Je recherche une femme prénommée Alexandra.

Je cherche une femme prénommée Amandine.

À travers une petite voûte, il pénètre dans une cour parisienne, ce genre de cour carrée coincée entre quatre immeubles haussmanniens, pleine de restes de neige fondue façon granité du périph. Cest déjà la quatrième cour. Une aire de jeux, une balançoire qui craque, des petits gamins qui jouent au palet sur le goudron trempé. Le palet sécrase et envoie de leau partout, mais les garçons sen fichent : en France, on narrête pas un match à cause dune flaque.

Il sarrête sous larche, regarde la cour. Il voudrait que sa mémoire saccroche, tire un fil du passé, un détail, une odeur. Rien à faire, tout a changé. Avant, il ny avait que des fils à linge, des remises sous les fenêtres, des bancs en fer forgé et, lété venu, les pivoines dune voisine envahissante.

Aujourdhui

En quarante ans, tout pouvait non, tout devait changer.

Personne ne fait attention à cet homme cravaté, légèrement âgé, en casquette doublée de laine, typique retraité du quartier qui ne se prive pas de deux croissants tous les matins. Ici, dans ces immeubles, beaucoup de gens sous-louent ou louent sur Leboncoin. Paris

Il doit aller dans limmeuble à droite de la voûte. Ça, il en est sûr. Il se souvient que cest au deuxième étage, dans une vieille bâtisse de trois étages. Lappartement au fond du couloir, la deuxième porte à droite, dans langle. Sur le chambranle sentassent dantiques sonnettes colorées, avec les noms des familles, vestige de lAncien Régime ou de la coloc avant la coloc.

Il revoit chaque détail : les plis du rideau, la crémone mal vissée de la fenêtre, la théière verte en céramique Limoges, le parquet grinçant et même ce cafard quils avaient tenté de capturer pendant deux jours un peu le badge du Paris populo.

Mais impossible de se souvenir du numéro, ni du portail exact. Il connaît la rue, mais toutes les cours se ressemblent, cest une usine à souvenirs et à confusions. Les architectes ont fait du copier-coller, les immeubles sont comme tirés à la photocopieuse sur tout le XIe.

Voilà quil arpente toutes ces cours

À droite limmeuble, la deuxième entrée, enfin non : on dit “la deuxième porte cochère” ici deuxième étage, porte au fond Numéro quarante-trois ? Ou

Sil tombe sur un interphone, il tape “43”.

Bonjour, je cherche Amandine. Vous pourriez me dire

Parfois, on lui raccroche au nez, parfois on rétorque quici il ny a aucune Amandine, ni même un Amand. Et il recommence :

Pardon, cest très important Dites, en 1980, il ny avait pas une Amandine chez vous ? Cest crucial.

Après la troisième cour, il sort un carnet :

“16 personne, 24 sûrement pas, 32A connaissent pas, ils ont acheté récemment”

Il y avait mille cours, il faudrait revenir là où on na pas répondu, là où ça ne répondait pas, où il reste des questions.

Il grimpe les marches dun escalier lugubre. Les grandes fenêtres sont sales, ça sent fortement le chat, comme à lépoque. Paris, depuis, na jamais vraiment arrêté dembaumer le chat.

Bonjour ! il sincline (légèrement, cest Paris, pas Versailles).

Une vieille dame en pardessus gris passe, ses sacs à provisions à la main.

Bonjour, vous venez pour qui exactement ? Curiosité, routine.

Cest au deuxième que je dois aller. Je cherche Amandine. Une dame denviron soixante ans Vous connaissez ?

Quelle porte ?

Coin à droite, autrefois quand cétait tous en commun Mais limmeuble, jen suis moins sûr

Le coin à droite ? Mais non, là cest chez les Dubois, parent, enfant, chien et pas dAmandine. Je vis là depuis toute petite, vraiment, Amandine, non, pas que je sache.

Merci il baisse la tête, redescend à contrecœur les marches polies par lhabitude.

La dame suit, piquée.

Mais son nom de famille ?

Si je men rappelais, je laurais trouvée sur Pages Blanches Je ne sais pas.

Ah bon ? Elle est quoi pour vous ? (Madame a du mal à ne pas finir les histoires.)

Il hésite Qui est-elle pour lui ?

Amandine Mandine Doudou (Mieux vaut ne pas tout dire.)

Lamour, ça nest jamais complètement défini, cest un état, ça existe ou non, tout le reste cest du cinéma et des conséquences.

