Les filles ingrates : l’histoire d’Irène et Ludivine, condamnées depuis l’enfance aux corvées du potager familial, entre logiques de sacrifice, vacances sacrifiées et chantage affectif parental

Les filles ingrates

Sous le soleil de juillet, Isabelle était penchée sur le rang de fraisiers, sentant la sueur lui couler dans le dos et coller son t-shirt à la peau. À côté delle, sa sœur jumelle, Clémence, maugréait en essayant de remettre en place une mèche rebelle sous sa casquette salie par la terre.

Elles arrachaient les mauvaises herbes des fraisiers, quelles détestaient toutes les deux.

Isabelle, franchement, pourquoi on fait ça ? gronda Clémence en posant sa houe, essuyant son front du revers de la main. On est allergiques à ces fraises, toutes les deux ! Elles pourraient bien disparaître trois fois quon ne sen porterait pas plus mal

Parce que « il faut aider ses parents », railla Isabelle, imitant parfaitement la voix de leur mère, Marie-Thérèse, ce qui fit sourire Clémence, malgré elle. Ils sont « vieux », et nous, « ingrates de filles ».

La chanson des filles ingrates, elles lentendaient depuis leur enfance. Si elles rechignaient à venir travailler au jardin, ça ne ratait pas : elles étaient aussitôt cataloguées comme égoïstes. Pourtant, elles avaient sacrifié leurs plus belles années à ce potager.

De lautre côté de la haie, des éclats de rire leur parvinrent.

Cétaient leurs vieux amis Loïc, Damien et Solène arrivant à vélo, klaxonnant, des bouteilles de soda bien frais à la main.

Hé, les filles ! Vous êtes là ? On va faire du vélo jusquà la rivière ! Leau est chaude comme du lait ! On est déjà passés à lépicerie. Julien fait griller des merguez ! Allez, venez !

Allez-y sans nous ! cria Clémence.

Les parents ne voudront pas ! renchérit Isabelle.

Comme vous voudrez lança Solène.

Clémence sentit les larmes lui monter aux yeux.

Mon dieu, jaimerais tant partir avec eux murmura-t-elle, la tête remplie dimages de rivière, de grillades, de soirées estivales Elle ferma les yeux. Rouvrit. Toujours ce fichu jardin potager.

Quand faut y aller grinça Isabelle, un rien ironique. On a du travail par-dessus la tête. Et tas oublié ce qua dit maman ? Tant quon na pas fini de désherber, pas de rivière ! Et sil se met à pleuvoir, ce sera pire encore : les mauvaises herbes repousseraient de plus belle ! Autant dire quil faudra tout recommencer dans une semaine.

Pfff Et les fraises, cest pas le pire

Clémence jeta un regard morose vers les rangées sans fin de pommes de terre, les piètres rangées de choux, plus proches de mauvaises herbes desséchées quautre chose, et la serre à concombres où risquer lévanouissement par la chaleur.

Ce nest pas un potager, cest une exploitation agricole, maugréa-t-elle, au bord du découragement. On a beau travailler, ça ne finit jamais et à peine fini, faut recommencer !

Isabelle hocha la tête, la bouche tordue, pas du tout rassérénée. Sur ce point, Clémence navait pas tort. Appeler ça « potager » était optimiste ; cétait plutôt un domaine agricole dune taille impressionnante, bien plus quun simple jardin de campagne.

Leurs parents, Marie-Thérèse et Georges-Albert, cultivaient tout ce quils pouvaient imaginer : pommes de terre, choux, mais aussi des tomates de variétés exotiques et des concombres aux noms que les jumelles ne retenaient plus, alors quelles passaient leurs journées à les récolter.

Une partie allait sur la table familiale, mais le reste finissait au marché du village, histoire de gagner trois sous.

Mais pour vendre, il fallait y passer tout lété, du matin au soir, quelles que soient la météo, lhumeur ou les railleries des amis qui passaient en vélo en riant. Les filles, elles, y étaient depuis toujours. Depuis lenfance.

Isabelle et Clémence avaient passé toute leur jeunesse sur ces rangs de légumes. Elles voyaient leurs amis, gamins de la ville, profiter de lété, aller au cinéma, à la fête, partir en camping. Elles, elles en rêvaient seulement

***

Aujourdhui, elles avaient dépassé la quarantaine.

Toutes deux vivaient en ville, avec mari, enfants, travail et ce quelles navaient jamais eu jeunes : le droit au repos.

Mais dès que lété approchait, leurs parents reprenaient la même rengaine :

Les filles, venez nous aider ! On ny arrive plus ! Vous comprenez, à notre âge Le potager se perd ! Sans vous, on ne sen sort pas !

Isabelle et Clémence organisaient leurs vacances en fonction. Elles annulaient sorties, voyages, projets, pour se rendre en exil forcé dans la maison familiale du Loir-et-Cher.

