jai ajusté la manche de mon caban déjà un peu défraîchi, mais encore bon. En évitant soigneusement de croiser le regard immobile de la grande toile face à moi, ou de trop respirer larôme du café fraîchement moulu qui flottait dans la pièce, jai bredouillé :
Ce nest pas si important cherchant les mots, la gorge serrée.
Camille ne ma pas lâché des yeux. Impossible de men sortir par le silence, je le savais. Jai inspiré à fond, puis avoué, dun trait :
Samedi, il y a la soirée des anciens du lycée. Je ne peux pas ne pas y aller ! Je veux juste faire illusion, tu comprends ? Montrer à tout le monde que jai réussi ma vie, que tout va pour le mieux.
Pourquoi donc ? a-t-elle répliqué, enfin, en arquant un sourcil. Pourquoi se donner tant de mal pour impressionner des gens dont tu es sans nouvelles depuis des années, que tu ne reverras probablement jamais ? Dailleurs, thabites même plus dans la même région !
Jai passé nerveusement une main dans mes cheveux. Brusquement, je désirais une cuisine comme la sienne bar américain, électroménager high-tech, suspensions stylées. Que mes matins ressemblent aux siens : un café tranquille dans la lumière dorée, pas cette course perpétuelle
Tu ne peux pas comprendre ! ai-je lâché malgré moi. Cest essentiel, pour moi. Je veux quils voient que jai réussi, que je ne suis pas restée une ratée, quon nait pas pitié de ma vie.
Jai surpris mon reflet envieux dans le regard calme de Camille. Elle ne broncha pas, ou décida de ne pas en faire cas.
Tu comptes vraiment jouer un rôle, faire croire que tu es quelquun dautre ? demanda-t-elle doucement, sasseyant sur un tabouret. Qui veux-tu éblouir au juste ?
Ce nest pas la question, ai-je secoué la tête. Je veux juste quils pensent tous que mes rêves se sont réalisés !
Elle soupira :
Bon, viens. On va fouiller dans mon armoire. Mais promets-moi : cest la première et dernière fois que tu tinventes une vie devant tout le monde. Tu sais que cest malhonnête.
Mais tu ne comprends pas !
Et jai commencé mon récit…
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Au lycée, jétais la reine de la classe tout le monde le savait. Dans les couloirs, une ribambelle de garçons traînait dans mon sillage, chacun espérant accrocher mon regard. Les profs, sans le savoir, se montraient plus indulgents devant mes airs pensifs et ce regard mystérieux qui semblait les hypnotiser. Mes parents, eux, ne savaient rien me refuser. Il suffisait dun haussement de sourcil ou dun soupir, et jobtenais ce que je voulais.
Javais pris lhabitude davoir tout ce qui me faisait envie : si une nouvelle paire de baskets débarquait à Nantes, ma mère la rapportait dès le lendemain, dans sa belle boîte colorée. Un nouveau venu charmant en classe ? Parions quau bout dune semaine, il me raccompagnerait chez moi. Cest devenu un jeu : tester mes limites, collectionner les succès et repousser les frontières.
Parce que je le peux, aimais-je me répéter. Cette phrase était devenue mon talisman, mon excuse universelle. Une amie sortait avec un garçon qui me plaisait ? Je me lançais dans la conquête, par simple défi. Je navais que faire de ces garçons, en vérité cétait le frisson de triompher qui comptait. Et, presque toujours, cétait gagné davance.
Petit à petit, mes anciennes amies se sont éloignées. Lune ne minvita plus à sortir, lautre se lia avec un nouveau groupe. Je men inquiétais peu : il y aurait toujours des gens pour chercher ma faveur et rêver intégrer le clan. Les règles du jeu me convenaient. Sils ne tenaient pas la cadence, cest quils nétaient pas faits pour rester près de ma cour.
Au bal de fin dannée, je me sentais sur mon trône : la salle décorée de guirlandes brillait rien que pour moi, mes camarades me tournaient autour, avides dun mot, dun geste. Jétais lunique centre dattention là où javais toujours vécu.
Grisée par tous ces regards, je suis allée trop loin. Alors que la conversation évoquait de vieux souvenirs, jai déversé un flot de remarques acérées sur mes camarades féminines. Vieilles rancunes, petites piques sur lapparence, sarcasmes rien ne marrêtait. Jétais portée par cette ivresse malsaine : voir jusquoù jirais, observer leurs réactions, mesurer limpact de mes prédictions.
