Lettre à mon père

Lettre à mon père

Eh bien, tu es vraiment un sacré phénomène, mon petit Paulin ! Jamais je naurais cru ça de ta part ! lança Hélène en balayant dun revers de manche son nez, oubliant toute bienséance.

Cette jolie blouse, cest maman qui la lui avait cousue. Elle avait déniché un reste de soie dans ses affaires, avait longuement soupiré devant le tissu, le cœur pincé de devoir sen séparer, puis sétait installée devant la machine à coudre.

Cétait important. La fille grandissait ; il fallait être présentable. Qui la remarquerait, mal attifée ?

« Maman naurait pas dû se donner tout ce mal À quoi bon ? » pensa Hélène en suivant du regard le dos de son premier amour.

Lui, le fameux amour, séloignait à grandes enjambées, dun pas militaire, déjà lointain, sans un seul regard en arrière.

Quel camouflet !

Hélène renifla encore, mais se rappela aussitôt que ses cils étaient maquillés malgré les protestations maternelles et quil ne fallait pas sabandonner aux larmes, pas aujourdhui.

Paul, Paulin, mon petit Paulin…

Son grand amour, lunique ! À peine six mois de bonheur, pas un de plus. Hélène les avait comptés ; jour pour jour, six mois depuis leur rencontre.

Six mois seulement, et tant de choses vécues

Paul, cependant, sétait retourné. Mais Hélène, fière, fit comme si de rien nétait.

Ah ! Elle était venue avec une nouvelle si importante, et lui, voilà quil tournait le dos. Quil sen aille, ce marin, toujours attiré par le large et sa liberté ! Tant pis pour lui ! Ce nest plus une enfant, Hélène ! Elle élèvera et aimera cet enfant sans avoir à rendre des comptes à qui que ce soit ! Assez de refaire lhistoire !

Hélène bouillonnait de colère, mais, tout au fond, une petite voix geignarde lui rongeait le cœur damertume.

Comment ? Il lui avait juré amour et fidélité, promis monts et merveilles ! Il avait même évoqué le mariage Et au moment où elle lui avait annoncé la nouvelle, il sétait volatilisé ?

Enfin, pas vraiment annoncé

Elle lui avait simplement fait comprendre quelle voulait plus que quelques visites volées le dimanche, et lui, il lui avait répondu que locéan lattendait. Il navait pas lintention de bouleverser ses plans pour ses états dâme. Il lui avait dit que si elle laimait, elle navait quà le suivre.

Mais quitter sa mère ? Et avec un ventre déjà rond ? Traverser tout le pays vers une ville où personne ne lattend, où tout lui est inconnu ?

Non, jamais !

Hélène se leva de son banc, rajusta sa jupe, replaça ses cheveux. Trois malheureuses mèches, bien frisées grâce à la mise en plis sa mère avait raison, lapparence, ça change tout. Tiens, Paul, pas franchement une beauté, et pourtant toutes les filles lui couraient après. Parce quil avait du charme et de lesprit, quil savait autant plaisanter que discuter sérieusement, presque comme un étudiant. Il navait que le certificat détudes à peine mieux et néanmoins, quelle tête !

Hélène non plus ne pouvait pas se vanter dune grande instruction. Elle avait décroché son CAP et puis sétait arrêtée là, au grand désespoir de sa mère. Elles sétaient même fâchées Un mois sans se parler ! Quand cela était-il donc arrivé ?

Mais Hélène savait où était son intérêt. Un diplôme de plus, pour quoi faire ? Elle gagnait déjà bien sa vie sur les chantiers et pouvait même faire des virements à sa mère, tout en se débrouillant elle-même.

La mère, finalement, avait accepté, était revenue à la tendresse, lavait de nouveau prise sous son aile. Une maman, quoi. Mais va-t-elle supporter la nouvelle de sa future grand-maternité ? Ce serait le scandale ?

Elle neut pas longtemps à sinterroger.

La mère hurla si fort que les voisines accoururent. Mais elles nobtinrent pas de détails ; « Hélène a eu des soucis au travail », leur dit-on, et on leur ferma la porte au nez. Les affaires de famille doivent se régler en famille.

Comment as-tu pu, ma fille ? Je tavais pourtant prévenue Tu crois quon aura encore envie de toi, maintenant ? Ah ce Paulin, je naurais jamais soupçonné pareille perfidie ! Il semblait si bien sous tous rapports Un serpent, voilà ce quil est ! Alors, il sest envolé dès quil a appris la nouvelle ?