Bien sûr, leur congé nétait pas extensible. Et leurs maris, eux aussi, espéraient du repos. Les enfants, lassés de la campagne, réclamaient la mer. Et les deux sœurs, dès quelles pensaient aux rangées de légumes à désherber, sentaient la fatigue tomber avant même darriver.

Mais au fond delles, refuser nétait pas envisageable.

Et donc, chacun juillet, direction la maison des parents, mari, enfants, et tout le tremblement.

Évidemment, le premier jour : grand dîner, bain chaud, pour oublier la route. Le lendemain, lever à sept heures, maman qui veille au grain : tout le monde a bien dormi ? Alors au boulot !

Au bout dun mois, ils étaient tous éreintés.

Penchant la tête, Isabelle entendit son mari, Gérard, râler sous le pommier en ramassant des groseilles difficiles à atteindre.

Gérard, tu te plains comme un vieux tourne-disque ! cria-t-elle, couvrant le bruit du vent, Laisse ces groseilles ! Prends donc plutôt les pommes qui tombent, elles pourrissent ! Au moins on en fera de la compote, de la confiture enfin si je trouve le courage.

Isabelle ny croyait pas elle-même. Car, pire que jardiner sous la canicule, il y avait bien : transformer tout ça en confitures ! Dans la cuisine brûlante, tout vapeur et gazinière allumée Beurk. Autant laisser aux chenilles leurs pommes.

Isabelle, je ne tiendrai pas longtemps ! gémit Gérard, sortant de sous larbre. Mon dos me dit quil est temps de divorcer ! Je préfère encore payer une pension que passer un autre été dans ce paradis ! Cest lenfer, pas des vacances ! Je taime, Isa, mais là, cest fini dit-il en seffondrant dramatiquement sur le chemin.

Fais pas ton cinéma, Gérard ! rétorqua Isabelle. Moi non plus je ne saute pas de joie Mais que veux-tu ? Cest pour aider les parents ! Comment feraient-ils tout seuls, franchement ?

Ils laisseraient tout tomber, répondit Gérard, Et tant mieux

Gérard ! Il faut aussi réparer le toit de la remise.

Jy vais, jy vais.

Quant à Clémence, son mari, Jean-Charles, était bien plus zen, mais se comportait comme si lon devait le servir. Il sinstallait tranquillement sur un transat sous le poirier, sirotant une limonade fraîche que leur fille lui apportait, et contemplait philosophiquement les souffrances de sa femme. Intelligent, cultivé, amateur de beaux mots, mais allergique à toute forme de travail manuel. Voire de travail tout court.

Jean-Charles, tu pourrais au moins tondre la pelouse ! fulmina Clémence, chassant les moustiques.

Ma chère Clémence, tu me vois vraiment jardinier ? répondit-il avec un petit sourire Je suis un citadin. Mes mains ne sont pas faites pour ça. Leur vocation, cest dinspirer les autres, et dencourager mesdames à de grands exploits !

Drôle de philosophe.

Clémence roula des yeux.

Jean-Charles excellait en art de la contemplation, et à distribuer les tâches autour de lui. Il simulait parfois lactivité, mais ne travaillait jamais vraiment.

Vers la fin du « séjour », à bout de souffle, Isabelle et Clémence tentèrent désespérément de changer les choses.

Pourquoi accumuler autant de légumes ? commença Isabelle, une fois leurs parents installés à la table de la cuisine familiale Mais à quoi bon tous ces kilos de tomates, de pommes de terre ? Vous vous épuisez. On pourrait vous aider différemment, vous payer tout ce quil faut, embaucher quelquun pour les corvées ! Gardez vos forces, partez en vacances !

Oui, maman, insista Clémence, pleine despoir On peut très bien vous trouver une aide pour quelques mois. Cest bien moins cher que votre santé et notre temps à tous.

Oh, que didées saugrenues soupira leur mère.

Quest-ce que ça veut dire, plus de potager ? enchaîna leur père Largent, les aides Le potager, cest plus quun rendement, cest notre activité ! On va finir devant la télé toute la journée ?

Vous pourriez aller au théâtre, au cinéma balbutia Isabelle.

Le théâtre, cest pas pour nous ! coupa Marie-Thérèse, Nous, on aime travailler ! Je ne pensais pas que ça vous fatiguerait tant daider vos parents.

En plus, ajouta Georges-Albert, compter sur largent que vous envoyez chaque mois, on naime pas ça. On préfère se débrouiller nous-mêmes.

Cette discussion, elles lavaient déjà eue. Lannée davant. Même trois ans plus tôt.

Mais papa, cest trop ! tenta Clémence.

Cest trop pour qui ne fait rien ! trancha Georges-Albert, Nous, on tient bon !

Mais

Vous cherchez simplement à vous débarrasser de nous ! sindigna Marie-Thérèse, Vous ne viendriez même plus si vous naviez pas ces corvées. Je ne vous croyais pas si ingrates.

La discussion tourna court.

***

Les années passèrent.

Lété revenu, plein de promesses.

Gérard annonça à Isabelle quil lui avait offert un voyage à Florence, dont elle rêvait depuis des années.

