Écoute cette histoire, cest du vrai feuilleton familial comme on en voit chez nous. Tout le monde, dans la famille, baratinait le frère de Camille, mais cest elle qui se sentait toujours roulée…
Un soir, son téléphone sonne en pleine nuit.
Ma fille, cest la catastrophe, la maison brûle ! Au milieu des sanglots de sa mère, Camille entendait crépiter le feu, les éclats de voix, le tumulte…
Impossible de fermer lœil après ça.
La maison de sa mère était à une quinzaine de kilomètres dAngers, une grande bâtisse mais franchement pas toute jeune. La ville grandit, le bourg prend des airs de banlieue, et Camille se remémorait lâge de cette maison enfin, lâge quelle avait.
À lorigine, cest larrière-grand-père paternel qui lavait construite. Après, le grand-père avait ajouté un étage dété, puis une nouvelle rénovation avait permis disoler un vrai second niveau. Une véranda était venue agrandir le tout, côté jardin. Ça en jetait de dehors, mais à lintérieur, cétait autre chose : froid humide lhiver, tout poisseux lété.
La maison se délabrait en silence, rongée par lhumidité. Tout le monde savait quil valait mieux la démolir, mais la mère de Camille sobstinait : elle voulait rénover. Cest elle la cheffe depuis la mort du père, donc elle décide.
Jai juste de quoi faire des travaux, hein, pas pour tout raser et rebâtir, disait-elle.
Maman, tu nas plus besoin dune grande maison. Prends-en une petite, tu pourrais même avoir un deux étages pour pas cher aujourdhui, et tu auras plus de place pour ton jardin, essayait dargumenter Camille.
Camille, tu comprends rien, rajoutait aussitôt son frère Jérôme, toujours du côté de leur mère. Cest la maison de la famille, le nid, le domaine : tu ne bazardes pas ça. Un vrai chantier et hop, ce sera comme neuf.
Jérôme soutenait leur mère à fond, et elle ne jurait que par lui. Les conseils de Camille, pourtant sensés, passaient à la trappe.
Avec le temps, elle avait compris. Quand encore un projet de Jérôme partait à vau-leau et que la maison absorbait tout largent, Camille haussait juste les épaules ils font comme ils veulent.
Très bien, faites vos travaux si vous y tenez.
Mais ma chérie, on aura peut-être besoin dun coup de main rien de fou, hein. Jai vendu lappart de ta tante à Bordeaux, hérité de ma sœur. Pas besoin de ça si loin.
Tu as vendu lappart de Bordeaux pour rafistoler cette maison ?! Taurais eu de quoi acheter deux maisons ici.
Je navais quune moitié, lautre moitié cétait pour son fils. Il a racheté ma part, jai vendu un peu à perte mais cest tout ce quil pouvait.
Tu las poussé à vendre, tas mis dehors ton neveu
Mais pas du tout, cest lui qui ma rachetée ! Jai pas volé, cest la famille.
Maman ! On nest pas dans le besoin, tu aurais pu…
Donner ? Jai ma vie aussi, tu sais.
Peut-être, tas raison. Faites vos rénovations, jai rien à dire. Si vous navez plus besoin de moi, je rentre.
Un mois plus tard, le fameux coup de fil nocturne : la maison part en fumée. Camille et son mari, Nicolas, arrivent devant ce quil reste : des cendres, tout est perdu.
Camille, proposa Nicolas, ta mère peut sinstaller dans lun de nos appartements. Le petit T2 au boulevard Foch, les locataires viennent de partir.
Jy ai pensé, mais cest à toi.
Camille, cest notre patrimoine, arrête avec ça. Ta mère a besoin dun toit et de sécurité. On ne touche quun loyer en moins, il nous reste deux autres appartements, on a de quoi vivre.
Mais ce T2, cest quand même le tien.
Arrête, tout est à nous deux. Ta mère y sera bien, elle a tout ce quil faut. Pour le reste, on laidera à séquiper.
Après lavoir installée, on achète ce qui lui manque. Un jour, Camille passe à limproviste, les bras chargés de courses, histoire de passer du temps avec sa mère. Et là, elle surprend la télé allumée, celle quils lui avaient offerte pour son anniversaire. Il y a aussi lodeur du café la cafetière rescapée.
Maman, tu mavais juré que tout avait cramé ! Cest pas la télé de ton anniversaire ? Ta cafetière aussi ?
Tu me prends pour une voleuse ? On avait tout mis de côté avant les travaux, il ne restait que les murs. Pour lassurance, jai dit que tout était perdu, voilà. Les meubles sont chez Jérôme.
Mais il na pas encore ses meubles, cest tout neuf chez lui
Justement, il na pas eu le temps dacheter, alors il a pris ce que javais. Mes draps, mes vieilleries, ça lui sert.
Jérôme a acheté un appart ? Avec quel argent ?
Jen sais rien, il avait des économies peut-être. Je me mêle pas de ses affaires.
À ce moment-là, Camille comprend que sa mère lui cache des trucs. Rien de neuf, en réalité elle savait que sa mère favoriserait toujours Jérôme, le pauvre qui na jamais eu de chance, qui se plaint de se faire avoir par tout le monde. Et elle, Camille, sest toujours sentie la dindon de la farce et en loccurrence, le scénario ne change pas.
Tu comptes faire quoi du terrain maintenant ? Il est en bon état, tu as de largent et lassurance.