Hélène hésita. Raconter toute la vérité ? La mère naurait pas pardonné. À quoi bon ? Paul serait déjà loin

Oui, maman. Cest exactement ça.

Mon dieu, quel malheur Comment va-t-on faire ?

Mais comme il se doit ! On nest plus des enfants. On va sen sortir, maman ! Si tu ne mabandonnes pas, si tu maides au début, ce ne sera pas si terrible, daccoucher.

Et comment te laisserais-je tomber ? Quest-ce que tu racontes ? Quelle mère abandonnerait son enfant quand il a besoin delle ?

Hélène ferma les yeux un instant et soupira, soulagée.

Voilà, Paulin ! Même sans toi, mon bien-aimé, on se débrouillera ! Pars donc, si la mer compte plus que ton enfant.

Avec le temps, Hélène oublia jusquaux détails de cette scène. Elle finit même par croire quelle avait effectivement tout dit à Paul, essuyé ensuite ce refus humiliant. Et ainsi, sa colère et son dépit étaient devenus un nid tiède où les deux senroulèrent étroitement, et parfois, ils lui rappelaient :

Regarde donc ! Ma fille, toute la malice de son père ! Quelle petite chipie elle fait ! Elle virevolte, fait tourner les nerfs Raconte-lui, quelle ne cherche pas doù lui vient son géniteur sans attaches ni fidélité ! Parti un jour sur son océan, et plus jamais de nouvelles !

Peut-être est-ce pour cela quÉlise, la fille dHélène, grandit en croyant que seule sa grand-mère laimait vraiment et encore, pas toujours. Elle avait droit à la tendresse mais, si une voisine ricanait, la grand-mère sécartait aussitôt :

Allez, va-ten ! Va retrouver ta mère ! Quon en finisse avec ce malheur Quavons-nous fait au ciel pour mériter ça ?

Jusquà ses trois ans, Élise crut de bon cœur que « malheur » et « punition » étaient ses prénoms, tout autant quÉlise ainsi sa mère ne lappelait-elle que lors de rares moments dapaisement. Alors, elle avait droit à une caresse convoitée.

Viens ici, ma petite ! Je vais te coiffer Comme ils sont beaux, tes cheveux ! Tu ne les tiens pas de moi Quelle épaisseur ! Tout ton père, ça Il avait le cheveu sombre, épais, comme laile dun corbeau ! Et ces yeux bleus, profonds comme locéan quil préféra à nous Tu lui ressembles trop Belle, oui, mais le bonheur, tu y goûteras à peine.

Pourquoi ? grommelait Élise, au bord des larmes.

Parce que !

La voix de sa mère tremblait, et Élise comprenait, mieux valait se taire. Il valait mieux se réfugier près de sa grand-mère, plonger son visage dans son tablier qui sentait la soupe et le rôti et pleurer un peu, pour elle-même, pour sa maman, et pour sa grand-mère aussi, qui portait ce fameux « déshonneur ».

Ce que déshonneur voulait vraiment dire, et pourquoi il fallait le porter, Élise ne devait lapprendre que bien plus tard. Elle navait pas dix ans quand sa mère, soudain, rayonna, embellit, puis partit à Paris pour “une nouvelle vie”.

Élise resta avec sa grand-mère.

Ce nest pas quelle manquât à sa mère ; celle-ci partait souvent travailler loin, répétant qu« il faut bien nourrir une orpheline de père ». Mais alors, elle revenait contente, bien quépuisée, les bras chargés de cadeaux et de vêtements, sextasiant devant la maigreur de sa fille.

Elle ne mange rien, ta fille ! Jai tout essayé, un morceau de pain et elle est repue ! Si jétais là, elle mangerait Tu me reproches, mais tu ferais mieux de revenir pour toccuper de ta gamine !

Eh quoi, maman ? Elle na plus besoin quon la materne ! Ten fais pas ! Regarde ce que je tai rapporté !

Tes cadeaux, jen ai que faire ! Je préfère tavoir près de moi ! Tu me manques, ma fille

La mère se renfrognait, Élise se ratatinait, sentant venir la dispute.

Ça tennuie ? Moi aussi ! Je suis encore jeune et jolie, mais à quoi bon ? Je vis comme une vieille fille ! Et toi, tu me fais des reproches ! Maman, aie pitié au moins ! Je me suis déjà assez chargée dune croix Si javais su Jamais je ne laurais laissé partir, tu tiens ?

