Je me souviens de cette époque à la campagne, du temps où la vie semblait tourner doucement entre les allées du potager et les éclats de rire des voisins. Cest ainsi quÉlise Dubois apprit que son mari, Gérard, entretenait une liaison avec leur voisine, en allant seulement demander du sel à Nicole – pour préparer ses traditionnels cornichons au vinaigre.
Cest Gérard qui ouvrit la porte, en slip à rayures et vieux débardeur, un air penaud sur le visage.
Gérard? murmura seulement Élise, abasourdie.
Il devint livide, puis cramoisi, puis livide à nouveau.
Élise… Je vais tout texpliquer…
Derrière lui surgit Nicole, la voisine dà côté, veuve depuis belle lurette, en robe de chambre mal fermée qui laissait deviner bien plus quil naurait fallu.
Gérard, cest qui? demanda-t-elle avant de croiser le regard dÉlise. Oh…
Et nous sommes restés là, trois statues figées dans le vestibule, à nous regarder dans le blanc des yeux, suspendus dans le temps. Puis, Élise tourna brusquement les talons, traversa le petit portail du jardin à grandes enjambées, presque en courant.
Élise! Attends! cria Gérard en se lançant derrière elle, oubliant sa tenue indécente.
Toute la ruelle du lotissement il y avait une douzaine de vieilles maisons de vacances était sortie observer le spectacle.
Gérard Dubois, président du comité des résidents du village, respecté de tous, qui courait sans pantalon après son épouse.
Le cirque est arrivé, commenta Antoine, leur voisin den face, une baguette sous le bras.
Élise referma la porte à double tour sur Gérard, lequel cognait contre le bois.
Ouvre-moi, Élise! Je ten prie, laisse-moi texpliquer!
Depuis combien de temps? lança-t-elle d’une voix étranglée à travers la porte.
Quoi?
Depuis combien de temps tu la vois, Nicole?
Silence. Finalement il répondit, tout bas:
Dix-huit ans.
Élise se laissa lentement glisser au sol. Dix-huit ans… Justement, leur cadet, Louis, venait de fêter ses dix-huit ans.
La grille grinça, Nicole fit son entrée, coiffée et habillée, le regard ferme.
Élise, viens donc dehors. Il faut parler.
Dégage, vipère!
Nous sommes adultes, essayons de garder notre sang-froid.
Élise se força à sortir, sassit sur la marche. Nicole prit place à côté, Gérard restait debout à lécart.
Dix-huit ans, souffla Élise. Comment avez-vous pu?
Tu te souviens, lannée où tu as été alitée deux mois, lhôpital pour ton dos?
Élise hocha la tête. Lopération, la longue convalescence. Gérard, dépassé, laissait faner courgettes et tomates. Elle sétait souvent demandé comment il pouvait sen sortir seul
Je lai aidé, reprit Nicole. Le jardin, la cuisine… et puis…
Et puis ça ta emportée, marmonna Gérard.
Dix-huit ans! semporta Élise en se levant. Ça fait dix-huit ans que vous me prenez pour une idiote!
Personne ne ta prise pour une idiote, rétorqua Nicole, en se levant à son tour. Tu menais ta vie, nous la nôtre.
Ma vie? Cétait lui mon mari! Le père de mes enfants!
Et alors? Croit-tu quil a cessé dêtre ton mari? Tes enfants ont manqué de quelque chose? La maison a-t-elle manqué de soin?
Élise leva la main, mais Gérard lattrapa.
Élise, non.
Ne me touche pas!
Elle se dégagea et rentra. Dehors, la foule commentait à voix basse. Dans ces villages, la moindre nouvelle fait le tour en un rien de temps.
Rentrez chez vous! tonna Gérard. Ya plus de spectacle.
Mais personne ne bougea. On discutait, sobservait. Dun ton fort, Suzanne de la maison trois lança:
Jai toujours su! Je les ai vus ensemble, cest évident!
Tu débloques, répondit son mari Paul. Tes aveugle.
Cest toi le taupe, pas moi!
Le soir venu, Élise était assise sur la terrasse vitrée, Gérard faisait des ronds dans le jardin.
Élise, dis quelque chose.
Que veux-tu que je dise? On divorce?!
Un divorce? On a soixante ans passés!
Et alors? On ne divorce plus à soixante ans?
Arrête, sois raisonnable. Quarante ans de vie ensemble!
Dont dix-huit tu as partagés avec Nicole.
Je vivais avec toi! Je passais seulement… parfois chez elle.
Parfois?
Enfin… deux fois par semaine.
Deux fois par semaine pendant dix-huit ans, ce nest pas parfois, Gérard. Cest une méthode.