Clémence, elle, sortait dun divorce pénible avec son Jean-Charles paresseux (toujours sans emploi). Elle avait besoin de calme, de repos. Juste être chez elle avec sa fille sans rien devoir à personne.

Toutes deux se retrouvèrent devant un thé, à parler de tout et de leurs envies dété. Après réflexion, elles prirent une décision qui leur sembla justifiée, et allèrent lannoncer à leurs parents.

En général, elles évitaient de venir en semaine, seulement le week-end leur seul salut, car la distance leur épargnait lobligation dêtre présentes tout lété.

Elles ne savaient comment commencer.

Marie-Thérèse, les yeux suspicieux, les surprit :

Quest-ce que vous manigancez, là ?

Rien du tout maman, assura Clémence. On voulait juste vous dire quon ne pourra pas venir en juillet cette année. Ni en août.

De quoi ? sinsurgea la mère Cest quoi cette histoire ? Comment ça, vous ne pouvez pas ? Vous navez plus de cœur ?

Ce ton les faisait aussitôt se justifier.

Maman, tu sais Gérard a aussi pris son congé, on avait prévu ce voyage à Florence. Tout est réservé, billets achetés Ça fait des années quon part nulle part Ce nest pas que moi, cest toute la famille.

Rien de tout cela némut qui que ce soit.

Le père fit la grimace.

À Florence, donc ? ricana la mère, Les parents attendront ? Le jardin se débrouillera tout seul ? Faut croire quon na plus quà se débrouiller sans nos filles

Maman, vous pouvez engager des gens ! rappela Clémence Les voisins accepteraient volontiers un peu de sous pour aider au jardin. Plus besoin de tout porter vous-mêmes.

Les ouvriers, ce nest pas pareil ! proteste Georges-Albert On ne leur fait pas confiance ! Ils feront le strict minimum. Vous, vous y mettez du cœur

Papa, quel cœur dans le ramassage de pommes de terre ? explosa Isabelle.

Le travail, cest la noblesse de lhomme.

Ah, cette noblesse, quand on a le dos brisé et les mains pleines dampoules ! bougonna Clémence On nest pas des serfs ! On travaille déjà assez. Pendant nos vacances, on voudrait ne rien faire, juste souffler. On en a marre !

Vous vous reposerez à la retraite ! conclut la mère Tant que vous êtes valides, aidez vos vieux parents !

Ce nest pas quon refuse daider, mais là, cen est trop

En vérité.

Personne ne se souvenait de vraies vacances.

Trop, vraiment répéta Marie-Thérèse Qui vous a élevées ? Qui sest sacrifié pour que vous ayez tout ? Et maintenant, dix jours à la mer, des buffets et des salades seraient plus importants que nous, vos parents ?

Laisse tomber, maman. On vous aime, mais soyons raisonnables

La voix monta.

On entendit que les filles les laissaient tomber. Quelles se fichaient de leurs parents. Quelles étaient devenues paresseuses.

Eh bien soit ! semporta Isabelle Faites ce que vous voulez. Mettez la maison au nom de Jeanne, ignorez-nous si cela vous chante. Nous ne reviendrons pas, de toute façon !

Très bien, dans ce cas ! hurla la mère Vous vous en mordrez les doigts ! Je ne vous le pardonnerai pas !

Ça nous est égal !

***

Isabelle et Gérard prirent lavion pour Florence. Et ce furent les plus belles vacances depuis des années ! Rien queux, la mer, le soleil et les enfants, bien sûr. Mais ceux-ci, heureux dune nouveauté pendant les vacances dété, se tenaient à carreau.

Clémence, elle, transforma son appartement en oasis de détente. Canapé, séries télé, romans, sorties avec les copines, massages le rêve.

Quand les vacances touchèrent à leur fin, quIsabelle, Gérard et les enfants étaient de retour, que Clémence reprenait son rythme, tout fut bouleversé par un appel imprévu.

Cétait leur père.

Clémence, dit-il viens vite. Ta mère va mal. Elle est à lhôpital. Préviens Isabelle !

Le cœur de Clémence manqua un battement.

En une heure, elles filaient toutes deux vers la clinique du coin.

Elles trouvèrent le père tout de suite.

Quest-ce quelle a ?

Cest le cœur, répondit Georges-Albert, Depuis six heures ce matin, elle a trimé au jardin, sous le soleil Elle na pas supporté.

Finalement, ce nétait pas si grave. Leur mère était consciente, installée en chambre « normale », relativement alerte. Elle était blême, la tension instable, mais rien dirréversible.

Mais à peine un coup dœil aux filles.

Ah, cest vous lacha la mère Venues voir votre pauvre mère agonisante ?

Allons, maman, ne dis pas ça ! trancha Isabelle Il paraît que ce nest rien de grave, tu sors dans deux jours. Tu vas vite te remettre.

Je ne sais pas, les filles, soupira Marie-Thérèse je vieillis Je narrive plus à suivre. Si quelquun mavait aidée

Clémence serra les dents.