À quoi bon regretter maintenant, ma fille ? Ce qui est fait est fait.

Maman !

Quoi ? Tu as un enfant, il faut lassumer ! À moins que tu ne préfères écrire à son père ? Peut-être quil viendra la chercher ?

Que je le lui donne, Élise ? Jamais ! Il na même pas voulu savoir quelle existait ! Maintenant, il viendrait profiter dun enfant tout prêt ? Jamais ! Je me suis assez mise en quatre sur les échafaudages pour ça !

Bon alors, prends sur toi ! Lenfant entend tout ! Tu crois que cest facile pour elle de savoir que son père est un salaud et que sa mère rame toute seule ?

Quelle en souffre, tant pis ! La vie nest pas faite que de douceurs ! Assez parlé, maman, ne va pas écrire à Paul ! Je te connais !

Sa grand-mère garda la parole, mais cela ne dura quun temps.

Élise se préparait au brevet lorsque la nouvelle tomba. Sa mère, à Paris, avait mis au monde un garçon, et puis sétait éteinte une semaine plus tard, sans mot ni explication.

Ce secret de naissance aurait pu rester scellé à jamais, si Élise navait pas été aussi tenace.

Dès quelle sut le drame, la grand-mère boucla ses affaires, partit à Paris, laissant Élise à la maison avec mission stricte de tout gérer.

Ce nest plus lheure de pleurer, ma petite soupirait la grand-mère, serrant plus fort son vieux châle noir. Comment va-t-on sen tirer, hein ? Je nen sais trop rien

Mamie, jirai travailler !

On verra plus tard. On doit dabord soccuper du bébé. Le père a bien voulu le prendre, mais pas lélever. Et moi Pourrai-je tenir le coup, Élise ?

Et que faire ? Jai grandi sans maman, pas question de laisser mon frère à lassistance ! Ce ne serait pas juste !

Je sais Mais jai peur, Élise. Je ne sais pas combien de temps il me reste

Dès que la grand-mère fut partie, Élise fit le tour de la maison, certaine quil ne servait désormais à rien de respecter les anciens interdits.

Il fallait retrouver son père : seule, avec la grand-mère, elles ne sen sortiraient pas

Elle savait ce quelle avait à faire. Depuis lenfance, elle imaginait des lettres pour son père, parfois dessinées, racontant larrivée dun nouveau chat, une escapade en forêt, ou un après-midi à faire des pâtisseries avec sa grand-mère. Les carnets cachés sous son lit avaient fini par tomber entre les mains de la grand-mère, qui navait rien dit, puis bien tenté de convaincre la mère dÉlise de faire le premier pas, mais sans succès. La mère, dans sa colère, omettait quil navait jamais su quil avait une fille.

Les dessins devinrent des mots maladroits, et Élise narrêta plus décrire à son père, remplissant des cahiers de toute sa vie, ses joies, ses peines, ses colères.

Là, il ne restait quà écrire LA lettre, pour de bon celle-ci, et lenvoyer.

Élise finit par trouver ladresse. Un vieux bout denveloppe, soigneusement caché par sa mère, glissa dun cadre abîmé alors quÉlise faisait tomber la photo pendant son ménage. Le verre se brisa, et en frottant la poussière du cliché, elle aperçut le coin du précieux papier.

Quest-ce que cest ? murmura-t-elle en tirant sur le morceau jauni, puis éclata en sanglots. Maman ! Pourquoi tu mas fait ça ? Quest-ce que je tavais fait ?

Longtemps Élise resta assise, se déversant à voix haute, cherchant le pardon sans vraiment comprendre de quoi.

Mais cela ne lapaisa nullement.

Pardon, Maman, mais je ne tobéirai pas. Tu ne voulais pas que jaie des contacts avec lui Je le sais Mais, jen ai besoin ! Mamie nest pas éternelle Même si jen suis triste, elle a raison. Et à nous seules, on ne sen sortira pas. Sil est aussi mauvais que tu le disais, au moins je saurai, et je nespèrerai plus. Mais si ce nest pas vrai ? Javoue, Maman, je ne te crois pas tout à fait. Tu répétais quil était mauvais, mais pourquoi avoir voulu de moi alors ? Pour ce vide ? Et le courage, pour qui ? Oui, je sais, tu vas dire que je ne te rends pas assez grâce Sans doute. Mais tu sais, cest dur dêtre détestée pour ressembler à quelquun quon na jamais connu ! Comment juger ? Ne men veux pas ! Je veux le voir, je veux lentendre ! »

Jamais elle naurait pensé quil ait pu déménager.

