Un homme au tempérament de plomb

Mon Dieu, Laurent ! Mais tu es dune lourdeur, cest incroyable ! Cest toujours si compliqué avec toi ! Pourquoi tu ne peux jamais faire comme je te le demande, hein ?

La jeune femme qui rabrouait son mari était splendide. Non, plus que ça : somptueuse. De longues jambes, des yeux bleu nuit, une silhouette dune telle grâce que les hommes tordaient le cou chaque fois quelle traversait la promenade du parc attenant à lhôtel.

Son époux, lui, nattirait en rien le regard. Presque une tête de moins quelle, massif, un peu voûté, la calvitie déjà entamée. De longues mains, des jambes courtes, et pourtant, ses yeux étaient fascinants. Il y brillait une étrange intelligence mêlée de douceur, ce qui rendait ce couple encore plus énigmatique. La belle capricieuse et lhomme qui la comprenait sans jamais juger…

Eux, cétaient Héphaïstos et Aphrodite, mais ici, la forge avait laissé place à une fillette dans les bras de son père.

La petite, Anne, ressemblait tant à Laurent quil ny avait pas lombre dun doute. Elle avait juste hérité des yeux de sa mère et de magnifiques boucles cuivrées. Indomptables, à tel point que sa mère avait abandonné tout espoir, laissant la gamine cavaler dans lhôtel, tourbillon rousse, son père toujours à ses trousses.

Marion, si tu veux vraiment faire cette excursion, vas-y. Mais je pense quAnne est trop jeune. Cest loin, il fait chaud. Elle va pleurer, sagacer et te gâcher la sortie. Tu le sais

Tu te moques de moi ? Jai un mari, tu te souviens ? À lhôtel, je ne peux pas faire un pas seule, et toi, ça ne te dérange pas ? Vraiment rien à faire ?

La voix de Marion crispée montait dans les aigus. Anne, inquiète, serra fort son père, enfouissant le nez contre son épaule.

Que dis-tu là, ma chérie ! Je suis jaloux, terriblement même ! répondit Laurent, une ombre de sourire aux lèvres, caressant la tête dAnne. On peut trouver une autre idée, tu ne veux pas une balade en voilier ? Un baptême de plongée ? Dis-moi ce qui te ferait plaisir.

Je veux voir les pyramides ! trancha Marion, se détournant. Puisquil en est ainsi, jirai seule !

La scène était parfaitement orchestrée. Laurent neut quà hausser les épaules tandis que sa femme partait au bord de la piscine, oubliant tout des siens en une seconde.

Mais il avait lhabitude. Leur vie ressemblait à celle de tant dautres couples dans leur monde. Lui, homme daffaires absorbé, aisée. Elle, magnifique, jeune, vivant dans le sillage du luxe.

Comment Laurent était-il devenu cet « homme requis » ? Il lignorait. Les femmes, il navait jamais su comment faire. Non à cause de son allure, non. Il ne savait juste pas sadresser aux femmes, sauf en situation professionnelle. Là, tout allait de soi. Galant, spirituel, jamais lourd. Mais sil tombait amoureux, il devenait maladroit, gauche, perdu. Cétait si pénible quavec le temps, il avait cessé de chercher. Sa vie, cétait le travail, les visites à sa mère, Madeleine, qui vivait en Bourgogne, et il sétait fait à lidée : le destin avait voulu quil reste célibataire.

Seuls quelques plaisirs furtifs venaient égayer de temps en temps sa solitude « pour la santé et non par amour », comme disait Madeleine avec un sourire complice.

Tout serait resté pareil sans lintervention de Madeleine.

Laurent ! Jai assez admiré le célibataire que tu es ; tu ne te marieras jamais tout seul, mon fils ! Il nous faut une entremetteuse !

Une quoi ? cracha Laurent, recrachant presque son thé à la framboise et éclaboussant sa veste toute neuve.

Tu las tachée Bon, écoute : tu es brillant, instruit, travailleur, mais à quoi bon, si cest juste pour moi ? Tu as tout réussi, sauf le bonheur. Je le vois. Quand tu regardes les enfants de Claire Je rêve davoir mes propres petits-enfants dans les bras ! Comprends-moi, Laurent. Rien nest éternel, sauf la vie qui renaît. Cest ton tour.

Maman ! Je ten prie ! Et cette histoire dentremetteuse

Mais oui ! Qui veux-tu que tu rencontres ? Tu ne sais pas faire ! Je nai pas su tapprendre comment parler aux femmes, alors je vais réparer. Puisque je ne suis pas douée, je confie tout à une professionnelle. Allez, donne-moi un papier ! Décris-moi la femme que tu voudrais.