Maman, pourquoi tacharnes-tu autant ? On ta proposé de laide ! On peut bien payer des aides, ce nest pas ce qui manque au village. Pourquoi tobstiner ?

De laide ! répéta la mère dun ton sarcastique Jen ai pas besoin ! Je me débrouille ! Jai toujours tout fait moi-même.

Résultat : te voilà à lhôpital marmonna Isabelle.

Isa ! réprimanda Clémence.

Quoi, jai tort ?

Ne vous disputez pas à cause de moi, mes filles, ça nen vaut pas la peine gémit leur mère, visiblement théâtrale.

Isabelle et Clémence comprirent quil ne servait à rien de discuter.

Maman, on prendra tout en charge promit Clémence Les médicaments, les soins. Repose-toi seulement.

Et on prendra des aides au jardin, poursuivit Isabelle.

Marie-Thérèse ne répondit rien.

Quelques jours plus tard, elle était déjà debout, et la semaine suivante, elle rentra chez elle. Elle allait mieux, mais devait désormais ménager ses efforts.

Isabelle et Clémence pensaient que, cette fois, les parents déposeraient les armes.

Mais en arrivant quelques jours après, elles trouvèrent le jardin déserté par les aides embauchées, et Marie-Thérèse, malgré les consignes strictes des médecins, affairée, penchée sur ses tomates.

Maman ! Tu nas pas le droit !

Je ne supporte pas de ne rien faire ! Tes dames ny connaissent rien, elles bâclent tout. Il faut tout reprendre moi-même. Et largent, je lai mis de côté, on en fera un meilleur usage. Si ça vous tient à cœur, venez donc aider sur la plate-bande dà côté !

Discuter ? Inutile. Leur mère nen ferait quà sa tête, quoi quon dise.

Rate article
Add a comment

;-) :| :x :twisted: :smile: :shock: :sad: :roll: :razz: :oops: :o :mrgreen: :lol: :idea: :grin: :evil: :cry: :cool: :arrow: :???: :?: :!:

