Être heureuse coûte que coûte
Papa était parti pour une autre femme quand Anémone n’avait que quatre ans. Cétait juste après le Nouvel An. Sur le seuil, il lui avait soufflé un « pardon », puis avait refermé doucement la porte dentrée derrière lui.
Maman, elle, avait pris les choses avec un calme étrange, comme si cétait dans l’ordre inévitable des choses. Dans sa propre famille, aucune femme navait connu une histoire qui dure. Deux semaines plus tard, pourtant, silencieuse sous la tapisserie mauve de la nuit, elle avait bu tout le Témesta et le Doliprane de la maison et sétait endormie pour toujours.
Au matin, Anémone avait passé longtemps à appeler sa maman, haut et fort. Puis, elle avait grignoté tant bien que mal ce qui restait dans le réfrigérateur et, sans cesse, revenait secouer doucement maman pour la réveiller. Fatiguée, elle sétait assoupie, blottie contre elle.
Le jour de janvier glissait comme un voile de brume : déjà le crépuscule traînait sur les toits parisiens lorsque la petite ouvrit les yeux. Elle sortit du sommeil glacée jusquaux os, tira la couette sur elle, se serra fort contre le corps de sa mère mais cela ne fit que redoubler ce froid profond et impitoyable. Cest à ce moment que la petite Anémone comprit que ce froid terrible venait de sa maman. Des larmes brûlantes ruisselèrent, traçant des sillons sur son visage.
La porte dentrée fit soudain tinter sa serrure. Anémone bondit comme un tourbillon. Cétait Lucie, la jeune sœur de sa mère.
Anémone, tu es là ! Mais où est ta maman ? Je la cherche depuis des heures, pourquoi elle ne répond pas au téléphone ? Jétais morte dinquiétude !
La fillette attrapa le bas de son manteau en laine, tirant Lucie dans le couloir. Son regard grand, noyé de larmes, montrait la chambre, ses doigts pointaient, sa bouche souvrait dans un cri muet. Mais il ny avait pas de son : seulement ce flot de larmes, de morve, ce visage tordu, mais pas un bruit.
Lucie navait jamais pu avoir denfant. Son mari avait fini par sen aller après cinq ans de mariage. Sa nièce, elle laimait dun amour profond, presque maternel. Alors, quand le malheur arriva, Lucie entreprit toutes les démarches pour la placer officiellement sous sa tutelle, et Anémone resta auprès delle. Elle la couvrit de toutes ses attentions ; mais aucun soin, aucune thérapie durant trois longues années ne parvinrent à rendre une voix à Anémone.
Cet hiver-là, la glace avait envahi Paris dès lÉpiphanie. De la vraie neige, grinçante et froide ; Anémone et ses petites amies avaient passé la journée à dévaler les buttes du parc Monceau en luge, sculptant une famille entière de bonshommes de neige, sécroulant dans la poudre, traçant des anges sous les marronniers.
Allez hop, on rentre ! Tu es gelée, ta salopette craque de partout ! Et tes gants sont en cristal de glace. On passe à la supérette prendre du lait et des pâtes en chemin, annonça Lucie.
Les gens allaient et venaient, les portes automatiques soufflaient de lair froid. À droite de lentrée du Monoprix, un gros chat tigré couleur rouille était paisiblement assis sur un carton, lair sage, les yeux mi-clos. Il donnait limpression dêtre simplement là, à humer la nuit parisienne, mais ses pattes de devant dansaient pour se réchauffer. Anémone saccroupit près de lui, désigna à Lucie quelle devait entrer seule au magasin.
Bon, je fais vite ! Tu bouges pas dici, compris ?
La fillette caressa lentement le chat ; il se dressa, arqua le dos de plaisir, puis se mit à ronronner comme une vieille mobylette. Anémone lui entoura le cou de ses bras et colla sa joue contre sa grosse tête rousse. Et soudain, ses larmes chaude revinrent couler, et le chat entreprit de les lécher, éternuant, essuyant sel et tristesse de sa langue râpeuse.
Berk, ça ne va pas ! Il est plein de terre, cest un chat dextérieur, Anémone !
Lucie lattrapa en douceur et la ramena vers la petite Renault. La fillette résistait, tapait du pied, mais Lucie la fit grimper à larrière et referma la portière.
Le chat vint aussi, las, colla sa truffe à la vitre, miaulant vers Anémone.
Je peux pas, il est à moi maintenant, et moi je labandonne, soufflait-elle, pressant ses paumes contre la vitre embuée.
Tu me parles, Anémone ? Redis-moi, redis encore ! haletait Lucie.
On peut pas labandonner. Sans moi il va mourir ! sécria la petite, retrouvant soudain sa voix, hurlant au visage de sa tante.
Lucie bondit hors de la voiture, ramassa le chat dans ses bras, et sassit à larrière, tout contre Anémone. Le matou, paniqué, saccrocha profondément à son manteau ; puis, apercevant la petite, il sinstalla calmement sur ses genoux, sétira et sapaisa.
Tu veux vraiment ce chat ? Il suffisait de le dire, tu sais. Si javais su, je te laurais cherché mille fois déjà, dit Lucie avec un rare sourire heureux.