Ce soir-là, ils parlèrent jusquà la nuit. Laurent, cédant à la volonté maternelle, répondit, songeur. Comme un interrogatoire, pensait-il. Madeleine réussit à lui faire avouer même ce quil gardait enfoui, peurs et rêves. Au bout du compte, il lut sa propre demande, presque effrayé.

Ça, ça nexiste pas, maman

On verra !

Et pourtant, elle la trouva. Marion correspondait trait pour trait à ses critères. Mais pour ce qui était du cœur il dut apprendre sur le tas.

Très vite, Laurent comprit que leur union nétait quun marché. Un arrangement courant dans leur milieu. Pas question que Marion se mette à faire des petits plats, sa vie ne tournait quautour de sa personne. Dans la grande maison que Laurent acheta, chacun eut sa chambre : Marion refusa de dormir près dun ronfleur. Ronflait-il dailleurs ? Il ny pensait même pas. Pour elle, il se serait damné.

Avoir un enfant ne la tentait pas non plus. Mais, comprenant que cela faisait partie du contrat, Marion demanda un délai. Elle voulait voyager, profiter de sa jeunesse. Ce que Laurent accepta, bien sûr.

Ils parcoururent la moitié de lEurope, dînant avec les amis, courant le monde, en saccommodant lun de lautre.

La naissance dAnne apaisa un temps les tensions. Laurent, fou de bonheur, rentrait au plus tôt pour soccuper de sa fille. Mais Marion, avec sa médiocre maternité, le navrait.

Je ne veux pas lallaiter ! Risquer la chirurgie pour la poitrine après, très peu pour moi ! Trouve une nourrice ou donne-lui le biberon, ça ira très bien. Toi aussi, ta mère ma dit que tu avais grandi sans lait maternel et tu es parfait ! Alors où est le problème ?

Ni la mère de Marion, ni Laurent ne parvinrent à la convaincre. Anne adoptait le biberon, et Laurent recrutait une nounou.

Je vais finir folle, moi ! Coincée toute la journée avec un bébé hurleur pendant que toi tu bosses ! Rendez-vous, obligations, tout ça, et moi ? Tu veux que je sombre ?

Apprenant que Laurent cherchait une nounou, la mère de Marion, Françoise, réagit vivement.

À quoi bon une étrangère ? Je peux être là pour ma petite-fille ! Tu veux vraiment quelquun dautre dans la maison ?

Laurent accepta, reconnaissant. Pour la première fois, il se disputa vraiment avec Marion.

Ta mère ici, tout le temps ? Elle va me donner des leçons de vie ? Je croyais que tu voulais maider ! Mais tu ne maimes pas, cest ça ?

Mais si Mais jaime aussi ma fille. Tu vas à peine vers elle ! Quau moins, elle ait quelquun dautre que moi pour laimer !

Cétait la simple vérité. Marion ne soccupait pas beaucoup dAnne. Tout était dans la chambre décorée, jouets de luxe, jolies robes qui servaient surtout à impressionner les copines. Anne, elle, dormait presque toujours près de son père. Sa petite chambre nétait quun théâtre, la vraie vie se jouait avec Laurent ou Françoise.

Jaime mon enfant. À ma façon. Marion pleura, rare moment dabandon, mais Laurent resta ferme.

Ta mère reste ici pour veiller sur Anne en mon absence. Si un jour tu veux vraiment toccuper de ta fille, on en reparlera. Mais pour linstant, cest ainsi !

Après réflexion, Marion choisit la paix. Sa mère nétait finalement pas le pire moyen de retrouver un peu de liberté.

Françoise sinstalla chez eux, offrant à Anne un monde damour après son père. Elle supportait à peine de rester quelques minutes sur les genoux de sa mère mais filait retrouver Laurent ou sa grand-mère, sure dêtre aimée.

Anne grandissait. Dabord lécole de danse, puis la maternelle privée Françoise soccupait de tout. Elle était habituée aux hôtels, aux voyages, mais toujours collée à ceux qui la comprenaient.

Ce séjour naurait rien eu dexceptionnel si Anne nétait pas soudain tombée malade avec de la fièvre et des migraines.

Évidemment, tout le séjour est gâché ! Marion arpentait la chambre, angoissée, attendant le médecin que Laurent avait fait venir.

Tu plaisantes ? Anne est malade, Marion ! sindigna Laurent.

Une bête rhinopharyngite, à cause des glaces ! Je tavais dit de ne pas tout lui passer ! Voilà le résultat ! Marion, furieuse, Eh bien, père de lannée !, on fait quoi maintenant ?

On attend le médecin, répondit Laurent dune voix tranchante, qui fit taire Marion.

Le médecin examina lenfant, se voulut rassurant :

Sûrement un coup de fatigue. Repos, tout ira bien.

