Des amis sinvitent à partager notre voiture pour les vacances, promettant de diviser les frais. À larrivée, ils nous sortent: «Mais de toute façon, vous y alliez déjà!»
Tout avait commencé comme un banal projet de vacances dété. Ma femme, moi-même, notre vaillant SUV Peugeot, un itinéraire de plus de mille kilomètres direction la Provence, et cette douce euphorie de la route qui nous attendait. Voyager en voiture, pour nous, cest la liberté: on impose notre rythme, pause croissant où lon veut, détour imprévu par un village inconnu Exit les horaires SNCF, les enfants qui hurlent dans le train et les retards dAir France.
Mais cette année, nous avons commis une bourde monumentale: nous avons mentionné nos projets à lapéro.
Cétait lors dun barbecue chez des copains, entre rosé et merguez, quand, naïvement, je lâche quon part dans le Sud à la mi-juillet. En voiture, bien sûr.
Ah bon? Vous partez quand? rebondit aussitôt un couple en face de nous.
Il sagissait de Lionel et Chantal. Pas des amis proches, juste des connaissances croisées aux anniversaires ou fêtes des voisins.
On prend la route le quinze, je réponds, candide.
Trop bien! On veut justement aller à Marseille à la même période! On pensait prendre le train, mais il ny a plus que des places côté toilettes Vous auriez deux places dans votre voiture? On partage lessence, cest plus convivial, on est cool, promis.
Jai lancé un regard à ma femme: son expression criait «cest mort». Jai bredouillé quelque chose sur la voiture déjà chargée et notre tendance à faire des tonnes darrêts.
Tinquiète! On na quune valise à deux! insiste Lionel. Et franchement, question budget, cest le jackpot. Le gazole vaut de lor. Faites pas les sauvages, rendez-nous service, on nest pas des inconnus!
On a dit oui. Largument «économie» a achevé nos réticences. Et puis, refuser frontalement, cest pas dans nos gênes de gens polis. Voilà comment, pour un petit coup de faiblesse, nous avons dégusté notre karma pendant deux semaines.
«À vouloir jouer les gentils, on finit toujours dans les ennuis»
On sétait donné rendez-vous à cinq heures du matin, devant notre immeuble à Lyon. Sac de voyage, bouteilles deau, plaid pour la sieste notre 3008 était prêt à affronter lautoroute du soleil. Lionel et Chantal? Arrivée en fanfare avec quarante minutes de retard.
Désolée, les VTC à Lyon, cest lenfer! lance Chantal, traînant une valise de la taille dun lave-linge, plus des sacs de provisions.
On était daccord pour voyager léger, non? lance-je, un brin excédé.
Bah, Chantal, cest une vraie Parisienne, elle a besoin de tenue pour chaque occasion, rigole Lionel.
Je me suis retrouvé à jouer à Tétris avec les bagages tout mon art dempilement mis à rude épreuve.
Une heure plus tard, le calvaire débute. Chantal étouffe on met la clim à fond. Dix minutes après, Lionel geint que cest lAntarctique. Ma playlist ne leur plaît pas. Et que je veux un arrêt pipi, et que je veux un café, et que jai les jambes engourdies, et pause clope sil te plaît.
Mon plan stratégique, calé pour éviter les bouchons du tunnel de Fourvière et les hordes du péage de Vienne a volé en éclats. On roulait comme un FlixBus qui sarrête dans chaque patelin.
La cerise sur le croissant? La station-service près de Valence.
Plein complet: 140. Je reviens à la voiture, Lionel croque son sandwich.
Bon, on sorganise pour lessence? je propose.
On verra à la fin, on additionne tout, moins de prises de tête! Il balaie dun revers de la main tout souci mathématique.
Bof, ça sentait le plan foireux, mais ma femme me glisse: «Laisse, ils paieront à larrivée.» Je tente dy croire. Même les péages, cest pour ma pomme. Ils daignent à peine me remercier.
