Une rencontre imprévue au cœur de Paris

Une rencontre au hasard

Le manteau d’Agnès ne la réchauffait que par le bas. Le rembourrage était étalé, et, sur le haut, il n’était qu’un imperméable mince, laissé aux quatre vents. Heureusement, il restait les pantalons tricotés et les bottes fourrées, et elle tirait sur son foulard de laine, le replaçant sur ses épaules par-dessus les manches, pour ne pas geler.

La voiture de Christine, sa camarade du marché, leur avait fait faux bond. Alors, plantées là, barricadées de sacs débordants, elles essayaient de faire du stop en sortie d’Avignon, en plein hiver. Question volume, tout ne serait jamais entré dans la même voiture, alors elles sétaient séparées, chacune tentant sa chance.

Quand Agnès travaillait encore comme vendeuse salariée, elle navait pas ces soucis. Mais à force de compter chaque euro, élevant seule ses deux enfants, elle sétait lancée dans ce commerce avec Christine sur les marchés.

Largent nentrait pas plus, et le stock restait sur les bras, mais au moins, la charge de problèmes, elle, avait bien augmenté.

Il fallait trimballer la marchandise le matin au marché de la Barthelasse, puis la ramener le soir, monter les sacs quatre étages jusquà lappartement, si jamais son fils nétait pas là pour laider.

Il ny a pas si longtemps, Agnès chantait à gorge déployée « On veut changer », mais les changements avaient débarqué dans sa vie sans élégance : la coopérative qui lemployait avait fermé avec la crise, elle sétait retrouvée au chômage. Son ex-mari sétait volatilisé, la laissant seule. Elle, qui naurait jamais imaginé finir commerçante, na pas eu le choix.

Et la voilà, une femme encore jeune, mais les lèvres fendillées, le visage rougi par des heures entières debout dans les courants dair du marché, les yeux qui pleurent sous les bourrasques.

Les voitures passaient à toute allure, éclaboussant tout de boue. Agnès évitait de regarder ses pieds dans la gadoue, fixait les toits où la neige semblait encore blanche, où tout avait lair plus propre. Il y avait tant de boue dans la vie, inutile dy attarder ses yeux.

Encore un gesteelle lève le bras, tente darrêter une voiture, et enfin, une berline aussi sale que le reste de la ville sarrête.

Ça vous dérange de me déposer route de la Trillade, pour un tarif raisonnable ? lance-t-elle à travers la vitre ouverte, puis sinterrompt, la voix coupée.

Elle la reconnu tout de suite. Des années ont passé, et pourtant il semble identique ou presque. Même regard mystérieux, ce demi-sourire tranquille.

Le temps quelle reprenne ses esprits, il était déjà dehors, entassant ses sacs dans le coffre à la va-vite.

Sur le siège avant, son foulard remonté, elle cherchait mentalement des excuses, préparait ses justifications : pourquoi elle était si mal fagotée aujourdhui, pourquoi ce manteau Il devait bien la reconnaître, lui aussi.

Ou alors

Combien dannées déjà ?

***

Elle en avait vingt-deux. Envoyée en stage de fin détudes à lOffice national des forêts, dans un petit village du Vaucluse. À Lyon, lattendait son fiancé, Jean-Baptistetout était calé, le stage, le diplôme, le mariage.

Quaurait pu changer trois mois de stage ? Rien, à première vue…

On lavait logée chez une certaine Madeleine, la cinquantaine, employée aussi à loffice, avec un beau-père dur doreille. Avec son caractère enjoué, Agnès navait eu aucun mal à sympathiser. Elle donnait un coup de main pour tout, y compris le grand-père.

Un jour, devant elle, le vieux tombamalaise ou crise de diabète. Elle courut chercher de laide chez les voisins, personne. Sur la route, un tracteur passa. Elle fit signe. Un type en descendit : grand, brun, posé.

Ils foncèrent à la maison, il souleva le grand-père et, tous ensemble, filèrent chez linfirmière. Il resta encore après larrivée du SAMU, et finit même dans lambulance à accompagner Agnès On causa enfin tranquillement, une fois le grand-père pris en charge.

Ils travaillaient en fait dans la même institution, voisins presque. Son prénom : François.

La nuit étant tombée, comment rentrer au village perdu ? À pied, impensable.