Mais dès quil fut sorti, Laurent donna ses ordres.

On rentre à Paris.

Mais pourquoi ? Le médecin a dit que ce nétait rien !

Ce nest pas normal, Marion. Ça ne me plaît pas. Personne à cet âge ne devrait avoir de telles douleurs. Anne peut sexprimer, elle dit ce quelle ressent. On y va, fais les valises.

Lhôpital à Paris confirma les craintes de Laurent : la maladie était grave, pas fulgurante mais bien réelle.

Cliniques, examens, analyses Laurent cessa de travailler et se consacra entièrement à sa fille, dormant à peine. Marion restait souvent à lhôpital, mais bientôt, médecins et infirmières se rendirent compte que Marion, malgré sa beauté, nétait quun accessoire sur la photo de famille. Elle ne connaissait rien de sa fille. On interrogeait donc Laurent.

Marion, en réalité, ne sinquiétait pas tant. Elle voyait que tout était fait. Mais sa vie davant lui manquait, sa liberté, sa routine. Les odeurs dhôpital lui étaient insupportables, même si Laurent népargnait rien pour que leur fille soit soignée dans les meilleures cliniques.

Ce fut la vente de la maison qui mit fin à sa patience :

Mais pourquoi vendre ?! Tu manques dargent ?

Oui.

Pourtant, on en avait, non ?

Avant, oui. Mais les soins coûtent cher. Lopération dAnne doit se faire en Suisse. Tout y passera, maison, entreprise. Je ferai tout pour quAnne guérisse.

Le choc.

Et moi alors ? Je fais quoi ? Marion avait compris.

Toi Tu nas jamais été heureuse ici. Sois libre. Je te laisse la voiture, lappartement à Bordeaux. La seule chose, cest que tu viennes voir Anne deux fois par semaine à lhôpital et que tu sois présente à létranger pour lopération. Tu es sa mère, tu lui es nécessaire, égoïste que tu es ! Essaie de jouer ton rôle au moins un peu ! Fais semblant ! Prétends quelle compte pour toi !

Pour la première fois, Laurent perdit tout contrôle. La peur était immense, féroce, jusquà en suer toute la nuit ; tout son univers était alité dans la chambre où ils venaient de sécharper. Une petite silhouette rousse recroquevillée, une main tendue vers sa perfusion.

Ça suffit ! Va te rafraîchir. Ne gâche pas le moral dAnne ! Calme-toi ! Tu as ce que tu veux, mais maintenant, tu dois le mériter, tu mentends ? Alors, oublie-toi un peu, Marion, et agis enfin.

Quétait-il donc arrivé à ce petit homme maladroit qui, dhabitude, subissait les reproches les yeux baissés ? Marion aurait été bien en peine de répondre. Pour la première fois, Laurent lui paraissait immense, comme une montagne infranchissable derrière laquelle elle aurait bien voulu se réfugier. Mais il ny avait plus de place pour elle.

Sans un mot, elle sortit. Laurent, lui, entrouvrit la porte de la chambre. La tête cuivrée dAnne bougea doucement sur loreiller.

Papa

Françoise, assise près dAnne, se leva, le livre à la main, évitant le regard de Laurent. Elle lattira hors de la chambre.

Laurent Si tu veux bien que je reste

Voyons, Françoise Vous navez pas à demander ! Laurent la serra contre lui. Merci pour tout. Je naurais jamais pu tenir sans vous.

Jai honte, Laurent Tout est ma faute. Je nai pas su lélever. Marion a toujours su donner le change mais Quest-elle devenue ? Où ai-je raté ? Comment nai-je pas vu venir ça ?

On ferait tous différemment si on savait Et moi ? Jai laissé filer Marion aime-t-elle Anne au fond ? Vous avez été un exemple de mère pour elle ; je ny comprends rien. Comment ne pas faire la même erreur avec Anne ?

Il ny a quune solution, préparer le terrain Françoise sessuya les yeux. Mais ça suffit, on ne va pas se morfondre ici, tu mentends ? Anne est trop intuitive, elle flairerait tout de suite et ce nest pas le moment. Je vais la coucher. File à la pâtisserie, prends-lui une glace, elle na rien mangé, cela lui fera plaisir. Et puis ne sois pas trop dur tout de suite avec Marion, daccord ? On verra. Je veux croire quelle saura aimer sa fille

Deux mois plus tard, Anne fut opérée. Madeleine laissa tout tomber pour accompagner Laurent et sa petite-fille. Toute la famille sinstalla plusieurs mois en Suisse.

Après deux années de rééducation, Anne, son père et ses deux grands-mères revinrent en France. Marion resta à Genève.