Tout au long du trajet, ils grignotent leurs sandwichs, laissent des miettes dignes de la Brioche Dorée sur les sièges. À mes remarques, Chantal sourit: «Oh ça va, tu passeras laspirateur.»
On arrive à Saint-Rémy-de-Provence, lessivés pas tant par la route que par la compagnie.
«Bah, on profitait juste du trajet avec vous!»
Le lendemain, rafraîchis par une longue nuit, on se retrouve dans la cuisine commune du gîte. Je sors mon carnet (toujours organisé!).
Alors, faisons les comptes calmement : essence, 280, péages 50. Total: 330. On partage, ça fait 165 chacun.
Lionel manque de sétouffer avec son café, Chantal écarquille les yeux façon camembert triple crème.
Quoi? Cent soixante-cinq euros? Tu plaisantes jespère!
Je plaisante pas. On sétait bien mis daccord: répartition équitable des frais.
Lionel re-pose sa tasse et sort: «Tu te rends compte? Tu aurais raqué pareil, avec ou sans nous. Tu roulais déjà! Lessence, cest ton problème. On na fait quoccuper la banquette arrière, rien dautre.»
Attends! On a passé un accord, on a supporté vos pauses toutes les trente minutes, trimballé votre dressing sur roues, cest normal de partager!
Mais on a passé de bons moments! rétorque Chantal. On pensait que cétait à la bonne franquette. Si tu voulais être si pointilleux, fallait le dire, on aurait pris Blablacar.
Un autre chauffeur vous aurait déposés sur une aire dautoroute à la première crise de miettes, lâche ma femme, exaspérée.
Bref, conclut Lionel. On peut lâcher cinquante euros, histoire de marquer le coup. Mais payer la moitié, alors que tu aurais dépensé cette somme sans nous, cest débile. On a un budget serré.
Je me lève.
Gardez votre argent. Considérez que la course était offerte. Mais pour le retour, ce sera sans nous.
Pardon!? On na pas de billets! On avait dit laller-retour!
Oui, sous réserve de partager les frais. Puisque vous ne respectez pas les termes, débrouillez-vous. Bonnes vacances.
Vacances séparées et retour en paix
Les dix jours suivants, on a à peine croisé Lionel et Chantal dans le village. Quand on se croisait à la plage, ils faisaient mine de ne pas nous reconnaître.
La veille du retour, SMS de Lionel: «Allez, change pas davis comme ça. On te file 120 chacun aller-retour. Ramène-nous, Chantal supporte pas le car.»
Aucune réponse de ma part.
On a rangé tranquillement nos affaires, vérifié le niveau dhuile, mis le contact à laube Quel bonheur! Playlist à nous, pauses quand on veut, et surtout: le silence.
Plus tard, on ma rapporté que, selon Lionel et Chantal, jétais devenu le «pire type de la bande» soi-disant abandonnés sur la Côte dAzur pour quelques billets. Que dire: ils sont rentrés par autocar, enchaînant les galères, et maintenant, ils me taillent un costard chez tous les amis communs.
Mais vous savez quoi? On a gagné ce quon appelle en France une sacrée leçon. Désormais, quand quelquun dit, style innocent: «Dis donc, vous partez en Bretagne? On peut monter avec vous?» je souris, poli mais ferme: «Désolé, on préfère voyager en duo.»Depuis, je moffre le luxe de voyager léger pas seulement dans le coffre, mais dans la tête: débarrassé de la culpabilité, du sous-entendu et des soi-disant amis à ristourne. Notre voiture, cest redevenu notre petite bulle daventure, avec seulement nos rires, nos playlists parfois ringardes, et cette sensation grisante de rouler droit devant, sans personne pour nous imposer une pause café ou un tribunal à larrivée.
Au fond, on ne perd jamais à fixer ses limites: on gagne du respect, et parfois même, un silence précieux. Depuis cet été-là, je préfère mille fois un trajet trop long à deux, quun voyage en groupe à crédit. Et la prochaine fois quon trinque à lapéro? Je parlerai météo, cest tout.