Viens, la mère de mon pote habite pas loin. On y passera la nuit, demain, on récupérera un co-voiturage.

Elle hésita. Mais il se montra rassurant.

Naie pas peur, la mère de mon pote est adorable. Toi, tu dormiras tranquille, et moi, je prends la grange avec Marc.

Elle accepta. Et il avait raisonnuit paisible sous des montagnes de couettes, réveillée au matin par une dame chaleureuse qui prépara le café en papotant.

Au petit-déjeuner, cette dame raconta quil avait eu une femme, venue dailleurs, partie en lui laissant un petit garçon. Lui, courageux, gérait ses cochons, son chantier de maison, son nouveau quotidien.

Agnès souriait poliment. À Lyon, son fiancé lattendait. Elle était ambitieuse, et un divorcé avec enfant, merci bien.

Mais après ça, elle croisait François partoutsur lexploitation, à la cantine, dans la rue du village.

Tu plais à François, tu sais, lui disait Madeleine. Il a rougi comme un gamin quand jai parlé de toi. Vous iriez bien ensemble.

Vous rigolez ? Jai Jean-Baptiste !

Tu nes pas encore mariée et François, cest un homme fiable, il a une vraie petite ferme, son fils a besoin dune mère.

Mais le cœur dAgnès battait trop vite dès quelle lapercevait. Grand, assuré, une chaleur tranquille quon devinait tout autour de lui. Tout le monde, là-bas, semblait le respecter.

« Pour les décisions, vois avec Morel »elle entendait ça tout le temps.

Dans ce hameau, Agnès tranchait avec les autres : citadine arrivée là par hasard, élancée, manteau beige clair volant derrière elle dans la boue villageoise. Les hommes devenaient tout à coup plus polis devant elle.

Un jour, elle monta dans le tracteur de François sous la pluie.

Il est avec qui, ton petit ? demanda-t-elle, tout intimidée.

Arrête le vouvoiement, on est voisins. Mon fils, cest Léo. Sa grand-mère le garde, une voisine laide un peu. Il va à la maternelle.

Le soir, ils traversaient le village plongé dans la nuit, les lampadaires éteints faute de crédits.

François disait toujours : Ça ira mieux, faut juste laisser passer lhiver. Ici, tout reverdit au printemps, on sarrange.

Responsabilitéquelque chose quelle apprécia de plus en plus chez lui.

Peu à peu, ses visites devinrent courantes : des bûches déposées chez Madeleine, des médicaments pour le grand-père Mais Agnès luttait contre ses sentiments. Impossible de simaginer sinstaller ici, à la campagne, elle qui avait toute sa vie, sa famille, à la ville. Comment le dire à Jean-Baptiste ? À ses parents ?

En même temps, lidée de devenir la belle-mère du petit Léo lui faisait peuren le voyant saccrocher au puits, elle sétait précipitée pour lempêcher de grimper. Sa mère, elle lapprit après (par une voisine qui venait réconforter François), sappelait Pauline. Rien à voir daprès Madeleine, la bonne copine. Mais Agnès se sentit soudain étrangère à cette histoirepresque lintruse.

Le départ arriva. François la suppliait : « Reste Ne pars pas » Il lui raconta que les histoires montées par sa mère et Pauline étaient exagérées. Mais elle, blessée, décida de repartir à Lyon. Sur le quai de la gare, il avait lair si malheureux. Elle pleura tout du long.

Un simple stage de trois mois, et voilà leffet.

Mais la jeunesse guérit. Elle se maria avec Jean-Baptiste, la vie reprit, ils déménagèrent à Mâcon, boulot prometteur, allocation logement, les enfants petits, les galères Rien dextraordinaire.

**

Assise à côté de François, aujourdhui, Agnès réajustait son foulard, tout en se cherchant des excuses. Il fallait expliquer : oui, elle avait vieilli, elle était moins soignée, abîmée.

Combien dannées ? Seize. Déjà seize ans.

Un long silence.

Toujours ce temps de chien, fit-elle, alors quun autre véhicule les éclaboussait.

Ici, oui. Mais dès quon sort, cest magnifique, tout est propre, les routes même sont dégagées.

Tu crèches encore là-bas ? demanda-t-elle.

Je fais les allers-retours. Les affaires.