Elle ny pensa même pas. Elle voulait agir.

Tard dans la nuit, après une énième tentative sur une vieille feuille arrachée à un cahier, elle réussit à coucher trois phrases, où elle déposa tout son ressentiment, son appel, et lespoir timide que son père lentendrait.

La lettre partit au matin, sur le chemin du lycée. Quand elle rentra, sa grand-mère venait darriver avec le nourrisson.

Voilà, Élise Cest Pierre Ton frère sanglota la grand-mère, tournant la tête alors quelle emmaillotait le bébé sur son lit, sous le regard émerveillé dÉlise.

Mamie, pourquoi il est si petit ?

Normal ! Tu étais encore plus menue, toi !

Vraiment ?

Absolument. Et regarde comme tu as grandi ! Il en sera de même pour lui.

Et son père ?

Il a promis daider, mais pas de lélever. Il na pas le temps.

Eh bien, cest déjà ça dit Élise, en imitant parfaitement les intonations de sa grand-mère, ce qui fit sourire cette dernière malgré elle.

Oh, Élise ! Est-ce quon va sen sortir ?

Comment pas ? Bien sûr que si, mamie ! Comme tout le monde fait avec les enfants ! Tu sais, la voisine, Céline Masson, en a neuf, et elle ne sen plaint pas ! Elle ma promis des langes et des brassières des jumeaux, presque neufs

Les petits grandissent si vite, Élise. À peine le temps de coudre quils sont déjà grands. Comme ta mère, que jai bercée là, et qui nest plus

Allez, Mamie, ne pleure pas ! Sinon moi aussi je vais pleurer ! Et regarde, Pierre aussi va commencer ! Il a faim, non ?

Oh mon dieu, cest vrai ! Il est lheure de nourrir le petit !

La grand-mère saffaira et tendit le bébé à Élise.

Tiens-le un peu ! Naie pas peur, tu es suffisamment solide ! Dieu fasse quil le soit aussi un jour !

Élise fut bouleversée.

Dans ses bras reposait la preuve vivante quelle nétait plus seule au monde. Toutes ces années à rêver de sentir quon dépend de vous et que vous tenez autant à quelquun Mamie et maman avaient toujours eu leur propre idée sur lattachement.

« Tu te marieras, nous deviendrons inutiles, eh oui ! » lançait la mère, quand Élise lui demandait ce quil adviendrait plus tard.

Mais Élise rêvait dune grande famille, comme celle des Masson ce joyeux bric-à-brac, bruyant mais si chaleureux, où parents, grands-parents et enfants se mêlent à la cuisine. Céline vivait avec ses parents et beaux-parents et appelait tout le monde « papa-maman », menant la maison dune main ferme, sûre de son rôle de mère et dépouse. Son mari laidait, désamorçait les tensions dun doigt menaçant et dun sourire :

Hop hop ! On se calme ! On ne se dispute pas en famille !

Ce jour-là, Élise comprit : voilà ce quelle voulait, voilà ce qui est important !

Hélas, pour elle il ny avait que la grand-mère et la mère. Jusque-là

Pierre nétait quun nourrisson, mais déjà, il était toute sa vie. Elle tenait à lui, lui à elle ; il suffisait de le sentir, chaud et lourd dans ses bras.

Élise apprit vite à soccuper de son frère. Céline, de passage, la guida, déshabilla volontiers Pierre, qui hurlait aussitôt, et commenta :

Bah, ça crie, cest bon signe ! Il développera ses poumons ! Tinquiète, Élise, cest à la portée de toutes. Je te montre deux, trois trucs et tu te débrouilleras ! La grand-mère où est-elle ?

Partie faire des papiers en ville, très tôt ce matin. Elle ma montré, mais je voulais aussi te demander

Pourquoi, tu ne fais pas confiance aux conseils de ta grand-mère ? sétonna Céline.

Ne te méprends pas ! Cest que Mamie oublie parfois Tu as plus dexpérience vu tes jumeaux à la maison !

Encore heureux ! Je men souviens comme si cétait hier.

Voilà. Tu me rassures. Cest effrayant, il est tout petit, tu comprends

Ne ten fais pas ! On va y arriver, toutes ! Avant, les filles étaient mariées à ton âge et en avaient déjà deux ou trois ! Si elles y arrivaient, pourquoi pas toi ?

Élise observait chaque geste de Céline, se demandant si jamais elle serait mère à son tour, car langes et biberons, ce nest pas tout il faut aimer vraiment Mais comment ?

