Oh non, pas encore…, murmura doucement Élodie, en fixant lévier plein deau savonneuse.
Lhorloge de la cuisine affichait implacablement «1h15». Toute la maison sétait assoupie. Derrière la cloison, la petite Margaux respirait doucement. Dans la chambre, Simon devait déjà être en train de flotter entre rêve et demi-sommeil. Seule la lampe opaline projetait encore un disque jaune sur la table, où traînait une tasse de tisane camomille, refroidie depuis longtemps.
Une sonnerie déchira le silence, aussi nette quun coup de couteau. Longue, insistante, avec ces petites pauses qui laissaient à Élodie le temps de murmurer, impuissante : «Sil te plaît, pas ce soir encore…»
De la chambre, la voix éraillée et endormie de Simon :
Cest encore lui ?
Essuyant ses mains sur son peignoir, Élodie réprima un bâillement ce genre de bâillement qui aurait bien voulu dire : «je dors, le monde dehors, fiche-moi la paix» puis savança vers la porte. Sur le chemin, ses émotions se mélangeaient : de lagacement, une petite honte de sen vouloir, et cette fatigue épaisse, comme une couette mouillée.
À travers le judas, silhouette connue : large dépaules, dans un vieux blouson en cuir, la casquette enfoncée sur la nuque. Serge Morel, son beau-père, fidèle au poste, à moitié tourné vers la porte, appuyé dun bras contre le mur, transportant une grande boîte en carton.
À ses pieds, un sac du supermarché avec un logo vert Élodie savait déjà : ses fameux petits biscuits. Toujours les mêmes.
Elle ouvrit.
Ma petite Loulou ! Serge sillumina, comme si on était en plein midi. Oh, tu ne dors pas ? Parfait ! Jen ai pour dix minutes, pas plus.
Bonsoir, Serge… On est en pleine nuit, au cas où…, tenta Élodie, esquissant un sourire.
Mais voyons, la nuit est encore jeune ! répondit-il dun revers de main. Et moi aussi. Tu vas pas laisser un vieux dehors, non ? Jai un trésor, là.
Il secoua la boîte, sur le couvercle une étiquette délavée : «Pellicule 8 mm». Une annotation au stylo bic dans un coin : «1978. Jour de lAn. Maison». La boîte sentait la poussière, les vieux placards, et cette époque quÉlodie ne connaissait que par quelques photos.
Tu te rends compte ? Serge filait déjà dans lentrée sans attendre de «faites donc». Mon voisin lavait sur le dessus de ses placards. Je lui dis : «Cest à moi !» Au début il ny croyait pas, puis il a reconnu lécriture. Christiane, il dit.
Le nom de Christiane, décédée voilà dix ans, résonna dans le couloir comme un fantôme discret.
Simon apparut, ébloui par la lumière du couloir, en t-shirt délavé et bas de pyjama.
Papa… il est déjà une heure…
Justement ! senthousiasma Serge, Cest le meilleur moment pour se remémorer ! Ten as de la chance, frérot. À ton âge, à cette heure-là, on commençait seulement à danser…
Élodie sentait sa tête vibrer aux sons robustes de Serge. Et pourtant, au fond, une voix lui soufflait : «Il est seul Il fait noir chez lui. Peut-être quil a peur…»
Bon, venez à la cuisine. Elle ravala un soupir et ajouta : On fait doucement, Margaux dort.
Tinquiète, je suis discret comme une souris ! promit Serge en retirant sa veste.
Souris, pensa Élodie, qui sonne comme les pompiers.
***
À la cuisine, Serge sinstallait toujours sur la même chaise celle contre le radiateur, «sinon, mon dos proteste». Élodie lui versa du thé mécaniquement, façon service de nuit.
Simon, bâillant, savachit en face de son père, lœil rivé sur la boîte.
Quest-ce que cest, ça ? fit-il.
Notre cinéma ! déclara fièrement Serge. Pellicule. Ty es, petit, ta mère, Noël, les salades et la tête de tata Gisèle… tu te rappelles sa tronche, hein… Il éclata de rire. Bref, que des souvenirs.