Ma vie sera exceptionnelle ! ai-je lancé, la tête haute, parcourant la salle du regard. Cétait proclamé avec assurance, comme une prophétie déjà réalisée.
Petite pause pour savourer le silence admiratif. Puis, plus enthousiaste encore :
Je me vois déjà : un mari riche, prêt à tout pour moi, une villa avec du personnel… peut-être même une affaire à mon nom ! Non, je ne veux pas travailler. Tout marrivera tout seul : argent, luxe, reconnaissance tout sera à moi.
Je voyais déjà les lustres étincelants, les dîners dans les restaurants chics, les week-ends sur la Côte dAzur, un sourire en coin triomphant sur les lèvres.
Vous, par contre, ai-je soudain changé de ton en fixant une élève timide, silencieuse, du premier rang tu finiras prof dans une ZEP, ou caissière à Carrefour. Et ton mari sera ouvrier, ivre dès 19h ! ai-je lâché dun air blasé.
Sans attendre de réactions, je men suis prise à une autre :
Toi, tu bosseras dans un bureau miteux, à compter les euros, rêvant dune nouvelle jupe. Ce que je posséderai, tu ne pourras jamais te loffrir !
Jai distribué ainsi mes prédictions empoisonnées, égratignant les unes, avilissant les autres. Appartement minable pour telle, galères domestiques pour une autre, et chaque sentence accompagnée dune remarque blessante.
Des sourires gênés, des regards fuyants ; dans la salle régnait désormais un certain malaise, mais je me délectais ouvertement de leur embarras, ricanant comme une reine capricieuse. Les garçons suivaient, en ricanant à leur tour, solidaires ou trop lâches pour sopposer.
Javais pris leurs rires même forcés comme lacquiescement à ma suprématie. Jen étais persuadé : jétais toute-puissante, capable de prédire et de façonner les destins dautrui.
Pour la suite, jai choisi de poursuivre mes études à Rennes pas par passion, mais pour la façade. Cétait une ville prestigieuse, un tremplin, le lieu idéal pour trouver lhomme de mes rêves : étudiants fortunés, jeunes cadres prometteurs, entrepreneurs dynamiques sy côtoyaient. En prime, javais récupéré lappartement de ma grand-mère : pas de colocation ou de cité U, un vrai plus sur le marché du flirt.
Au début, tout sest déroulé dans le bon sens. Jai décoré lappart avec goût, enchaîné sorties et soirées, collectionné les compliments. Mon sourire, ma mise en beauté soignée, mon aisance en société faisaient merveille. Je me sentais invincible : bientôt, jattirerais un vrai bon parti.
Mais les études mont vite confronté à la réalité. Les cours étaient denses, demandant un travail soutenu et de la constance. Moi, qui avais toujours eu la vie facile, jétais vite largué. Je loupais des TD, bâclais les dossiers pensant men sortir grâce à mon flair social et quelques sourires.
La sanction ne sest pas fait attendre : jai raté pratiquement tous mes examens au premier semestre. Les profs, indulgents au départ, se sont montrés clairs : Il va falloir sy mettre, ou quitter la fac. Pour la première fois, jai senti mon assurance fondre comme neige au soleil.
Jai compris : lenfance était finie. Ici, pour briller, il fallait du travail, du talent, et de la ténacité. Dautres étudiantes menaient tout de front : job, cours, projets, tandis que moi, je vivais sur des souvenirs de gloire.
Pourtant, au lieu de changer, je me suis obstiné. Mon objectif : épouser, au plus vite, un homme huppé. Avant que je ne me fanne me répétait-je, obsédé par le temps perdu.
Jai intensifié les rencontres, accepté les rendez-vous avec des hommes plus âgés, peaufiné chaque détail, accentuant mes allusions à la vie de couple idéale. Mais plus je forçais, plus je sentais ma nervosité transparaître et les prétendants sévaporaient aussi vite.
Un jour, jai cru avoir trouvé la perle rare.
Son prénom était Étienne et il incarnait tout ce que jespérais : né à Versailles, héritier d’une famille de médecins réputés, logé dans une villa cossue à la périphérie de Paris, diplômé dune grande école de commerce, promis à un brillant avenir. Grand avenir, peut-être pas grande taille : quelques rondeurs, un port voûté, mais quimporte ? Il me donnera le confort, le statut, la sécurité, pensais-je. Déjà, je me voyais maîtresse dun hôtel particulier, voyageant à Saint-Barthélemy, invitée aux galas de la Fondation Louis Vuitton.
