Tout le village de Saint-André savait depuis longtemps que Nicolas allait revenir. Les jeunes filles se préparaient, faisaient leurs coiffures, espérant attirer son regard. Mais Éloïse, pauvre orpheline, à quoi bon jouer ces jeux féminins pour elle ? Elle restait fidèle à elle-même. Pourtant, cest justement ainsi quil s’est tout de suite épris delle.
Les autres la jalousaient : quelle chance d’avoir séduit un tel garçon ! Nicolas, dès quil avait mis les pieds au village pour la première fois, avait fait tourner toutes les têtes. Grand, élégant, les épaules larges, et puis venu de Paris, où il avait étudié à létranger. Sa famille, cétait des notables, aisés, avec de bons revenus en euros.
Son grand-père, Monsieur Jean, avait été le maire du village et avait poussé tous ses enfants vers de belles réussites. Maintenant, il attendait les petits-enfants et se plaisait à raconter leurs exploits.
Tout le monde savait la date darrivée de Nicolas et se préparait en conséquence. Mais Éloïse, simple et sincère, ne se souciait pas de tous ces artifices. Son naturel fut ce qui fit chavirer le cœur du jeune homme.
Les autres tentaient pourtant tout pour attirer son attention, sans résultat. À la fin de ses vacances, Nicolas prit Éloïse avec lui à Paris. Monsieur Jean conseilla à son petit-fils : « Prends soin delle, la vie na pas été tendre avec cette enfant » Nicolas le promit.
À Paris, la vie na rien à voir avec celle du village : stress, agitation, tout va trop vite. Éloïse espérait que Nicolas resterait aussi attentif et doux, mais les choses prirent un autre tournant. Tant que les préparatifs du mariage occupaient leurs journées, que des projets communs les unissaient, il y avait de la tendresse.
Mais après leur lune de miel, tout changea. Nicolas semblait presque avoir honte de sa jeune femme. Sa belle-mère, Madame Martine, ne ladressait guère la parole, ou alors avec un mépris à peine voilé. Chaque mot delle faisait sentir à Éloïse quelle nétait pas à la hauteur pour son fils.
La soupe jamais assez salée, les chemises mal repassées, le sol jamais bien lavé… Éloïse souffrait de ces critiques, mais où pouvait-elle aller ? Dans ce petit appartement, pas déchappatoire. Trouver un travail fut impossible, Nicolas refusait :
Avec tes diplômes ? Tu ne gagneras quasiment rien. Reste donc ici.
Elle restait. Lorsquelle tomba enceinte, Nicolas était fou de joie. Tout semblait enfin prendre le bon chemin. La belle-mère cessa ses reproches, grondant même son fils pour quil prenne soin dÉloïse. Mais un drame arriva : elle perdit lenfant, et tout empira.
Tu nes bonne à rien, ni intelligente, ni solide. Tu nas quun joli visage, et à quoi bon ? soupirait la belle-mère. Nicolas se contentait de sourire, indifférent à ce quon disait de sa femme.
La seconde grossesse ne fut pas accueillie avec joie. Plus de tendresse, plus dattente. Seulement de limpatience. Il lui reprochait son apparence, devenant froid. Madame Martine tentait de le raisonner : un enfant mérite de naître dans lamour.
Mais Éloïse nen ressentait plus. Le couple dormait dans des chambres séparées, Nicolas partait travailler tôt, rentrait tard, évitant sa femme.
Les larmes coulaient la nuit, mais Éloïse navait nulle part où aller. Sans parents, elle voulait éviter ce sort à son enfant. Elle faisait tout pour sauver son foyer, cachant sa tristesse.
Le jour de laccouchement, personne ne laccompagna. Nicolas avait disparu depuis une semaine. Elle appela seule une ambulance. Une fois laccouchement passé, elle ne savait même pas où rentrer. Mais devant la maternité, une voiture décorée de ballons lattendait. Elle crut dabord à une surprise de Nicolas. Mais non : il ny avait que Madame Martine et Monsieur Jean, élégants, le sourire aux lèvres.
Merci, petite-fille, pour ce trésor. Ma petite-fille est la plus belle du monde ! sexclama Monsieur Jean. Sa belle-mère, habituellement distante, semblait fascinée par le bébé et ne la quittait plus.
De retour chez eux, la table était dressée et la tarte préférée dÉloïse, préparée par sa belle-mère, lattendait.
Je naurais jamais cru que Nicolas pouvait être aussi indigne, lâcha brusquement Madame Martine. Il ta laissée seule avec le bébé, il court les rues. Tant pis pour lui : nous, on va sen sortir. Je vais le faire effacer du bail, il ira où il voudra. Nous serons peut-être un peu à létroit, mais on y arrivera, et il ne ramènera plus personne.
Comment allons-nous lappeler ? proposa Monsieur Jean. Anne, comme ta maman ?
Éloïse se mit à pleurer, soulagée. Sa belle-mère la caressa doucement.
Ne tinquiète pas, ma fille, tu connaîtras le bonheur un jour. Regarde comme la maternité te va bien. Lui, il na pas su voir ta vraie valeur.
Je veux rentrer au village avec le bébé.
Tu as raison, répondit Monsieur Jean. Nous élèverons ensemble ta fille.
***
Deux ans après son retour à Saint-André, Éloïse reçut la demande en mariage de Julien, un jeune homme du village, honnête et gentil. Autrefois, avant Nicolas, elle naurait même pas posé les yeux sur lui. Mais son regard sur les hommes avait changé : elle voulait désormais quelquun dattentionné, qui la protégerait.
Épouse-le, tu ne trouveras pas mieux. Tu le connais depuis toujours. Et si Nicolas revient ?
Éloïse coupa court.
Il ne reviendra pas. Et puis, je ne laime plus.
Tant mieux, sourit le grand-père. Préparons un beau mariage.
***
Le jour du mariage, Madame Martine était venue.
Comment traites-tu Éloïse ? lança-t-elle à Julien, dun ton sévère. Aujourdhui, elle est rentrée du travail à pied. Et puis, il ny a pas dordre à la maison, et Anne na même pas ses collants repassés.
Et vous êtes ? demanda Julien, surpris.
Je suis la belle-mère.
Lancienne, précisa Julien.
Allons, ne vous disputez pas, intervint Éloïse en riant, une belle-mère reste toujours la belle-mère.
Cest lémotion, se défendit Madame Martine. Jai peur que vous me priviez de ma petite-fille…
Venez quand vous voulez, dit Julien, mais notre famille, nous la construirons à notre façon.
Éloïse regarda Julien, pleine de fierté : « Celui-là, jamais il ne me laissera tomber », pensa-t-elle, et elle sourit.
La vie nous enseigne quil ne faut pas juger une personne sur son apparence ou son passé. Le vrai bonheur vient quand on accepte lamour sincère et la simplicité du cœur, car ceux qui savent aimer humblement offrent toujours la chaleur dun foyer.