Élodie sassit de côté, la tête sur la main. Les minutes redoublaient : «1h27», «1h28»… Serge, lui, semblait se réveiller pour la deuxième mi-temps.
Je revois encore, quand on ouvrit la porte après minuit, Il enchaînait, les yeux brillants. Les voisins, le froid, la neige, et ta mère qui dit : Il fouilla sa mémoire, «La nuit, il faut garder les portes ouvertes pour ceux qui en ont vraiment besoin…»
Élodie hocha la tête. Ces mots saccrochaient fort.
Papa, Simon se frotta les yeux. On la regarde, cette pellicule ? Cest pour ça que tu las ramenée ?
Oui mais… Serge reprenait du poil de la bête. Jai plus lappareil. Je pensais que tu pourrais en trouver un ? Tes bien informaticien, non ? Ça doit exister pour numériser, tout ça…
Dans un F2 au quatrième, timagines vraiment un projecteur 8 mm ? Élodie esquissa. Je le range avec le piano à queue et la presse Gutenberg ?
Sans tiquer sur lironie, Serge resta optimiste :
On va bien trouver, hein. En attendant, laissez-moi raconter !
Et il commença à enchaîner anecdotes et histoires : le premier appareil photo, les rires de Christiane qui glisse de la neige sous son col. Les mots coulaient, comme du thé dans la théière sans fin. Chez lui, la nuit nexistait pas ; il vivait à lheure du souvenir.
Élodie nécoutait plus que dune oreille, happée par une petite litanie intérieure : «Demain, lever à 7h, Margaux à déposer, le dossier, mes yeux piquent…»
***
Un faible bruit la tira de ses pensées.
Dans lembrasure, petite silhouette en pyjama étoilé, Margaux se frottait les yeux, ses cheveux dressés en hérisson.
Maman…, balbutia-t-elle, trébuchant un peu.
Oh Margaux, tu tes levée ? Élodie se précipita, ramassa sa fille pour éviter la chute.
Jai soif… et puis… jai encore rêvé de papi…
À la mention du mot «papi», Serge rayonna :
Tu vois ! bombant le torse Les enfants sentent le lien !
Margaux cligna des yeux, à moitié encore dans son nuage.
Tu viens me voir, toutes les nuits. Tu frappes, tu frappes… Moi, je peux pas fermer la porte, parce que… la poignée est brûlante…
Un froid glacé envahit Élodie. Simon fronça les sourcils.
Mais… cest quoi ce cauchemar ? murmura-t-il.
Ce nest pas un cauchemar, assura Serge. Cest lâme de lenfant qui répond à son papi !
«Ou peut-être à la recherche du silence», pensa Élodie. Mais à voix haute, elle proposa :
Viens, Margaux, on va se recoucher. Papi viendra… euh… une prochaine fois.
La nuit ? sétonna Margaux.
Le regard quÉlodie croisa chez Serge était sincère, presque enfantin.
Même le jour, Margaux, murmura-t-elle cest bien mieux.
Margaux renifla et colla sa joue contre lépaule de sa maman.
Élodie raccompagna sa fille, la borda, les sens en alerte ; sur la cuisine, Serge continuait son monologue, à mi-voix… mais bien trop entraîné pour cette heure.
Elle caressa doucement la tête de Margaux, se faisant la réflexion amère : «À chaque fois, ses dix minutes virent à lheure et demie : biscuits, thé, paupières lourdes, routine cassée…»
Dans le couloir, lhorloge filait vers deux heures. Élodie inspira. Sa patience, comme un réveil, commençait à décompter…
***
Et rebelote, une heure du mat ! râlait Élodie une semaine plus tôt au téléphone. Sans gêne ni scrupule, on se croirait dans un relais de nuit.
Olivia, son amie de la fac, laissait échapper des petits «hm-hm».
Ma chère Élodie Morel, déclama-t-elle, faussement solennelle, toutes mes condoléances : tu vis dans une maison hantée par lesprit du grand âge !
Très drôle, soupira Élodie. Jen peux plus. Je narrive même plus à mendormir tranquille, je guette toujours le prochain coup de sonnette… Et il vient, fatalement ! Une heure, une heure et demie, jamais plus tôt. Besoin de dix minutes, soi-disant.