Auguste, lui, avait toujours pensé que lamour, cest un truc fragile, impossible de supporter la vraie coupure : ça disparaît, se dissout, cest volatil. Pourtant, les petits soubresauts de bonheur, les souvenirs éparses de cette passion, lont sauvé, maintenu debout et fait souffrir aussi.

Sa faute, assurément. Quarante ans de bégaiement émotionnel, le cœur cabossé.

Et puis, finalement, ce cœur lui a joué le sale tour après le décès de sa femme, avec laquelle il avait vécu, quoi, toute une vie. Ces dernières années, leur couple vivait comme une colocation bourgeoise : chacun sa chambre, son espace, on ne sadressait la parole que pour les courses ou le gaz.

Pour sa femme, cétait son appart, lui il était “de trop” : “Quest-ce que tu veux, on le garde, hein”

Visuellement, impossible doublier la débauche de cadres dorés, le cristal, les meubles Louis XV, les bibelots clinquants et les tapis qui tapissaient chaque coin du salon. Et là, au milieu, le piano à queue blanc, sur lequel trônait un vase de fausses pivoines.

Ah, ce piano Faux ! Enfin, vrai sur le plan technique : un pur Steinway & Sons made in USA. Mais dans la tête dAuguste, un faux semblant. Personne ne jouait dessus. La poussière, à force, sincrustait. Quand il arrivait, il lappelait “table de salon” (prix dun trois-pièces à Paris tout de même).

Elle avait bien pris un ou deux cours, payé un prof de conservatoire, puis abandonné. Elle ne terminait jamais rien, sauf massages et manucures. Même la grossesse, la seule, elle ne lavait pas menée au bout. Mais là, peut-on juger ?

À la fin, Auguste pensait encore à Amandine. Lui, il limaginait ressusciter ce piano de ses doigts. Malgré tout, il regrettait sa femme. Leurs dernières années étaient plus sereines, ils sortaient souvent, se promenaient dans le parc Montsouris, nourrissaient les canards. Auguste sétait redécouvert une passion pour la pêche urbaine autant de pretextes pour ne plus se disputer.

On aurait dû venir ici plus souvent, non, Sylvie ? Cest sympa

On était bêtes, tout simplement. répondait-elle, fataliste.

Avant, ils couraient après tout et rien. Lui, il montait en grade au ministère, grâce au piston du père de Sylvie. À peine Auguste sacclimatait à une fonction, son beau-père l’envoyait plus haut. Et il faut dire, Auguste était bosseur, compétent, presque le gendre idéal pour feu M. Charles Dubois, conseiller dÉtat qui ne rêvait que d’élever “son” cher Auguste au sommet.

Il avait bien failli le paumer, ce gendre ! Cest Sylvie qui, plus tard, a fini par vendre la mèche, quand Charles était décédé et que mère et fille se disputaient juste avant que Sylvie ne coupe avec la famille.

Elle vous est proche, alors ? relance à nouveau la concierge papoteuse.

Il ne sait toujours pas répondre ! Qui était-elle pour lui ? Eh bien tout, probablement. Voilà.

La vieille dame, soudain prise dune petite panique devant lémotion dAuguste, le laisse aller. Il repart. Ses chaussures sont détrempées. Il frappe, sessuie sur des tapis usés, parle à des inconnus, se répète, et va de cour en cour.

Le soir, à bout, il saffale sur son lit dhôtel, manteau sur le dos. Jambes et dos endoloris, souffle court, crâne pâteau. Mais au matin, rebelote : il cherche encore.

***

À lépoque, cétait un automne à la française, pluvieux, feuilles tirant sur lor sur le bitume luisant. Les marchés battaient leur plein, les camelots criaient, étals à tous les coins de rue, ambiance “Vogue aux Puces”.

Avec son futur beau-père, Auguste venait de Lyon, pour un colloque sur “lavenir de la construction et la démocratie participative dans la vie publique”. Le rendez-vous valait de lor pour Dubois, qui visait un strapontin à Paris. Auguste, lui, jeune, vivait au jour le jour, déjà proche du pouvoir mais sans calcul. Il gérait un gros chantier industriel mais ne se rendait pas compte de la dimension des responsabilités.

Ici, à Paris, il se sentait léger. Dubois l’envoyait à droite, à gauche pour des paperasses. Dans la station de métro Saint-Placide, alors qu’il sort, Auguste est saisi : une douce mélodie lenveloppe. Il va vers cette musique.