Jai monté ma stratégie : dabord, me faire remarquer gentiment, par hasard dans ses lieux de prédilection (club de sport chic, librairie pointue du boulevard Saint-Germain). Ensuite, déployer mon charme, mon humour, mon aisance. Jai customisé mes tenues, soigné chaque mot, chaque sourire.
Petit à petit, jai percé sa bulle. Il était intéressé. On a partagé des balades, des dîners en terrasse, des discussions douces. Javais limpression de tenir mon avenir, je parlais de famille, dambitions, de valeurs.
Mais javais oublié : chez Étienne, la famille, cétait sacré. Un jour, il a évoqué mon existence à sa mère.
Elle vient doù ? Et ses parents ? demanda-t-elle d’une voix glaciale.
Des gens simples, dAngers.
Simples ? Tu sais ce que ça implique, chez nous ? poursuivit la mère, peinant à cacher son dédain. On ne mélange pas les torchons et les serviettes, mon cher. Nous avons notre rang à préserver.
Étienne tenta de discuter, invoquant mon intelligence et ma personnalité.
Lintelligence, ça ne suffit pas, coupa-t-elle. Il faut aussi des racines. Laisse tomber, tu ne te feras que des soucis.
Pourtant, moi, je continuais à rêver. Jimaginais déjà la rencontre officielle, la visite de lappartement, les préparatifs du grand jour Jusquà ce fameux appel :
Il faut quon parle, ma-t-il dit, sérieux.
Dans le café, il peinait à trouver ses mots.
Mes parents Ils sont contre. Je ne peux pas les contrarier davantage. Désolé.
Le sol sest dérobé sous mes pieds. Jai gardé le sourire, par fierté :
Mais on sen fiche de ce quils pensent ! On est adultes, non ?
Pas dans ma famille Je ne veux pas tout compliquer. Je suis désolé.
Je suis resté longtemps face à ma tasse vide, ruminant un mélange de rage et de frustration.
Pourquoi ? Jai tout bien fait ! Pourquoi ? Je nai même pas pu tenter le fameux bébé piégé, il ne serait jamais parti sinon !
Puis le coup de grâce : en quelques semaines, les ragots me rattrapèrent. Dans le cercle dÉtienne et ses semblables, la rumeur courait : Camille chasse les héritiers, Elle a tenté de piéger Étienne avec largent La machine à commérages tournait à plein. À la moindre soirée, je sentais les chuchotis, les sourires gênés, les regards appuyés. Ceux qui me courtisaient avant me fuyaient désormais ; un, mapercevant à La Coupole, a fait demi-tour sans même un salut.
Ma réputation était faite : dans ce milieu, je pouvais dire adieu au mariage doré.
Retourner chez mes parents, à Angers ? Impossible ce serait admettre ma défaite. Après avoir tant menti, comment avouer la vérité ? À chaque appel, jentretenais le mythe : je racontais mes brillantes études, mon poste à la Société Générale, mon fiancé dandy du XVIe. Maman écoutait, fière, répétant mes exploits à toutes ses copines. Ça me faisait tenir : je préférais leur illusion à leur déception.
Seule, Camille connaissait la réalité. Elle lavait découvert par hasard, lors dune visite impromptue.
Reviens à la maison, tu nas plus rien à espérer ici, ma-t-elle conseillé un jour, très sérieusement. Dis la vérité. Ce nest pas si grave.
Jai ravalé mes larmes, assuré dun ton cassant :
Jamais ! Je men sortirai, coûte que coûte !
Et pour un temps, jy ai cru. Je continuais à traîner dans les lieux chics, toujours à la recherche du bon filon. Mais le temps sécoulait, et aucun homme nacceptait mes exigences de princesse.
Mon héritage les économies de ma grand-mère filait entre mes doigts. Jai commencé à me priver : fini les brunchs branchés, les achats compulsifs, les massages. Les factures, elles, nattendaient pas. Il a fallu admettre lévidence : il était temps de travailler.
Jai cherché, beaucoup. Mais, sans diplôme et sans expérience, les offres nabondaient pas. Finalement, jai atterri caissière à Monoprix. Les débuts furent rudes : debout à encaisser, des clients qui manalysaient, des remarques du genre vous êtes trop jolie pour ce métier. Je souriais, encaissais, remerciais en me répétant que ce nétait que provisoire.