À toi le mode hardcore : réveil de nuit, bouilloire, monologue à rallonge, et pour toute récompense… des boudoirs.
Élodie ne put sempêcher de sourire.
Il ramène toujours les mêmes petits gâteaux, tu sais ! glissa-t-elle. Des sablés avoine, paquet vert. Jen peux plus de les voir…
Cest devenu son totem, réfléchit Olivia. Mets-lui un réveil invité.
Pardon ?
Bah, appelle-le toi à une heure du mat, pour changer.
Mais cest cruel, ça ! ricana Élodie.
Cest pour rire. Mais sérieusement, si tu ne fixes pas de limites, il pensera que ça ne te dérange pas. Et puis, tu ouvres toujours…
Enfin… cest mon beau-père, Olivia. Il est seul, veuf, Simon est son unique fils… Comment lui dire : «Serge, ne venez pas la nuit» ? Il a des soucis de santé, il est fragile…
Toi aussi, tas un cœur et des pressions artérielles, une gamine, un taf. Les limites, cest pas méchant. Cest penser à toi et cest parfois mieux pour tout le monde.
Élodie garda le silence. Parler de limites la picotait. Pour elle, une bonne belle-fille, cest celle qui encaisse
***
Le premier passage de Serge, cétait six mois après la mort de Christiane.
À lépoque, Élodie croyait que ce serait «une fois». Un moment de chagrin quon partage entre nuit sombre et silence, loin de la foule du jour.
Ils étaient allongés avec Simon, la chambre était noire, juste une tache lumineuse sur le rideau. Le silence basculait doucement vers le sommeil quand un bruit sec fit vibrer la porte.
Qui sonne à cette heure ? sursauta Élodie.
La sonnette insistait, presque désespérée. Simon enfila un pantalon à la hâte :
Il a dû arriver quelque chose…
À louverture, Serge défait, sans manteau ni casquette, le vieux pull sur les épaules, les yeux humides.
Excusez-moi… je pouvais pas rester chez moi… Trop vide.
Il sentait le tabac et le froid, tenant son sac de sablés.
Papa, tas un souci ? Cest ton cœur ?
Non, non… je voulais juste vous voir.
Un nœud sétait desserré dans la gorge dÉlodie. Elle revoyait les funérailles, Serge serrant son chapeau, le regard perdu.
Ils lavaient installé à la cuisine, servi un thé. Cette nuit-là, pas dhistoires, il triturait ses gâteaux :
Elle aimait ça, boire du thé la nuit…
Ses mains tremblaient.
Ce matin au magasin, jai vu ces sablés… Cest là quon sest connus, sur ce rayon. On a attrapé la même boîte. Elle a dit : «Prenez-la, je fais attention à ma ligne». Jai su que je devais lépouser.
Ce soir-là, Élodie ressentit plus de tristesse que dimpatience.
Passez quand vous voulez, Serge… dit-elle, raccompagnant son beau-père à laube. On est là.
Elle lavait dit, vraiment. Serge ne venait plus que quand il en ressentait le besoin. Dommage quà chaque fois, ce soit au beau milieu de la nuit…
Puis il y eut une deuxième fois. Une troisième. Jusquà perdre le décompte des intervalles entre les visites.
***
Quand Élodie essaya den parler à Simon, il haussa les épaules, impuissant.
Tu sais, il a toujours été un oiseau de nuit. Lisait, bricolait ; même quand jétais gosse, il veillait jusquà deux heures à la cuisine.
Oui, mais cétait chez lui. Là, cest ici.
Mais… cest la maison de famille, pour lui. Peut-être quil a juste peur, seul dans son appart. Surtout la nuit.
Moi aussi jai peur… avoua Élodie. De ne plus dormir. Margaux se réveille. Je sursaute à chaque sonnerie.
Simon se murait dans son malaise. Entre père et fils, une gêne indiscutable. Le «cest quand même son père» coupait court aux discussions.
Une nuit, Élodie craqua. Elle ne se leva pas.
Allongée dans le noir, elle fit semblant de dormir. Simon ouvrit. La porte grinça. Brefs échanges, voix basses.