five × 5 =

Les filles ingrates : l’histoire d’Irène et Ludivine, condamnées depuis l’enfance aux corvées du potager familial, entre logiques de sacrifice, vacances sacrifiées et chantage affectif parental
La porte entrouverte Au début, il ne comprit pas ce qui clochait. Il sortit simplement de l’ascenseur à son neuvième étage, cherchant machinalement ses clés dans sa poche, avançant vers sa porte en écoutant le brouhaha dans sa tête laissé par le champagne et les salades. Dans la cage d’escalier, régnait un silence rare pour cette nuit—seuls éclats de rire et claquements de portes résonnaient quelque part, un étage plus bas. Arrivé devant chez lui, il posa la paume contre le mur, histoire de ne pas rater la serrure, et c’est alors qu’au coin de l’œil il perçut un clignotement sur la gauche. La porte de ses voisins, juste à côté, était entrouverte, d’une main. Dans l’ombre du palier scintillait une guirlande colorée jetée sur le porte-manteau de leur entrée, et, de là, on entendait à peine une voix de femme fredonner une vieille chanson sur « un flocon, un flocon, ne fond pas ». Clé en suspens, il s’immobilisa. L’air était frais sur le palier, chargé de relents de friture évaporés des appartements et d’un soupçon de déodorant venant de sa propre veste. Restait dans sa tête des bribes de toasts : « la santé, à nous, pour ne pas vieillir », et l’impression de vide s’accentuait. Chez les amis, c’était bruyant, serré, les enfants couraient, des confettis volaient par la fenêtre. Il avait ri, bu, écouté les discussions sur les crédits, la Turquie, les rénovations. Quand minuit sonna, on trinqua, on s’embrassa, il y eut une larme à la troisième coupe. Puis le taxi, la traversée de la ville presque déserte, les guirlandes aux arbres, et, le voilà, dans ces chaussures mordantes, ce léger bourdonnement aux tempes et la clarté étrange de rentrer seul chez lui. Les voisins. Il connaissait leurs visages, pas leurs noms. Un homme d’environ soixante ans, tempes argentées, ventre rond sous le pull, saluant toujours poliment dans l’ascenseur. Une femme, plus petite, cheveux courts, filet à provisions, traînant souvent des sacs. Ils habitaient là depuis plus longtemps que lui. Quand il avait emménagé il y a quinze ans, leur nom figurait déjà sur la plaque à la porte—il n’y avait jamais vraiment prêté attention. Bonjour, un hochement de tête, parfois trois mots sur l’eau chaude coupée. Et rien de plus. Il observa la porte entrouverte. La musique jouait—doucement. La guirlande clignotait paresseusement. À l’intérieur, tout était sombre, seule une ampoule faible éclairait le couloir. Rien ne bougeait. L’idée première, la plus logique fut « passer son chemin ». Après tout, ils aèrent, ils ont oublié—ce n’était pas son affaire. Presque tourné vers sa propre porte, la clé engagée dans la serrure, un pincement lui traversa la poitrine. Une porte entrouverte la nuit de réveillon, quand tout le monde est soit en famille, soit barricadé, se méfiant des pétards. Des vieilles chansons, de son enfance. Et ce sentiment bizarre que s’il rentre maintenant, se déchaussera, allumera la télé pour capter le replay du concert, alors sa vie restera ainsi : à côté de gens dont il ignore tout, séparés par une simple cloison. Il retire sa clé, tend l’oreille. Pas un rire, ni voix, juste la chanson qui s’achève, puis le début d’une autre sur un « wagon bleu ». Il grimace. Et si quelqu’un ne va pas bien à l’intérieur ? Tombé, bloqué derrière la porte ? On lit tout le temps dans les journaux que l’on découvre des personnes âgées après des jours. Il se souvint qu’il avait croisé le voisin à la pharmacie il y a peu : il achetait des médicaments, fouillait longtemps dans son portefeuille, s’excusait auprès de la queue. « Bon, » souffle-t-il pour lui-même, puis s’approche de leur porte. Il la pousse du bout des doigts. Elle s’ouvre à peine, bloquée par quelque chose de mou. Dans l’entrebâillement, il distingue plus du couloir : tapis élimé, quelques chaussures, des chaussons de femme à fourrure. Ça sent le poulet rôti et la mandarine, les arômes déjà retombés, mais persistants. Sur le porte-manteau, les vestes, la guirlande pend en cascade. — Allô, lance-t-il prudemment. — Euh… tout va bien ? Pas de réponse. La musique continue, régulière, donc l’électricité fonctionne. Il toque de ses phalanges. — Les voisins, tout va bien ? Un bruit sourd, puis des pas. La porte s’ouvre davantage, et le visage de la voisine apparaît dans la fente. Joues roses, yeux un peu fatigués, brushing de fête défait. Un pull pailleté, une fine chaîne au cou. — Oh ! s’exclame-t-elle, attrapant la poignée comme pour refermer aussitôt. — Excusez-nous, on était en… Il lève les mains, en justification. — Je… c’est que… la porte était entrouverte. J’ai pensé… au cas où. Tout va bien ? Elle l’observe un instant, repère sa cravate de travers, le sac avec les restes de salade, sa bouteille de champagne non ouverte, semble le reconnaître. — Ah, vous êtes du neuvième, dit-elle. Oui, oui, tout va bien. On avait juste… la fenêtre ouverte… Un homme appelle du fond de l’appartement : — Qui c’est, Lili, encore les