Mais il ny a plus rien à faire là-bas, tout est parti en fumée, je vends. Heureusement que jai une fille qui réussit. Pour Jérôme, cest pas pareil, il croule sous les dettes, pas de bol
Pourquoi tu ne tachètes pas un appart, alors ?
Et celui-ci ? Tu veux me mettre à la rue, cest ça ?
Celui-ci, cest celui de Nicolas.
Vous nêtes pas à plaindre.
Peut-être quon pourrait rebâtir une maison sur le terrain, quelque chose de moderne. Les voisins font tous construire des maisons de rêve.
Non, non, jai décidé, cest vendu. De toute façon, la maison passait toujours de père en fils, et Jérôme nen veut pas. Il préfère la vie en ville.
Fais comme tu veux, je ne te forcerai pas.
Nicolas, maman veut vendre le terrain.
Cest elle qui voit. Moi, jaurais reconstruit là-bas, jaimais bien ce coin. Ton père adorait lire sous le vieux tilleul.
Oui, ça ma fait mal au cœur quand il a séché. Un signe, tu ne trouves pas ? Tu crois quon devrait y construire nous-mêmes ?
Cest notre rêve, on la toujours dit. Les enfants sy plairaient. Et plus tard, on recevrait les petits-enfants.
Tu es incorrigible.
Et ta mère pourrait venir aussi sy installer.
Mais attends, le terrain sera toujours à elle. Si on fait tout ce boulot, il faudra lacheter pour ne pas avoir de regrets plus tard.
Mais enfin, cest ta mère !
Justement, il faut que tout soit réglo. Tu oublies que jai un frère malchanceux.
Je vais surveiller la vente. À moins quon ne lui propose directement de nous le vendre ?
Elle essaiera de ruser, tu verras.
Ben, on achètera comme tout le monde
Eh bien, pourquoi ne pas venir me le dire face à face ?
Maman, tu as besoin de cet argent. Comme ça, tu pourrais tacheter un bon appartement.
Sa mère ne répond pas, et nachète finalement rien du tout. Elle file tout à Jérôme, qui se plante avec son prêt immobilier. Lassurance ne la pas remboursée, le feu nétait pas accidentel, les meubles avaient été déménagés avant lincendie, la maison a brûlé exprès. Bref, elle na rien eu de ce quelle espérait.
Camille et Nicolas finissent par acheter le terrain et construisent leur propre maison, vidant toutes leurs économies, avec un prêt en plus. Mais ça roule, ils gèrent sans souci : salaires, loyers, tout va bien.
En emménageant, ils louent leur T3, là où ils habitaient avant. La mère, elle, na rien acheté, largent est passé chez Jérôme. Lassurance na rien donné, évidemment.
La mère venait parfois en visite.
Vous êtes bien ici, cest spacieux. Chez Jérôme, les enfants se marchent dessus, ils nont que deux chambres…
Je leur avais dit ! Il fallait voir plus grand. Et la maison, cest dommage, jaurais dû accepter la construction.
Maman, je tavais proposé de faire construire avant lincendie. On taurait aidée
Et bien, maintenant, moi je vous propose quelque chose. Reprenez lappart, moi je prends la maison, et peut-être que Jérôme voudra y vivre aussi Tu comprends, ça doit revenir à Jérôme, cest la tradition.
Attends Tu es sérieuse ? On a tout financé, et ça reviendrait tout de même à Jérôme ?
Cest comme ça depuis toujours, cest lusage.
Lusage ? Cette maison na même pas cent ans !
Bref, on ne va pas chipoter. Quand fait-on léchange ?
Quel échange ? Il ny a pas déchange. On ta juste déclarée sur ladresse, cest tout. On ne fait rien de plus.
De toute façon, tu nachèteras plus rien, tout est passé chez Jérôme. Maintenant, la maison, cest pour nos enfants, pas pour lui.
Vous avez tout pour vous, il ne lui reste rien
Mais il a eu tout ! Largent de la vente à Bordeaux, les économies, la voiture du père On sest débrouillés seuls avec Nicolas !
Il na pas de chance, cest tout. On lentube tout le temps !
Ah, cest toujours moi la pigeonne dans cette histoire Mais la maison, cest la nôtre, le terrain aussi, tout est légal. Jérôme naura rien mais tu peux toujours venir diner avec nous.
Un jour, leur cousin Damien, qui bosse à Paris, débarque.
Je voulais voir les pauvres parents dont ma parlé la tante elle a dit que vous galériez ici. Mais cest pas une maison, cest un château !
Encore maman qui a raconté ça, hein ?
On sen est sortis avec un prêt, tout juste remboursé. Tiens, jai un cadeau pour toi, Camille : des boucles doreilles de la part de maman.
Attends, tout ça… Tante Jeanne a dit à lenterrement que tout lor devait lui revenir, mais javais caché la boîte en vitesse, tu te souviens ? Tout aurait fini chez Jérôme sinon.
Tu peux les garder pour toi, cest juste. Ne donne rien à maman, cest toi qui en as besoin. Elle mentait, à coup sûr.
Tes sérieux ? Tu me raconteras ?
Oui, je texpliquerai tout…
La mère vient très peu maintenant, elle a des problèmes de jambes. Jérôme, quant à lui, est toujours trop pris : il continue à se faire rouler. Camille et Nicolas coulent des jours heureux dans leur maison pleine de vie, avec les enfants. Damien passe souvent, la vie continue chacun fait de son mieux pour décrocher un peu de bonheur.