Cest Pierre qui le lui apprit. Désormais, Élise ne sortait plus de lécole, elle rentrait à toute vitesse pour retrouver son frère. Sa première véritable risette, cétait pour elle, et cétait son prénom que Pierre prononça avant tous les autres.

Zéi ! criait en trottant le petit Pierre, courant vers sa sœur dans le jardin.

Je suis là, mon chéri ! Viens !

Les petits bras autour du cou, Élise fondait, couvrait de baisers les joues déjà sales.

Où tu étais encore à grimper ? Pourquoi cette tête noire de terre ? Viens vite, on va se débarbouiller !

Avec sa sœur, Pierre acceptait tout, même le savon. La grand-mère riait, les observant courir lun après lautre :

Un petit serpent ! Tiens-le bien, ou il se fera mal !

Dans cette effervescence, Élise oublia la lettre envoyée à son père. Nulle réponse narriva ; puis elle se dit que ce silence était, à sa façon, une réponse. Puisque son père se taisait, elle navait pas dimportance pour lui.

Tout cela la piqua quelques temps, puis loccupation reprit le dessus : Pierre remplissait ses journées.

La grand-mère, elle, remettait sans cesse sur le tapis le sujet des études ; mais Élise refusait den entendre parler.

Mamie, tu sais bien que cest irréaliste ! Si je pars étudier à Paris, comment ferez-vous ici, vous deux, toutes seules ? Non, nen parlons même pas.

Mais la grand-mère persistait, et Élise sagaçait : elle trouverait du travail au village, à la laiterie ou dans la petite épicerie ouverte par Céline et son mari. Céline avait déjà promis à Élise une place si elle restait.

Mais la grand-mère refusait découter.

Élise ! Ta mère a manqué sa vie ainsi, tu veux la même chose ? Je fais ça pour toi !

Mamie, je comprends, mais ne me force pas ! Il y a plus important que de suivre des études !

Cest alors, au beau milieu de ces querelles, que survint limprobable.

Elle revenait un soir de chez Céline avec Pierre, qui, épuisé davoir joué avec les jumeaux, rechignait, tenant la main de sa sœur. Devant la grille, il tira sur sa jupe :

Zéi, porte-moi !

Elle le souleva, sourit malgré elle à cette injonction adorable.

Elle ouvrit le portillon, fit deux pas sur le sentier… et simmobilisa. Sur la véranda, un inconnu saffairait. Debout sur un escabeau, il manipulait lampoule du plafond éteinte depuis aussi longtemps quelle sen souvenait.

Eh bien, maudite cerise, enfin ! sexclama lhomme en voyant la lumière sallumer. Il sauta de lescabeau.

Ce nest quà cet instant quil aperçut Élise et Pierre blottis lun contre lautre.

Ma fille

Paul fit un pas, deux, et, ignorant le léger mouvement de recul dÉlise, il la prit dans ses bras, ainsi que Pierre.

Ma chère petite

Élise vit, stupéfaite, des larmes couler sur les joues de linconnu.

Pardonne-moi, ma petite ! Je ne savais pas Cest ton fils ? demanda-t-il en désignant Pierre, fasciné par ce « monsieur » étrange débarqué chez eux. Tu me le prêtes, ce petit gars ? Laisse-moi donc le regarder !

Ce nest que là quÉlise comprit.

Ce nest pas le mien ! Enfin si, mais Ce nest pas mon fils, cest mon frère, Pierre

Ah bon ! Paul serra le gamin, qui nopposa aucune résistance, au contraire : Pierre sagrippa à son cou, frotta sa joue sur la barbe.

Ça pique !

Pas de souci, mon ptit bonhomme, je vais me raser ! Allez, viens, on rentre. Les moustiques ici sont féroces ! Ils mont presque dévoré vivant en vingt minutes !

Cest la rivière, papa

Je me souviens

La grand-mère accueillit Élise dun regard qui suffisait à comprendre : les anciens avaient réglé leur histoire, la paix était faite. Elle navait plus à être rancunière.

Quelle importance que ses parents se soient déchirés ? Lessentiel, cétait cette famille nouvelle qui se dessinait. Et elle voulut saisir sa chance.

Elle observa Pierre batifoler près du père, comprit que désormais, sa famille avait trouvé son homme, et se sentit soulagée

Puis, elle apprit que sa lettre navait pas été perdue : elle avait bien été remise à Paul, mais longtemps après. Une jeune femme y avait mis du cœur pour retrouver lancien locataire et lui transmettre le courrier. Ce ne fut possible quaprès divers essais. À peine reçue, la lettre resta des mois en attente pendant que Paul naviguait.