pétards ? — Le voisin ! crie-t-elle vers l’intérieur. — Celui du palier. La porte s’ouvre plus, le voisin apparaît. Chemise hors du pantalon, bouton du col défait, un verre ambré à la main. Visage froissé, regard vif. — Ah, bonsoir, dit-il. — Bonne année ! — À vous aussi, répond Anton, réalisant qu’il ignore leurs prénoms. — J’avais vu la porte… Sait-on jamais, un courant d’air, vous étiez sortis. — On est là… — Lili esquisse un sourire. — C’est par habitude. Quand je sors la poubelle, je referme jamais complètement. Là, j’ai oublié. Désolé de vous avoir inquiété. Il incline la tête, prêt à se retirer. — Puisque tout va bien, je vous laisse. Encore… — Attendez ! lance soudain le voisin. — Entrez une minute, maintenant que vous êtes là. Il hésite. — Je… Je viens de chez des amis, j’ai mangé, j’ai bu… Ce serait gênant. — Pourquoi gênant ? — Le voisin lève la main. — On est voisins, non ? Depuis vingt ans qu’on se salue, jamais on ne s’est assis ensemble. Lili, on sert un petit verre à monsieur ? Lili hausse les épaules, avec approbation. — Entrez ! — dit-elle. — On fait simple. Enlevez vos chaussures, venez à la cuisine. Machinalement, Anton jette un œil à sa propre porte. Les clés lourdes dans sa poche, le sac avec les restes de salade et la bouteille de champagne qu’il n’avait pas ouverte chez les amis. L’idée de la solitude derrière la cloison lui paraît soudain bien froide. — D’accord, dit-il. — Juste une minute. Il retire ses souliers, les pose à côté des leurs. Peu de chaussures : deux paires d’hommes, vieilles mais entretenues, des bottes de femme, rien de neuf ni d’enfantin. Il emporte machinalement son sac. — Donnez–moi, sourit Lili en tendant la main. — Qu’est-ce que vous avez là ? — Oh, juste… les restes de salade et du champagne. Pas fini. — Parfait ! — dit-elle. — On vient de finir la bouteille. Considérez que vous arrivez avec un cadeau. La cuisine est petite mais chaleureuse. Sur la table, autres restes de salade, hareng-pommes-de-terre, quelques mandarines. Entre les assiettes, un vase de sapin et quelques babioles. Sur le rebord de fenêtre, une autre guirlande allumée. Une femme d’une cinquantaine d’années, lunettes, visage doux, consulte son téléphone. Près d’elle, un verre vide sur le tabouret. — Ma sœur, Tatiana, présente Lili. — Tania, voici notre voisin du neuvième. Comment… — Anton, souffle-t-il. — Anton Sergeïevitch. — Oh, comme c’est sérieux ! — rit le mari. — Nous, pas d’appellation. Moi c’est Victor, il serre la main. — Appelez-moi Victor. Ils se serrent la main. Victor, paume chaude, solide, doigts rugueux. — Asseyez-vous, Anton, dit Tatiana en déplaçant le tabouret. — Lili va vous préparer une assiette. Anton prend place, un peu gêné. Il remarque soudain la photo au mur : noir et blanc, un Victor jeune en uniforme, Lili aux longs cheveux, tenant la main d’un garçon de cinq ans. Sur le frigo, des magnets de villes où lui n’a jamais mis les pieds. — Voilà ! — Victor remplit les petits verres. — À ceux qui, parfois, savent ouvrir les portes plutôt que de les fermer. Anton sourit, la phrase le touche, même si elle sonne un peu grandiloquente. Mais dans la voix de Victor, il y a de la fatigue, et une sorte de volonté profonde. Ils trinquent. La vodka est d’une douceur inattendue, une chaleur dans la poitrine. Dans le salon, la musique poursuit : cette fois, un homme chante « trois chevaux blancs ». — Où avez-vous fêté ? — demande Lili en servant du salade à Anton. — Chez des amis, dit-il. — Avec des enfants, du bruit. — Et seul à la maison ? — Tatiana le regarde par-dessus ses lunettes. Il acquiesce, évitant les détails. — Ma fille et son mari vivent à Lyon, lâche-t-il par habitude—mais se retient, ne voulant s’étendre ce soir. — Ils font leur vie là-bas. Moi… voilà. — Je comprends, murmure Lili. — Notre fils vit en banlieue. Cette année, il est chez sa belle-mère avec les petits. On ne leur en veut pas, les jeunes font comme ils veulent. Victor tousse. — On ne leur en veut pas, répète-t-il. — Mais ça fait six mois qu’on n’a pas vu les petits. Mais on ne leur en veut pas. Tatiana sourit sans joie. — Vous êtes installé ici depuis longtemps, Anton ? — demande-t-elle en épluchant une mandarine. — Quinze ans, répond-il. — Depuis… — il hésite, — Depuis mon divorce. J’ai acheté l’appartement, j’ai déménagé. — Je croyais que vous étiez là depuis moins longtemps, commente Lili. — Tellement… jeune d’allure. Anton esquisse un sourire. — Merci. J’ai cinquante-deux ans. — Victor en a soixante-deux, précise Tatiana. — Il se dit encore gamin. — Et c’est vrai ! Parce que je le suis, au fond, — Victor se ressert. Ils rient, doucement mais sincèrement. Anton sent ses épaules se dénouer. Il remarque les détails : les serviettes pliées, la nappe ancienne mais propre, tachée de betterave, l’assiette avec une cuisse de poulet froide, oubliée sur le côté. — Je me souviens de vous, — dit soudain Lili. — Un jour à l’ascenseur, des cartons pleins de livres. J’ai tout de suite pensé qu’on avait un nouveau voisin cultivé. — C’était mon déménagement, acquiesce Anton. — J’ai tout porté seul. Mal au dos une semaine après… — Moi, une fois, je