Au bout dun moment, de petits chuchotements solitaires. Par curiosité, elle sapprocha discrètement de la cuisine.
Serge, seul à table, Simon sétait éclipé. Devant lui, plein de vieilles photos. Juste la lueur de la lampe, une petite scène improvisée.
Christiane… te voilà… chuchotait-il, fixant les clichés. Tu ten faisais avec ta robe dété… Tavais peur que je taime moins si tu grossissais… Jaurais dû te dire…
Il tournait les photos.
Et voilà le petit Simon, tout morveux. La télé, on regardait des films ensemble… Tu te souviens de Sacha, venu en pleine nuit ? On fermait la porte quà la toute fin. Tas dit : «On laisse la porte ouverte, tant quon est vivants.»
Il se parlait à demi-mot mais, à travers la mémoire, mendiait en silence : «Laissez-moi au moins une porte ouverte la nuit…»
Élodie, debout, sentait son agacement mêlé de compassion. Il nétait pas un monstre. Juste un homme perdu dans la nuit des autres.
Ça ne la soulageait pas. Au contraire, cétait plus compliqué.
***
Un jour, elle décida de plaisanter.
Cétait le début de lété, il faisait doux. À la sonnerie, Élodie attrapa un kimono fleuri au-dessus de son pyjama, enfila le masque de sommeil dOlivia pour le style et ouvrit théâtralement.
Ah, la star du film ! ironisa Simon.
Eh oui ! ce soir, projection spéciale chez les Morel !
Bonsoir, bienvenue à la séance de minuit !, lança-t-elle comme sur une scène. Au programme : thé, biscuits et insomnie chronique…
Serge se tapa les cuisses.
Je pensais que vous étiez déjà des petits vieux, à dix au lit !, sesclaffa-t-il.
Dans la cuisine, elle sortit démonstrativement un nouveau paquet de café, tapota sur leur minuteur.
On devrait en faire une coutume : la «nuit à litalienne». Mais le réveil à six heures reste, hélas.
Oh, je préfère avoir des histoires à raconter ! La nuit, les meilleurs souvenirs…
Puis, lair inspiré :
Il y a des portes qui ne devraient jamais être fermées… on ne sait jamais pour qui.
Cette phrase saccrocha à elle. On sentait la tendresse, mais aussi la menace.
«Sauf que les gens dedans, cest des humains aussi», pensa-t-elle. Mais à haute voix :
Et puis y a des fenêtres à fermer, si on veut pas attraper froid.
Serge ignora la pique, repartant dans ses récits, insensible à la fatigue qui montait chez Élodie.
***
Une nuit, elle ne répondit tout simplement pas.
Margaux malade, fièvre, nuits blanches. Élodie venait à peine de la recoucher, sécroulant sur le lit. Le carillon retentit fidèle.
Non, pas ce soir…, murmura-t-elle.
Seule à la maison, elle attendit. Deux sonneries. Trois. Puis silence.
Elle compta jusquà cent, deux cents. Le cœur battant. Un peu fière, un peu coupable : «Tu vois, tas pas ouvert et le monde continue…»
Le lendemain matin, en ouvrant la porte pour sortir les poubelles, elle trouva le sac vert biscuits, légèrement humides. Un petit mot enfantin : «Vous dormiez. Nai pas voulu réveiller. S.»
Cest tout. Pas de reproche, rien juste ce sac.
Élodie ressentit un picotement, entre honte et colère : «Pourquoi devrais-je me sentir coupable de vouloir dormir ?»
***
Après chaque visite nocturne, lappartement semblait imbibé dhumidité.
Margaux avait pris froid sortie pieds nus dans la cuisine, attrapant la toux. Élodie semblait un panda au travail, collectionnant les tasses de café.
Un soir, lançant la soupe, elle fixa Simon et lâcha brusquement :
Jen peux plus…
De quoi ?
On ne peut pas vivre à son rythme nocturne. On nest pas un salon de thé durgence. Y a Margaux, mon boulot… Je ne suis plus chez moi chez moi.
Simon allait dire «mais enfin…» quand elle larrêta dun geste :
Non, écoute. On me répète qu«il est seul», «cest son père», quil «va mal»… mais moi ? Je suis lépouse, la mère, la personne qui existe et qui fatigue. Personne ne ma demandé comment je tenais le coup.