Une jeune fille fluette, béret bleu ciel vissé sur ses boucles, une écharpe vaporeuse, joue du violon, collée à un mur défraîchi. Petit manteau à carreaux, bottines courtes, jambes fines de danseuse. Son étui ouvert devant ses pieds, pour les pièces jaunes.

Auguste sarrête. Toute la scène est saisissante, empreinte dune volupté un peu tragique : la musique, lallure de la jeune femme, la saleté du mur derrière et ses doigts rougis par le froid. On sent quelle a froid, mais plus elle a froid, plus la virtuosité augmente.

Les passants filent, quelques commerçants hèlent les chalands, certains glissent deux euros dans létui, mais personne ne sarrête longtemps. Personne, sauf lui.

Le morceau terminé, elle cale le violon sous le bras, se frictionne les mains, relève ses manches, remet le menton dans lécharpe. Puis, soudain, un ado déboule, croche létui, et fuit.

Voleur ! Arrêtez-le !

La jeune femme, les yeux fermés, continue pourtant à jouer, refusant dinterrompre linstant.

Auguste réagit tout de suite, bondit dans lescalier, gueule :

Rattrapez-le !

Un grand dadais lui barre la route, le gamin lâche létui, file à travers les voitures, façon Paris-Dakar, et disparaît.

Auguste ne poursuit pas plus loin. Il ramasse les euros éparpillés, létui cassé. La violoniste le rejoint.

Tenez, tout ce que jai pu ramasser Il a cassé létui

Ne cherchez pas plus, franchement. Il était déjà fichu Merci.

Elle a lair préoccupée par un chagrin autrement plus profond quune histoire détui. Il tente dengager la conversation.

Ça arrive souvent ici ?

Parfois, oui. dit-elle, lointaine, et séloigne sur le boulevard.

Mais Auguste la suit, malgré lui. Elle ralentit, puis sarrête sur un pont, regardant leau. Létui à la main, elle le passe par-dessus la rambarde. Elle semble prête à jeter violon et souvenir à la Seine.

Auguste court :

Non, ne faites pas ça !

Ils se retrouvent à tenir létui à deux, suspendus. Il parvient à le tirer vers lui.

Voyez ? Même létui résiste au destin. Votre musique nest pas terminée.

Je ne devais pas jouer dans le métro. Javais promis

À qui ?

À maman.

Votre mère est vraiment dure ! Cest la première fois que jai eu des frissons devant un violon. Si vous nétiez pas venue sous cette voûte, hein

Elle part, il la suit, bredouille, tente la plaisanterie :

Maman sévère ? Moi aussi, un peu. Elle naurait pas aimé me voir minitier au violon dans les couloirs

Maman est partie il y a deux mois.

Oh, pardon Désolé Je comprends mieux.

Ils marchent en silence. Le vent secoue les arbres jaunes, les feuilles saffolent. Elle reprend :

Jai toujours joué pour elle. Pour elle, et uniquement. Maintenant, à quoi bon ? Jouer, vivre ? Peut-être pas.

Mais si ! Cest juste le manque doseille. Tenez, jai encore quelques billets sur moi, je peux

Elle le fusille du regard.

Vous croyez vraiment que je vais prendre votre argent pour des “petits rien” ? Ny pensez plus. Ne me suivez plus.

Elle accélère le pas. Il sexcuse, se confond en regret, trottine. Ne reste que la promesse criée dans le vent :

Demain, revenez, je vous attends ! Pour vous sauver des filous !

Le lendemain, Auguste se débat dabord plusieurs heures au bureau, puis finit au métro Saint-Placide. Personne. Ni à midi, ni le soir. Les habitués, les commerçants nont pas vu sa musicienne.

Trois heures de va-et-vient plus tard, il finit par la voir entrer, sinstaller, jouer. Même les marchands lui sortent un tabouret. Auguste sassied, ravi. Il demeure jusquà la fermeture.

À la fin, Auguste glisse quelques billets bien sentis. Elle sursaute.

Mais cest énorme ! Reprenez-les, ici on vous suit à la trace.

Cest ce que je veux, je paie comme je veux.

Elle rassemble les billets, les lui rend de force, rabroue :

Vous êtes fou ! Suivez-moi, vite.

Ils partent, croisent deux types inquiétants. Elle soupire.

Cest bien ma veine.

À Paris, même la musique a ses racketteurs, ceux qui font payer les places. La veille, elle sest mal débrouillée, aujourdhui, deux nouveaux sbires arrivent.

Combien tu nous donnes, la violoniste ? grincent-ils.