vous ai vu rentrer tout couvert de neige, ajoute Victor. — C’était il y a dix ans, j’entrais dans le hall et vous traîniez un sapin. Une branche s’était coincée dans la porte, je vous ai aidé. Anton est surpris. Le souvenir est vague, il n’avait pas imaginé être remarqué. — C’est étrange, dit-il. — On vit à côté, mais on ne se connaît qu’en bribe. — Que voudriez-vous savoir de plus ? — Tatiana hausse les épaules. — Ici tout le monde vit ainsi. L’important, c’est qu’on ne fasse pas trop de bruit la nuit et pas de saleté. — Et qu’on n’inonde pas le voisinage ! — Victor ajoute. — Les étudiants du septième, eux… On les connaît trop bien. Ils plaisantent sur les voisins du dessous, les soirées trop bruyantes, la vieille du huitième qui râle pour les ordures. Peu à peu, le dialogue glisse, doux comme du thé chaud : d’abord timide, puis plus naturel. Anton raconte son travail dans un bureau, le passage au télétravail puis le retour imposé, ses non-gouts pour les fêtes d’entreprise, mais il y va—par pure convenance. Sensation curieuse d’être entouré de collègues d’âge parfois plus jeune que sa fille. Victor partage son passé à l’usine, le licenciement, les recherches, puis les petits dépannages chez des voisins. Lili ajoute des anecdotes : les nuits à tapisser pour payer un nouveau frigo, les voyages ensemble à la maison secondaire, qu’ils ont fini par vendre. Tatiana se souvient des réveillons passés à trois, ailleurs, avec un vrai sapin, la maison pleine d’invités. Puis chacun a fait sa vie, sa maison de campagne, arrêté de venir. — Et nous, — dit Lili encore, versant du champagne à Anton, — nous pensions qu’Anton était un chef, toujours… impeccable en costume, avec son attaché-case. — Pas du tout — il sourit. — Manager ordinaire. Le costume pour le code, l’attaché–case pour le portable. — Mais tout de même, — insiste-t-elle. — Toujours l’air de quelqu’un qui maîtrise. Il réfléchit. Maîtrise-t-il ? Ce soir, sur cette cuisine étrangère, il se sent comme un homme égaré dans l’histoire des autres. — Vous pensiez… — il observe la tablée, — que je faisais quel métier ? — J’aurais dit juriste, — avoue Victor. — Vous avez une marche décidée. Tatiana ricane. — Moi, j’aurais pensé professeur. Je vous ai vu parler à un gosse du sixième qui griffonnait sur le mur, vous l’avez repris gentiment. Anton se souvient. Le fils du voisin, dix ans. Il avait expliqué sans crier. Oublié depuis. Mais cela a marqué quelqu’un. — On fabrique, — répète-t-il, — d’autres vies avec trois images. — Et pour nous, vous pensiez quoi ? — Lili s’appuie sur sa main. Il hésite, avouer qu’il n’a jamais vraiment pensé semble maladroit. — Eh bien… — il tergiverse. — Je vous voyais comme une famille ordinaire : enfants, petits-enfants, tous ensemble à la fête. Victor grince. — Avec bruit et accordéon, alors ! — rigole-t-il. — Nous, seulement trois dans la cuisine et le télé allumé. — Et la musique, — complète Tatiana. — Je ne peux pas réveillonner sans chansons. Un temps de silence. La chanson s’achève, le programme annonce la suivante. — Nous avions une maison pleine, — dit Lili doucement. — Le fils, ses amis, mes parents, on dressait le grand buffet dans le salon. Maintenant… — elle hausse les épaules. — Les gens sont partis, les enfants loin, les parents… Ce n’est pas des plaintes. C’est juste inhabituel. Anton opine, se souvient de ses propres réveillons, avant le divorce, grande table, belle-famille, amis. Après : des années flottantes, chez sa fille ou seul, parfois chez des collègues, par peur de la solitude. Cette année, les amis pour la gaieté, mais le sentiment d’être invité sur la fête des autres. — Ce soir, en rentrant d’un dîner, — il réalise à voix haute, — j’ai eu l’impression de rentrer à l’hôtel. L’appartement est à moi, mes affaires, mais… Il reste sans mot. — Je comprends, — acquiesce Tatiana. — Quand mon mari est parti, tout était à moi, mais rien n’était vraiment chez moi. Lili pose une main sur son épaule. Anton sent sa gorge se serrer. — Désolé, dit-il. — Je ne savais pas. — Comment auriez-vous pu ? — répond-elle, douce. — On ne fait que se croiser dans l’ascenseur. La conversation dure, répétitive sans peser, rythmée même. On se rappelle réveillons passés : les années de coupures d’électricité où l’on cuisinait au gaz, les voisins du dessus qui les ont inondés un 31 décembre, l’an où Anton a fêté le nouvel an dans un train, tout le wagon trinquant avec des gobelets en plastique. Les bouteilles se vident, les salades refroidissent, la musique passe aux ballades tardives. Dehors, quelques feux d’artifice éclatent, à peine perceptibles. Il est bien plus de trois heures ; personne ne chasse hâtivement le convive. Anton se surprend. Ce n’est pas la gaieté bruyante d’un groupe—c’est la paix. Il écoute Lili raconter sa vie à la bibliothèque, son inquiétude de voir les gens délaisser ses livres. Victor plaisante sur ses maux, les comparant à une mécanique défectueuse. Tatiana parle de son travail dans la gestion de la copropriété. — Vous savez, — finit par dire Victor, — j’ai toujours pensé que les gens dans l’immeuble sont comme dans le métro. On s’assied, on