Dès que jai eu ton mot, petite, jai foncé ! Moi, je me croyais seul au monde Jai souvent écrit à ta mère après son départ, supplié de revenir, proposé de reconstruire notre foyer.

Et elle ?

Une fois seulement, elle ma répondu. Elle allait se marier, ma demandé de ne plus écrire. Alors, je me suis effacé Oh, si javais su ! Jaurais traversé la France à la nage, crois-moi ! Mon Dieu, pourquoi ai-je tant de chance ? Je ne le mérite pas Viens-tu avec moi ? Jai un grand appartement à Marseille, clair, et la mer à la fenêtre, les couchers de soleil qui donnent envie de vivre !

Papa Je ne peux pas partir sans Pierre, sans mamie ! Ce nest pas juste !

Qui te dit quils ne viennent pas ? Il y a de la place. Tu dois reprendre tes études ! Je marrangerai pour que mamie garde Pierre et que tu entres à luniversité.

Et on vivra comment ? Avec mamie on sen sort à peine ! Le père de Pierre ne donne rien, aucune pension, et il naide daucune façon. Il nest venu quune fois, dix minutes Depuis, plus personne. Cela fait plus dun an.

Ma fille, tu crois que je ne pourrai pas nourrir deux femmes et un enfant ? Quelle offense ! En route, les valises ! Mamie a déjà donné son accord, on nattend que ta parole. Tu la donnes ?

Je la donne, papa

Alors, Élise étreindra son père, bénissant ce jour où elle avait osé lui écrire. Puis elle partira, elle aussi, vers la grande bleue qui, sous son nom trompeur, na rien de paisible.

La vie dÉlise ne sera ni calme ni monotone, pleine de tempêtes et daccalmies, mais elle saura toujours où jeter lancre, trouver chaleur et refuge.

Dans son port, il fera toujours bon revenir. Là lattendraient les si chers parfums du chou mijoté de sa grand-mère, bien qu’Élise nait jamais appris à la cuire malgré tous les efforts.

Et, il y aura ce gamin espiègle, lattendant de sa petite voix en train de muer :

Salut ! Papa ma dit que tu rentrais ! Tu sais, tu mas manqué, Élise !

Toi aussi, mon chéri Toi aussi Tu mas manqué aussi, petit frère, répondit-elle en riant, son sac encore sur lépaule.

Paul, lair malicieux, leva les yeux du livre quil tenait ce vieux carnet dÉlise, couvert de ses lettres inavouées, quil avait retrouvé parmi les cartons du déménagement. Il referma doucement le cahier, et, sans un mot, le posa sur la commode près de la fenêtre ouverte sur la lumière vive de Marseille.

La grand-mère, un grand tablier tout frais sur ses habits, apparut sur le seuil, essoufflée et rougissante après avoir escaladé les marches.

Bon sang, vous allez pas rester plantés là ! Venez, la soupe refroidit ! Allez, à table !

Ils rirent, cette fois à lunisson, et dans la pièce dorée par la fin du jour, Élise sentit le passé cesser de tirer sur ses rêves. Il ny avait plus ni déshonneur, ni colère, ni regrets ; il ny avait que la chaleur retrouvée, et les regards mêlés damour, dadmiration, dun peu de maladresse aussi, mais tellement de promesses à cueillir.

La vie sannonçait toujours difficile ; il y aurait le manque parfois, les histoires anciennes que Marseille, la mer, la grand-mère ou Paul ne pourraient effacer tout à fait. Mais la table était grande, le pain tranché très épais, et le rire du petit Pierre roulait dans la maison neuve comme une vague claire.

Un soir, alors que la lune se levait sur le port, Élise sattarda sur le balcon et prit la main de son père, lasse davoir tant attendu ce geste.

Tu sais, Papa, un jour jai cru que je ne técrirais jamais. Mais regarde Parfois, il suffit dune lettre pour retrouver tout ce quon croyait perdu.

Paul lui serra la main, ému.

Parfois, il suffit douvrir une porte.

Élise sourit, appuya sa tête sur lépaule de son père. Elle ne se souvenait pas davoir été aussi légère.

En contrebas, la mer semblait applaudir, comme si elle saluait, elle aussi, la famille qui avait enfin trouvé son port dattache et, plus fort encore, son point de départ.

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