Merci davoir accepté de me prendre, vraiment. Dhabitude, jai la voiture Aujourdhui, cest la galère. Je te paierai

Il tourna la tête vers elle, avec un regard intense, presque vexé. Elle comprit dun coupil lavait reconnue.

Salut, dit-elle, presque chuchotée.

Bonjour, Agnès!

Alors tu ten souviens ? Je pensais être oubliée depuis longtemps

Jamais oubliée, répliqua-t-il, sérieux, les yeux sur la route.

Un pincement au cœur. Sa voix, son regard, tout lui remontait. Elle enleva vite le foulard.

Quoi de neuf, François ?

Il hésita, secoua la tête, puis retrouva son calme.

Oh, tu sais, je me débrouille. On fait avec lépoque. Toi aussi apparemment.

Tu es toujours à lONF?

Non fini tout ça, cest tombé avec les changements. Je bosse pour moi, maintenant.

Tas monté ta ferme, alors ? Elle se souvint quil élevait des cochons, vendait de la viande.

Ouais, la ferme, la société, tout un business de charcuterie maintenant.

Elle se souvint soudain : sur les étiquettes du jambon « Morel », ce nom Ça lui paraissait familier.

Minute ! Cest toi, derrière les terrines Morel ?

Il sourit, un peu tristement.

Oui Pas bon?

Mais non, au contraire ! Ma mère ne jure que par ça. Je ne my attendais pas du tout.

Alors il raconta : ils avaient commencé artisanal, puis une fabrique, la boutique, toute léquipe.

Agnès remarqua combien elle avait changé de place dans le tableau : autrefois, la « citadine », maintenant en grosses chaussettes et manteau rapiécé, et lui, ex-rural devenu entrepreneur à succès.

Et ton fils ?

François sourit.

Trois garçons, maintenant.

Trois ?

Oui, Léo à larmée, les deux autres au lycée et au collège.

Léo Il avait donc épousé Pauline, la discrète.

Elle aurait tellement voulu tout lui avouer, à ce moment-là : tout le regret, tout ce quelle avait sur le cœur. Mais elle nen dit rien.

Son mariage à elle ? Jean-Baptiste na jamais vraiment assumé le rôle dépoux. Après les départs difficiles pour Mâcon, lembrouille au travail, les disputes, la misère, lalcool, bientôt plus de logement, retour chez la belle-mère. Finalement, linfidélité de Jean-Baptiste, le divorce, retour chez sa propre mère.

Elle voulait dire tout ça, se confier. Au lieu de ça :

Mon aîné est en première, ma fille en quatrième. Ça file, hein.

Oui, ça file.

Silence. Chacun voulait parler de lessentiel, croyant que ça navait dimportance que pour soi.

Un petit sentiment de faute lui revint. Mais elle se souvint de la mère de François, de Pauline, à qui elle avait « laissé la place » en partantelle navait rien volé à personne, après tout.

Et toi, alors ?

Tu vois Jai été licenciée, je fais des marchés. Cest dur, seule, ouais.

Et ton mari ? Jean-Baptiste ?

Tu te souviens ? Oh, il y a longtemps de ça

Je tavais vue en robe de mariée, tu sais. Jy étais. Ta collègue mavait tout raconté. Je tai suivie jusquau restaurant, mais tu étais si heureuse. Je ne me suis pas montré. Après, jai demandé Pauline en mariage.

Si javais su murmura-t-elle, la gorge sèche.

Ça aurait tout gâché. Tu étais radieuse, ce jour-là.

Oui, ça ne dura pas. Cinq ans seulement, après jétais de retour chez ma mère avec les enfants.

Cest la vie

Jy ai survécu, dit-elle bravement. Mes enfants sont bien. Le grand veut faire médecine. Moi, je me bats sur les marchés, emmitouflée, mais jai mon petit coin. Les gens passent, ça vend bien.

Elle voulait lui montrer que tout nétait pas si noir, quelle tenait bon.

François avait le front plissé, silencieux.

Et Pauline ?

Il haussa les épaules.

Ça va. Elle fait son pain maintenant.

Toute seule, à la main ?

Oui, au début. Maintenant elle gère la « Boulangerie provençale ». Cest elle, la patronne.