descend, on ne se parle pas. Mais ce soir… On discute et c’est moins effrayant de prendre de l’âge. Anton sourit. — Ce n’est pas vieillir qui est effrayant, murmure-t-il. — C’est d’être seul. — Oh oui, — Lili confirme. — La nuit, parfois, je me dis : si jamais il m’arrive quelque chose et que Victor est au supermarché ou parti… Qui s’en rendra compte ? Et toi, Anton, si jamais… qui viendra te voir ? Il hésite—les collègues, les amis, sa fille, tous loin, tous occupés. — Personne, avoue-t-il. — À moins que le boulot finisse par s’inquiéter, si je disparais. — Voilà, — rebondit Tatiana. — Pourtant, on est trois sur ce palier. On pourrait au moins avoir le numéro de chacun. Victor sourit de travers. — Tu veux nous faire échanger des numéros, soeurette ? — Juste par précaution, déclare-t-elle. — Pas pour téléphoner à tout bout de champ. Anton approuve. À cet instant, il sent que c’est essentiel. — Volontiers, — dit-il. — Ce serait dommage de continuer ainsi. On s’échange les numéros. Lili dicte, Anton enregistre « Lili, voisine ». Victor précise le sien, Anton ajoute « Victor, voisin ». Tatiana aussi, un nouveau nom dans le répertoire. — Et le mien ? — rappelle-t-il. — Surtout, n’hésitez pas. Lili note le numéro sur un post-it, l’aimante au frigo. — À présent, on gardera votre nom, plus seulement « celui du neuvième ». À quatre heures, les voix s’éteignent, la fatigue les saisit. Lili baille, Victor se frotte les yeux, Tatiana jette des coups d’œil à la pendule. — Vous devriez rentrer, — conclut Lili. — On vous a gardé trop longtemps. Anton regarde son portable. Moins vingt-cinq. Il sent le corps lourd comme après une longue journée. — Oui, il est temps, reconnaît-il. — Merci… Pour tout. Il cherche un mot—pour le repas, la conversation, l’accueil. — Pour la compagnie, suggère Tatiana. — Ça fait du bien aussi à nous. Victor se lève, titubant légèrement. — Viens, je t’accompagne jusqu’à la porte, dit-il. — On ne sait jamais, tu pourrais te perdre dans le couloir. Ils sortent dans l’entrée. La musique est tout au fond, la guirlande paresse maintenant, comme fatiguée elle aussi. Anton remet ses chaussures, ferme son manteau. Victor s’appuie au mur. — Écoute, Anton, — commence-t-il plus bas, — si jamais tu as besoin… tape à la porte. Ne te gêne pas. On est juste là. Anton acquiesce. — Vous aussi, — répond-il. — Si jamais il vous faut un coup de main, porter quelque chose, réparer l’ordinateur. Je peux aider avec ça. — Ah, — s’enthousiasme Victor. — L’ordi, justement… Le nôtre plante tout le temps. Lili dit que je l’ai cassé. — Je ne fais que constater, — proteste Lili depuis la cuisine. Ils rient. — C’est entendu, — promet Anton. — Je passerai voir ça. Victor lui serre la main. — Bonne année, voisin ! — lance-t-il. — Qu’elle soit au moins aussi chaleureuse que cette soirée. — À vous aussi, — répond Anton. — Bonne année. Il traverse le palier. Leur porte se ferme, sans méfiance cette fois. La sienne l’accueille dans le silence habituel. Il ouvre, entre, allume. L’appartement n’a pas changé : le canapé, la télé, la tasse restée sur la table, les mandarines sur le rebord de fenêtre, le vase vide. Anton retire son manteau, le suspend. On entend le radiateur dans la cuisine. Il s’assoit sur le canapé, ferme les yeux un instant. Les visages lui reviennent : Lili fatiguée mais chaleureuse, Victor et ses blagues rugueuses, Tatiana attentive. Leurs récits, leurs peines, leurs rires. Et cette idée que depuis tant d’années, juste derrière la cloison, une petite vie se déroulait, étrangère pour lui. Il regarde le mur qui cache leur cuisine. Là, Lili doit ranger, Victor éteint la musique, Tatiana prépare son lit. Ce mur ne lui semble plus aussi opaque, presque perméable. Il se lève, boit un verre d’eau, pose le verre sur l’évier sans bruit. De retour dans le salon, il éteint la lumière, s’allonge. Le sommeil vient, mais avant de sombrer, il songe qu’il achètera des biscuits demain et passera les voir, pour rien, juste comme ça. … Trois jours plus tard, en rentrant du travail, il flaire la patate bouillie, quelque chose de sucré dans l’escalier. Le palier est silencieux. Il monte, sort sa clé, et la porte des voisins s’entre-ouvre. Lili, en peignoir, une serviette à la main. — Oh, Anton ! — dit-elle, déjà sans « vous ». — Tu tombes bien ! Il s’arrête, clé sur la serrure. — Quelque chose ne va pas ? s’inquiète-t-il. — Mais non, — Lili sourit. — Je viens de faire un gâteau aux pommes. Et j’ai repensé à ton offre d’aide… Tu peux passer une minute ? Je te fais goûter le gâteau. Anton ressent une chaleur intérieure. Il hoche la tête. — Bien sûr, — dit-il. — Je pose juste mes affaires. Il dépose son sac dans l’entrée, revient chez Lili sans se déchausser. Elle tient un plat de tarte dont s’exhale une odeur simple et honnête de pommes et de pâte. — Entre donc, — invite-t-elle. — Victor peste déjà devant l’ordinateur. Il franchit la porte. La guirlande est encore là, mais éteinte. Pas de musique. Le quotidien. Mais Anton comprend que cette porte, entrouverte la nuit du nouvel an, ne se refermera plus jamais de la même façon pour lui. Il sourit et entre.