Auguste se bat, il sait faire, mais quatre contre un : pas de miracles. La jeune fille court chercher la police. Désœuvrée, la foule regarde, commérages, on sindigne mollement.

Les policiers finissent par disperser la bagarre, les voyous râlent, laissent largent.

Dans un coin, elle sagenouille près dAuguste.

Faut aller à lhôpital ?

Non, non ! Juste un bon massage

Où logez-vous, que je vous amène soigner ça ? Vous nallez pas retourner tout bleu chez vous

Je suis à lhôtel, mais cest la planque des fonctionnaires, jai pas envie de my pointer en ruine !

Alors, venez chez moi, pas de chichis.

Taxi, adresse : Auguste ne retiendra jamais ce numéro, toute sa vie il essaiera en vain de sen rappeler.

Dans le couloir de la coloc, ça sent le confit doignons, la poussière et les chaussures fatiguées. Dans la lumière de sa chambre (enfin deux pièces, façon modeste), Auguste découvre un portrait encadré de la mère défunte. Un piano couvert déléphants, des livres partout, un bazar attachant.

Ces souvenirs, Auguste les portera toute sa vie , ils apparaissent quand quelque chose va mal, ou bien quand tout va trop bien. Ça dérange, ça rafraîchit, ça donne la larme ou le sourire.

Cest dans cette chambre quelle lui soigne ses plaies, lui offre le thé avec des madeleines (pas de sucre, dommage), reprend sa housse et écoute ses histoires de chantiers à Lyon. Elle, elle parle de son abandon des études musicales.

Ma voisine, Mme Lucette, ma mise sur le marché. Je vais laider à vendre du fromage le matin.

Mais vous êtes une vraie virtuose !

Cest le pays qui veut ça Les violonistes se recyclent.

Elle lui recoud son pantalon, lui rend sa chemise propre. Leurs rires senvolent par la fenêtre à travers la pluie. Le lendemain, Auguste revient, chargé de douceurs, elle râle et cède à moitié.

Heureux, il guette sa fenêtre, elle lui sourit. Deuxième étage, un sorbier frêle sous la vitre, oui, il sen souvient. Quelques marronniers derrière.

En chef, Dubois découvre la tronche de son poulain en mode “œuf de pigeon”.

Mais cest pas vrai, où tétais ? À lhosto ? Tu ne bouges plus dici !

Mais en vrai, Auguste lui fausse compagnie et retrouve la cour, la rue, la porte. Il apporte un gâteau, des courses.

Encore des balades : Paris sous laverse, les courses de cache-cache dabri en abri, les bêtises il présente Amandine comme “une grande musicienne” à tous les touristes.

Elle déclame de la poésie, récite du Prévert, du Aragon. Ils partagent un immense café, rient, sembrassent. Il la demande en mariage pour Lyon. Elle, mélancolique, murmure :

“Cest le chant de la dernière rencontre. Jai regardé la maison noire. Seules les bougies brûlaient dans la chambre”

Quoi dernière, hein ? Tes folle toi ! Je plaisante pas ! Viens avec moi

Viens chez moi, viens

Ce soir-là, elle joue un grand air de marche sur le piano. Après, ils chassent le cafard en collaboration avec tous les voisins puis la nuit.

Assis sur le rebord de fenêtre, ivres de pluie, elle récite encore :

“La nature part à vau-leau Les marées deviennent tempête, tout se tait à cause de la séparation de toi.”

Tu viens avec moi. Pas de séparation, cest promis ! Demain je pars pour Lyon, mais seulement avec ma fiancée !

Le lendemain

Téléphone à laube. On toque à la porte : Auguste, coupable, appelé durgence.

Au bout du fil, Charles Dubois :

Catastrophe ! Tu es mis en examen, Auguste !

Amandine le regarde étrangement.

Je reviens, cest sûr, tinquiète pas. Jai confiance, tout va sarranger

Je crois en toi “Je travaille sur lavenir en silence, quand le soir est vraiment bleu, je pressens une seconde rencontre, la rencontre inévitable avec toi. Au revoir, Auguste.”

Laffaire tourne mal trop denquêtes, de dossiers. Tout cela arrangeait trop bien Dubois qui avait besoin dun gendre sous contrôle.

Fin de parcours : Auguste pressé de filer, doit prendre le train.

Il seffondre derrière la gare Montparnasse, en pleurs. Dure réalité.

***

Par expérience, il sait que les mamies sur bancs publics sont infaillibles.

Amandine ? Deux vieilles se consultent. Celle qui est morte au printemps, tu te souviens, sa fille était venue avec une grosse voiture.