Il sassit en face delle.
Élise, comprends-moi. Je taime. Mais Nicole, elle est différente.
Meilleure?
Pas meilleure. Juste différente. Avec toi, il y a la maison, les enfants, le quotidien. Avec elle, je mévade… de tout cela.
Mévader?… Moi aussi, jaimerais bien souffler, mais je prépare les conserves!
Voilà, cest tout toi! Toujours occupée. Cornichons, confitures, compote. Moi, jaimerais juste, parfois, masseoir, discuter, boire un verre.
On ne peut pas discuter ensemble, cest ça?
Avec toi, cest toujours les enfants, les petits-enfants, le potager. Avec elle, on parle de livres, de la vie.
Elle lit, Nicole? sétonna Élise.
Pour Élise, Nicole avait toujours été cette femme simple des environs.
Oui, elle lit. Même de la poésie.
Élise manqua den rire. Gérard et la poésie!
Et alors, maintenant?
Je ne sais pas. Cest toi qui vois.
Moi? Et toi?
Jai soixante-deux ans. Que veux-tu que je décide? Je veux juste finir calmement.
Avec qui? Moi ou elle?
Il garda le silence. Puis:
Est-ce quon ne pourrait pas… vivre avec les deux?
Élise attrapa ce qui lui tombait sous la main: un bocal de cornichons. Elle le lança mais rata la cible. Le bocal se brisa sur le mur.
Va-ten!
Gérard partit. Chez Nicole évidemment.
La nuit, Élise ne dormit pas. Quarante ans ensemble: deux enfants, des petits-enfants, le jardin bâti à deux. Dix-huit ans de mensonges…
Mais était-ce un mensonge? Gérard navait jamais promis fidélité. Il avait simplement vécu. Avec elle, et aussi avec Nicole.
Le matin, Marguerite de la cinquième maison toqua chez elle avec une tarte.
Tenez, Élise.
Merci, Marguerite.
Si tu veux, mon mari peut régler son compte à Gérard.
Oh non. On nest pas des enfants.
Et toi, tu vas faire quoi?
Rien, pour linstant.
Moi, je laurais viré. Trahison!
Marguerite, et ton Jules, il rend pas souvent visite à Suzanne de la trois?
Marguerite rougit.
Quest-ce qui tfait dire ça?
Je les ai vus dans le massif de framboisiers.
Ah, cest pas pareil!
Ils parlaient de semis, alors, enlacés?
Marguerite partit, claquant la porte.
Vers midi, Antoine apparut.
Madame Dubois, si vous avez besoin, je peux passer retourner la terre
Non, merci Antoine.
Gérard ma demandé de vous dire quil viendrait chercher ses affaires ce soir.
Quelles affaires? Ses fameux slips?
Il na pas précisé.
Cest noté. Merci, Antoine.
Il partit, mal à laise.
Le soir, Gérard arriva, tête basse.
Je reprends mes affaires.
Vas-y.
Il entra, Élise le suivit.
Dis, Gérard, pourquoi Nicole? Qua-t-elle de spécial?
Il sarrêta.
Je sais pas vraiment. Avec elle, tout paraît simple.
Avec moi, cest compliqué?
Non, mais toi tu sais toujours tout. Comment saler les cornichons, quand planter les pommes de terre, combien offrir aux petits-fils à Noël. Elle, elle ne sait pas. Elle demande.
Et tu te sens utile?
Plutôt indispensable…
Élise sassit sur le lit.
Tu sais, moi non plus je ne sais pas tout. Par exemple, comment on fait quand son mari voit la voisine depuis dix-huit ans.
Élise…
Et les enfants, je les regarde comment? Quest-ce que je dirai aux petits-enfants si on me demande pourquoi papy vit chez la voisine?
Il ne faut rien dire!
Il faut, Gérard. Louis vient demain avec femme et enfant. Je leur dis quoi?
Dis quon sest disputés.
Gérard sassit à côté.
Élise, et si on… oubliait tout ça?
Comment?
On ferait comme si de rien nétait.
Et Nicole, de lautre côté de la haie, tu la croiserais tous les jours? Comme si rien nétait arrivé?
Tu proposes quoi?
Élise se leva, alla à la fenêtre. De lautre côté, Nicole arrosait ses cornichons, même robe de chambre.
Tu sais quoi, fais comme tu veux. Mais tu expliquera la situation toi-même aux petits-enfants.
Élise!
Et tu saleras tes cornichons toi-même cette année.
Je ne sais pas faire!
Nicole est cultivée, non? Elle sen sortira.
Gérard prit son baluchon, et sen alla. Toute la rue observait la scène.
La nuit, Élise fut réveillée par un bruit sur la terrasse : cétait Gérard.