Lespoir vacilla sans séteindre, jusquau jour où le professeur enleva ses lunettes, frotta son nez et adressa à Laurent un vrai sourire :

Vous avez réussi, Monsieur

Tout simmobilisa, puis la vie reprit, mais sur un nouveau chemin, sûr et décidé.

Le retour de Marion eut lieu le jour du quinzième anniversaire dAnne. Toujours aussi belle, soigneusement apprêtée. Un baiser à Françoise, une salutation à Laurent, puis, se frayant un passage parmi les invités, elle rejoignit sa fille.

Ma chérie

Le même bleu profond. Les yeux dAnne se plissèrent, scrutant Marion.

Maman

Marion bredouilla une explication inutile, confuse mais Anne larrêta dun geste.

Tu nas pas besoin de parler maintenant. Calme-toi. Ce nest ni le lieu ni le moment. On se verra plus tard.

Mais je voudrais

Je sais. Plus tard.

Anne, sil te plaît

Daccord. Viens.

Anne guida sa mère vers le bureau de son père, écarta un lourd rideau, grimpa sur le rebord de la fenêtre et haussa les épaules.

Je técoute.

Mon Dieu, comme tu lui ressembles, à ton père

Quoi, tu veux dire que je suis aussi difficile que lui ?

Ce nest pas ce que je voulais dire

Eh bien, moi si. Oui, je suis comme lui. Et veux-tu que je te dise ? Celui que tu méprisais, celui que tu as humilié et quitté, na jamais dit un mot contre toi. Jamais ! Pas une femme na franchi notre porte, il ne voulait pas me peiner. Même le divorce, il ne la pas évoqué. Je devais avoir une mère, disait-il. Mais tu nétais jamais là. Maman, tu veux savoir encore une chose ?

Quoi ? Marion chuchotait, regardant la jeune fille devant elle. Ce nétait plus lenfant effrayée quelle croyait retrouver. Dans sa voix, un acier froid, comme son père aux pires moments.

Ce lourd personnage ma appris à pardonner. À ne pas ruminer le mal. Je ne sais pas si je réussis aussi bien que lui mais Je suis sa fille, alors jirai au bout. Sauf que je ne me souviens presque pas de toi, et je nai aucune envie, vraiment aucune, de renouer. À vrai dire, je nai pas besoin de toi. Jai eu papa, deux grands-mères, tout ce quil fallait pour devenir une femme. Toi ? Tu ne mas pas manqué. Mais, par loyauté envers papa, je taccorde une chance. Tu peux essayer dêtre une personne, maman.

Jétais quoi alors ?

Tout ce que tu veux. Une poupée, un joli emballage, un monstre sans âme Dur ? Tu voulais quoi ? Jai beau avoir été toute petite, je me souviens parfaitement des nuits à lhôpital, endormie au son des berceuses de Mamie Françoise, la main de papa serrée dans la mienne, pas la tienne. Je me souviens de mon crâne rasé, de Mamie qui a cousu une affreuse casquette fuchsia, et de nos fous rires en la mettant. Je me suis pissé dessus à force de rire. Toi ? Jamais vue. Mon entrée en CP, un an après les autres, les galères du début, mamies alternant les devoirs pendant que papa travaillait et rentrait tard. Mamie Françoise qui ma cousu un vrai tutu, une couronne de cygne ! Elle savait que je ne danserais plus sur scène, mais pour elles, je lai fait à la maison, ovation inoubliable. Mamie Madeleine, elle, ma offert une boîte de peinture, on peignait toute la nuit. Tu vois ce tableau ? Je lai offert à papa, il a gagné un prix. Et toi jamais là.

Mais je suis ici, maintenant

Pour faire quoi ? Pourquoi es-tu venue ?

Être présente auprès de toi

Mais pourquoi je ny crois pas ?

Du bout du doigt, Anne traçait des spirales sur le carreau. Laurent observait sa fille, en bas. Elle fit un petit signe et se tourna vers Marion.

Tu ne sais pas ? Moi non plus. Mais je ny penserai pas aujourdhui. À toi de jouer. Si tu arrives à me prouver que jai besoin de toi, jy réfléchirai. Dici là Bienvenue, maman. Installe-toi. Le gâteau est dans une heure. Moi, je dois retourner auprès de mes invités. Excuse-moi.

Elle sauta du rebord, remit les rideaux bien droits, et, avant de quitter la pièce, se retourna.

Maman, je suis aussi lourde que papa ?

Marion la contempla, retenant sa respiration, espérant encore.

Tant mieux, murmura Anne. Cest le plus beau compliment. Je sens que je suis prête à réfléchir. À bientôt.

Une boucle de feu disparut derrière la porte. Marion sapprocha de la fenêtre, posant la paume sur les traces laissées par les doigts dAnne.

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