Agnès se rappela y avoir acheté un pain conseillé par une collègue du marchéla patronne, petite femme énergique, au carré court, écharpe rose, qui lui semblait vaguement familière alors.

Tout s’éclaircissait.

Cest ici? On arrive.

Le prochain quartier à gauche.

Il sarrêta, sortit précipitamment, fila acheter un énorme bouquet de chrysanthèmes au kiosque du coin. Il le posa sur ses genoux, ses jambes emmitouflées.

Agnès dévora les fleurs du regard, les larmes brouillant sa vue. Elle sefforçait de ne pas pleurer. Il laida avec les sacs, les porta jusquà limmeuble au hall tagué. Elle serra les fleurs contre elle comme un trésor.

Tu veux monter? proposa-t-elle, priant quil déclinela pagaille, le stock partout, sa mère dans les parages.

Mais aussitôt :

Non, Agnès. Jai trop de choses à faire.

Il serra son poignet une seconde. Un adieu.

Et il disparut dans lescalier.

Appeler ? Lui parler encore ?

Mais elle comprit quil avait mal, aussi. Il lui disait adieu, et cela, dune manière étrange, la soulagea.

Elle se traîna jusque chez elle. Sa mère apparut déjà sur le seuil, posant trop de questions, ne voyant pas quAgnès nécoutait rien.

En débarrassant, le bouquet serré contre la poitrine, elle repensa à cette époque.

Quand enfin elles sassirent à table, elle demanda, comme un secret :

Tu te souviens, maman, je te parlais avant mon mariage dun type du Vaucluse, rencontré en stage ? Un fermier débutant.

Oui, vaguement. Pourquoi ?

À lépoque, tu mas dit : « Pas question daller vivre à la campagne à élever des cochons »

Et javais raison ! Timagine, aujourdhui, couverte de boue?

Je lai revu aujourdhui.

Vraiment? Où ça?

Peu importe. Maman, les terrines Morel que tu raffoles, cest lui. Sa femme, cest la patronne de la « Boulangerie provençale ». Voilà

Sa mère sarrêta, la tasse en main, puis la posa sur la table, le regard trouble. Après un moment, elle murmura, la voix triste :

On ne choisit pas son destin. Si cétait possible, tout le monde voudrait en changer.

Et Agnès éprouva soudain de la pitié pour sa mère.

Allez, maman, on sen sort, regarde. Jai vendu deux tailleurs, trois blousons aujourdhui. Ça ira. Faut pas se plaindre.

Oui, tu as raison. Si on savait où on tomberait, on préparerait mieux ses chutes Mais bon, hein

Son fils rentra à ce moment : grand, beau, un peu mystérieux. Aujourdhui plus que jamais, Agnès voyait combien il ressemblait à son vrai père.

Comment toute la famille avait cru au bébé soi disant prématuré Personne navait douté delleelle navait jamais été du genre à faire des folies.

Il sassit.

Maman Te fâche pas. Jai trouvé un boulot au club équestre. Je vais moccuper des chevaux. Je tassure, ça nempêchera pas les études.

Agnès soupira. Hier elle aurait râlé. Aujourdhui…

Vas-y, mon grand. Cest bien. Gagner son argent, cest utile. Et tu géreras, je te fais confiance.

Il sourit dun air épanoui, lançant un regard à sa mère. Quelque chose avait changé en elle, mais quoi Il s’en moquait, il sen sentait simplement bien.

Agnès, elle, ne dormait pas cette nuit-là. Ni pleurs, ni tourments. Juste une étrange sensation.

Elle contemplait les chrysanthèmes blancs, repensait à son destin, à la rencontre du jour, au fait que chacun devait avancer dans sa propre vie, séparément.

Cette première rencontre, jadis, avait coupé sa vie en deux : avant et après François. Aujourd’hui, la sensation revenait.

Il restait des surprises devant chacun deux, même si leurs routes ne se croiseraient plus, ils garderaient une forme dinfluence lun sur lautre.

Tout a une cause.

Et cette rencontre, aujourdhui, venait sans doute lui apprendre quelque chose dessentiel.

Rate article
Add a comment

;-) :| :x :twisted: :smile: :shock: :sad: :roll: :razz: :oops: :o :mrgreen: :lol: :idea: :grin: :evil: :cry: :cool: :arrow: :???: :?: :!:

6 + 12 =