Que fabriques-tu?
Je vérifie les tomates. Demain il va faire chaud. Faut aérer.
Tu nhabitais pas chez Nicole, toi?
Si, mais ces tomates, cest mon travail. Pas question de les laisser griller.
Et alors?
Et alors! Je veux pas quelles crèvent!
Il ouvrit la serre, repartit par la haie.
Le lendemain, Louis arriva avec sa famille.
Où est papa, maman?
Chez la voisine.
Il y est pour le déjeuner?
Non, il y vit.
Assis, Louis blêmit.
Comment ça?
Élise eut le courage de tout raconter, sans fioritures.
Dix-huit ans! Putain, mais alors, quand jétais gamin…
Apparemment oui.
Louis sortit parler à Nicole. Élise entendit des éclats de voix, un claquement de portail. Le fils revint.
Papa dit quil vous aime toutes les deux.
On est vernis…
Tu ne crois pas, maman? On peut aimer deux personnes?
Et toi, tu pourrais?
Non. Mais papa, cest papa. Il na jamais fait comme tout le monde.
Cest vrai.
Petit-fils revint en courant.
Mamie, pourquoi papy habite chez tata Nicole?
Il laide au jardin, répondit Élise.
Louis éclata de rire.
Tes forte, maman, pour expliquer les choses…
Ce soir-là, encore un bruit dehors: Gérard arrosait les planches.
Tes cinglé ou quoi?
Sèche ! Tout va crever!
Ta “famille” tattend, va arroser là-bas.
Nicole a son propre potager. Mais ça, cest chez moi!
Bon, attrape larrosoir, je vais taider. Sinon on sera là jusquà midi.
Ils arrosèrent ensemble, sans un mot. Puis sassirent sur le banc.
Gérard, franchement, tu préfères qui?
Élise Cest pas simple. Je vous aime différemment.
Explique.
Toi, tes ma main droite. Essentielle, solide. Sans toi, je ne tiens pas debout. Elle, cest la fête. Rare, inattendue, joyeuse.
Si je nétais plus là?
Ne dis pas ça!
Mais si. Tu lépouserais?
Je crois pas.
Pourquoi?
Parce quelle deviendrait une main droite à force. Et fini, la fête.
Tu veux les deux, en somme.
Voilà.
Ils contemplèrent le ciel étoilé.
Gérard, et si moi aussi je morganisais une fête?
Gérard bondit.
Hein? Quel genre de fête?
Un autre homme. Antoine, tu sais, propose souvent son aide…
Antoine?! Je vais le…
Tu feras quoi? Tes chez Nicole.
Cest pas pareil!
Pourquoi?
Tu nes pas comme ça, Élise!
Tu crois? Peut-être bien que jaime la poésie moi aussi.
Tu nen lis jamais…
Rien ne mempêche de commencer.
Gérard se leva.
Élise, sérieusement, tu veux quoi?
Au fond, quespérait-elle? Que tout redevienne comme avant? Impossible.
Je veux juste la paix. Mes bocaux, mes petits-enfants. Que chacun vive où il veut.
Tu es sérieuse?
Si tu veux rester là, fais. Si tu veux retourner chez Nicole, reviens pas avec des mensonges.
Et si Antoine venait me voir?
Il ne viendra pas. Il a Madeleine du neuf.
Comment tu sais?
Je ne suis pas aveugle. Je me taisais, comme tout le monde ici.
Au matin, Gérard débarqua avec ses affaires.
Je peux revenir?
Le lit est libre dans la remise, gonfle un matelas et dors là-bas.
Il posa son paquet, parti chercher le matelas gonflable.
Les voisins regardaient curieux. Nicole arrosait, comme si de rien nétait.
Louis vint sur le perron.
Papa est revenu?
Il sinstalle dans la remise.
Tu es un saint à le reprendre, maman.
Plutôt une sotte. Et puis il est trop tard pour changer, tu sais.
Gérard ne resta pas dans la remise: une semaine après, il réintégra la maison. Un mois plus tard, Élise ne notait même plus ses escapades bi-hebdomadaires chez Nicole. Un an passa, lhistoire soubliait déjà dans la petite rue.
D’autres drames prirent le relais. Suzanne de la maison trois séchappa avec Pierre du cinq, Marguerite s’installa avec Paul.
Élise préparait ses cornichons. Gérard montait une nouvelle serre. Nicole lisait de l’autre côté de la haie.
Finalement, quest-ce que lamour? Quarante ans de vie commune, des enfants, une maison bâtie main dans la main, un verger planté.
Et accepter quil ny ait rien de parfait. Pas même lamour.
Surtout lamour.