Auguste blêmit, se raccroche à un poteau.

Nimporte quoi, ne leffraie pas ! Il a dit “porte à droite”. Toi tu confonds avec Anaïs, cest elle la défunte, chez les voisins ! Puis à Auguste : Vous êtes mal ? Vous voulez quon appelle le Samu ? Faut pas croire tout ce quon raconte

Cest vrai Cest Anaïs, pas Amandine. Voilà. Et elle, elle était dans le bâtiment dà côté.

Auguste recommence le tour des cours. Pas de sorbier. Il est lessivé, hallucine presque. Sur le chemin du retour, il voit une jeune femme, écharpe bleue, exactement la démarche dAmandine.

Amandine ? tente-t-il, la voix cassée.

La femme se retourne. Elle lui ressemble mais non.

Pardon, je croyais vous connaître.

Cest pas grave. Mais cest vrai, moi aussi on mappelle Amandine ! Et la voix aussi y ressemble

Mais il cherche une femme de soixante ans, pas trente. Il retourne à lhôtel. Demain sera le dernier jour, le vrai dernier. Aura-t-il assez de force ?

Il seffondre, broie du noir, finit par se lever. Pas de café : le cœur faiblard. Il se rabat sur du thé, appelle un taxi, incapable de refaire le parcours à pied.

Arrivé, il reste planté sur le trottoir. Que faire ? Soudain, il aperçoit une boutique dinstruments de musique, violons dans la vitrine. Il entre.

Puis-je vous aider ? questionne la petite vendeuse, à laccent typique du Marais.

Montrez-moi ce violon, là.

Vous voulez lessayer ?

Oh non, je ne sais pas jouer. Mais jai connu une femme qui en jouait à merveille. Elle vivait tout près, Amandine

Pardon, Amandine Paquet ?

Jai oublié son nom, mais vous la connaissez ?

Bien sûr ! Mais elle doit bien avoir la trentaine, un petit garçon denviron huit ans

Trente ans ?… Je peux masseoir ?… Je ne la retrouve toujours pas, toujours pas…

Il sort en titubant, la vendeuse le regarde, inquiète.

Dehors, il repère quil reste un vieux peuplier dans une cour. Peut-être celle-là Il entre.

Dans la cour, un couple de vieux. Il sadresse à eux.

Je cherche une femme denviron soixante ans, Amandine, qui vivait ici dans les années soixante-dix.

Les deux se concertent.

Cest bien la fille de Marthe, la petite Amandine

Vous les connaissiez ?

Marthe, on la connaissait bien, oui Mais vous êtes tout blanc, il faut vous asseoir.

Ils vont sur un banc.

Oui, elles vivaient là, dans la première porte, les fenêtres sur cour, deuxième étage.

Il y avait un sorbier, hein ?

Oui, avant les travaux. Elles ont eu la vie dure, Marthe est partie trop tôt, Amandine est restée seule avec un enfant. Elle faisait le ménage dans lentrée, prenait des étudiantes comme locataires. Donnait des cours de musique. Ah, quelle battante !

Et où est-elle maintenant ?

Elle a déménagé. On ne sait pas où, mais sa fille doit le savoir. Elle vit ici dans lancienne chambre, avec mari et enfant, très fière delle.

Le cœur dAuguste tambourine. Il rentre, monte au deuxième, appuie sur le bouton de la première porte, enfin : la bonne.

Allô ? voûte baryton masculine, pressée.

Euh Je cherche la famille Paquet votre belle-mère, Amandine.

On lui ouvre. Il gravit lentement les marches. Un homme jeune, costaud, descend lescalier.

Vous allez bien ?

Donnez-moi juste ladresse de Shur, enfin, de votre belle-mère

Lhomme laide, linstalle sur le canapé, mesure sa tension, râle pour lemmener à lhôpital.

Une femme entre, habillée simple, sourire doux. La photographe ! Hier, dans la rue. Elle est le portrait craché de de sa mère. Mais tout lui échappe, il sassoupit.

Un garçon déboule sur la pointe des pieds.

Comment tu tappelles, petit champion ?

Pierre.

Ton deuxième prénom ?

Michel, comme papa.

Auguste sourit. Forcément, tout le monde sappelle Michel ici.

Michel le jeune lui fait une piqûre. Auguste bafouille :

Je suis désolé, vraiment. Je voudrais voir votre maman, elle va bien ?

Reposez-vous, répond Amandine-fille. Après le thé au tilleul, on discute. Elle va très bien.