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Hier, jai reçu linvitation pour la soirée des anciens, ai-je terminé, morose. Je ne peux pas ne pas y aller, comprends-tu ! Sinon, tous croiraient que je me cache par honte.
Camille reposa sa cuillère, lair soucieux.
Tu ne crains pas quils soient déjà au courant de la vérité, et te guettent pour se venger des humiliations passées ? demande-t-elle prudemment. Souviens-toi du bal Toutes ces prédictions
Je suis devenu écarlate, outrée.
Des bêtises ! Jai été discrète, personne ne sait. Je dois absolument y aller et leur prouver que je reste la meilleure !
Camille haussa les épaules, impassible.
Va alors. Mais réfléchis bien à ce qui pourrait ty attendre.
Que veux-tu quil marrive ? Avec la bonne robe, une coiffure au top personne ne devinera rien !
Parfait. Besoin dun conseil mode ou coiffure, je taide.
Dun coup, je me suis détendue, soulagée.
Merci Ton avis me sera précieux. Je veux être parfaite. Il faut que tout le monde continue de croire à mon conte de fées.
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Je me suis précipité hors du restaurant, pleurant à chaudes larmes. Lair glacé de Paris me fouetta le visage, mais jétais trop abattu pour le remarquer mes jambes me portaient dans une fuite éperdue, loin de cette humiliation cinglante. Camille avait raison, songeais-je, je naurais jamais dû venir…
Pourtant, tout avait si bien commencé ! À peine avais-je foulé la salle des fêtes de lHôtel du Grand Paris, tous les regards sétaient braqués sur moi. Javais réglé chaque détail : démarche nonchalante, sourire assuré, bref coup dœil à ma montre la star surbookée, mais présente par élégance.
Très vite, j’ai captivé un groupe danciens dont le souvenir de moi était diffus. Jai brodé : mon mari chef dentreprise en mission à Genève, immense maison avec jardin à Saint-Cloud, vacances à Cannes plusieurs fois lan Je déroulais mon roman sans sentir la moindre faille, sourd aux sous-entendus, aux clins dœil gênés autour de moi.
Tout bascula dun mot.
Tiens, récemment, jai croisé Camille… osa lancer un garçon du lycée dont javais presque oublié le nom. Sa vie ne ressemble pas tout à fait à ce quelle décrit…
La salle se figea. Jai voulu sourire, mais mes traits étaient crispés.
Moi aussi, jai une photo ! ajouta une ex-camarade, sortant son téléphone.
Et voilà, sur lécran géant, toutes mes illusions tombèrent. On me vit, tablier rouge, badge au nom Monoprix, à la caisse, tendant la monnaie à un client pressé. Puis, au rayon promotions, à laffût dun prix dégriffé. Montant dans un vieux bus, un sac de provisions sous le bras. Ou, pire, franchissant la porte grise dun vingt mètres carrés défraîchi.
Un ricanement partit dun coin, relayé par dautres, de plus en plus fort. Alors, ton manoir, il ressemble à ça ? lançait-on. Et ton grand patron de mari, cest le responsable du rayon fromages ?
Je ne pouvais plus bouger. Quoi de plus ordinaire quune vie simple ? Mais javais bâti tant de fables, tant enjolivé, que la chute nen était que plus cruelle.
Jai pris la fuite, sans écouter les cris ni croiser les regards.
Dans la rue, jai heurté un passant, manquant de tomber.
Ça va, mademoiselle ? demanda-t-il dune voix chaleureuse, vraiment sincère.
Je lai fixé un instant, découvrant un homme simple, sans chichi, avec son sac de courses du marché en bandoulière, mais dans le regard une gentillesse rare. Jai senti mes barrières sécrouler.
Non… ai-je murmuré, en larmes. Mon fiancé ma quittée à la veille du mariage…
Décidément, la vie ne menseigne rien…
***
Ce soir, penché sur mon journal, je repense à tout cela. Ce que jai appris ? Quon ne bâtit pas son bonheur sur le mépris et le mensonge. Quà vouloir paraître, on finit par perdre tout ce qui compte. Je dois réapprendre la simplicité, lauthenticité et peut-être, petit à petit, me pardonner mes erreurs.