Ils passent en cuisine moderne. Plus de cafard dans cette maison. Auguste regrette presque.

Les cafards ont déménagé ?

Cest fini, chez nous. Ils me terrifient trop !

Ils boivent leur thé. Auguste essuie une larme, fait semblant que cest le thym qui le fait renifler.

Racontez-moi. Cétait dur ?

Elle a toujours dit que ma naissance lui avait sauvé la vie. Elle a bataillé, pris des locataires, donné des leçons. On vivait comme tout le monde

Je vous ai terriblement manqué, à elle et à vous

Et pourquoi vous ne vous êtes jamais retrouvés ? Maman dit que cest le destin. Mais elle vous attendait encore, parfois, jen suis sûre.

On lappelle ? Non, pardon, je préfère y aller moi-même.

Michel intervient.

Bon, on va voir votre ex, mais après hop, à lhosto. Top là ?

Tout le monde rigole, on embarque Auguste pour la banlieue Ouest. Cité moderne, grand portail. On le laisse descendre, encore chancelant.

Cinquième étage. Porte 118. Il hésite au seuil. On lui ouvre elle est là. Plus âgée, mais tout delle est resté pareil. Deux jours dans leur vie, à lépoque, deux jours pourtant gravés comme quarante années de mémoire.

Ils se tiennent là, se regardent, incapables de parler. Auguste ouvre la bouche mais les mots restent coincés, alors il tombe à genoux.

Elle fait de même.

Auguste ! Ça va ? Tes souffrant ? Quest-ce qui tarrive !

Ils tombent dans les bras lun de lautre, se serrent, se parlent, se retrouvent Enfin.

Je tai retrouvée. Moi, quelle idée, davoir attendu si longtemps

Je savais que tu reviendrais, je tattendais

Il bredouille, secoué de sanglots.

Je suis navré, pardonne-moi, Amandine

Ne sois pas bête. Je savais que ça arriverait. Viens, on sen va.

Je connais encore ton poème par cœur : ” Je travaille en secret sur lavenir Et jattends la seconde rencontre Celle, inévitable, avec toi.”

Il tente de refuser lhôpital, mais elle insiste, le persuade, le porte presque.

Ensemble à larrière de la voiture, se tenant la main, Auguste retrouve ce bonheur de nêtre plus jamais séparé.

Je reste près de toi. On a perdu assez de temps

Et elle, pour le rassurer, récupère ses vers préférés, la voix douce et chaude.

” Je travaille sur lavenir en silence, si le soir est tout à fait bleu, et je devine une seconde rencontre la rencontre inévitable avec toi”

Paris défile, la voiture file droit vers lhôpital. Auguste na pas laissé passer son bonheur. Il a eu le temps enfin.

***Tandis que lambulance avale le périph, Auguste sendort, la tête bercée par lépaule dAmandine. Il sent son parfumléger, mais le même : ce mélange de pluie, de talc, un fond de musique ancienne. Dehors, Paris séloigne, la Seine miroite comme autrefois, et le ciel file ses derniers nuages roses. La ville tourbillonne, mais eux, au centre de ce mouvement, sont immobiles, réunis, enfin.

Amandine lui caresse la main, ses doigts tremblent un peu.

Auguste, tu entends encore les trains la nuit ?

Il hésite, sourit.

Oui, mais je nai plus besoin dy courir. Tu es là.

La route se déroule, le bruit des sirènes sefface, remplacé par le silence précieux des retrouvailles. Tout paraît soudain simple, et le chaos des années sestompe, comme si, dun coup, on refermait un grand livre trop lourd à porter.

À travers la fenêtre, les lumières de la ville défilent en guirlande. Auguste serre la main dAmandine plus fort, respire ses souvenirs. Enfin, il sourit, et ferme les yeux, apaisé.

Tu vois, dit-il dune voix basse, à la fin il suffit dun peu de courage, et de sobstiner à ne pas oublier.

Amandine penche la tête, pose un baiser sur son front.

Et doser aimer, même quand on croit quil est trop tard.

Dans lhabitacle, la nuit tombe doucement. Deux cœurs réconciliés battent au même rythme. Le Paris de lenfance, des chagrins, du violon brisé, laisse place à laube paisible dun amour retrouvé. Rien nest perdu pour toujours. Parfois, même à la dernière station, la vie offre sa plus belle note.

Et, quelque part là-haut, un vieux piano, enfin, résonne de nouveau.

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La Solitude Élégante : Un Voyage Intérieur à Travers les Rues de Paris