Il resta muet.
Voilà ce quon va faire : ce soir, quand il vient, on sassoit à trois. Pas de blague, pas de «juste dix minutes». Je lui dis quil me faut mes nuits. Vraiment. Sans coups de sonnette.
Tu veux… lempêcher de venir ? murmura Simon.
Non. Quil vienne. Mais pas la nuit. Pas après 21h. Je veux quon sorte son habitude de notre sommeil.
Simon soupira longuement.
Il va mal le prendre…
Jai déjà encaissé. déclara Élodie calmement. Et mes oui se sont transformés en résignation.
Cétait la première fois quelle posait tout à voix haute. Simon baissa les yeux.
Daccord. Ce soir, je suis avec toi.
***
Quand elle vit la boîte à pellicule entre les mains de Serge, tout se mit en place dun coup.
«Fêtes familiales 1979», lu-t-on sur le couvercle. Serge, enlevant sa veste, la posa sur la table en souriant.
Vous vous rendez compte ? Toute une vie là-dedans !
Peut-être quon peut parler dabord ? suggéra prudemment Élodie.
De quoi donc ? Parlez… Serge restait preneur.
Élodie échangea un regard avec Simon qui lui fit signe doser.
Serge, commença-t-elle cest formidable que vous ayez retrouvé cette pellicule. Et on est heureux de vous voir. Mais… il faut quon parle.
Daccord. Serge sassombrit.
Vous passez souvent chez nous tard. Après minuit. Pour vous, la nuit, cest paisible. Nous, elle est sacrée… parce que demain il y a lécole, le boulot. On est très fatigués de ces réveils à toute heure.
Serge fronça les sourcils.
Je vous gêne alors ? demanda-t-il, la voix soudain basse.
Simon intervint :
Papa, tu ne nous gênes pas, mais… la nuit cest trop dur. Surtout pour Loulou. Et Margaux.
Élodie approuva calmement.
Jangoisse à chaque coup de sonnette, avoua-t-elle. Je sursaute, je narrive plus à trouver le sommeil. Et Margaux… Elle rêve chaque nuit de quelquun qui frappe…
Serge passa de Simon à Élodie, puis à sa pellicule.
Je croyais… quon faisait comme avant… Christiane et moi, on buvait le thé la nuit. La porte était toujours ouverte. Si quelquun vient la nuit, cest quil en a vraiment besoin…
Nous aussi, la nuit, on en a besoin besoin de dormir. On ne ferme pas la porte pour vous exclure, mais pour soccuper de nous et de Margaux, répondit Élodie, douce mais ferme.
Silence.
Serge fixait ses mains, tremblantes.
Vous ne voulez plus que je vienne, cest ça ?
Si, mais pas la nuit. Venez en journée, ou avant dix heures, appelez avant. On aura du thé, vos gâteaux préférés, on sera prêts.
Simon ajouta :
Papa, on veut profiter de toi sans lépuisement. Plus la nuit.
Serge resta longtemps sans voix, puis souffla doucement :
Javais pas réalisé à quel point je vous pesais. Dans ma tête, si je dors pas, personne ne dort…
Un poids sévapora dans la poitrine dÉlodie.
Il nétait pas égoïste ; juste perdu dans un temps arrêté, la nuit du départ de Christiane.
Pourquoi pas organiser la séance pellicule samedi, laprès-midi ? On sera tous là, tu pourras raconter, Margaux sera éveillée. Comme un vrai Noël 1979, avec thé et biscuits !
Serge regarda tour à tour la boîte, Simon et Élodie.
Et si… la nuit je me sens seul…
Téléphonez ! On répondra. Mais pas tous les soirs. Si cest grave, on sera là. Mais pour le thé, ça attendra le soleil.
Simon approuva.
Papa, je veux te voir quand je tiens debout, pas à demi-conscient. Et là, je ne retiens même plus tes anecdotes…
Serge eut un sourire, triste et tendre.
Je suis un vieux fou. Je croyais quun petit détour «pour dix minutes», cétait rien…
Tes «dix minutes», ça fait douze mois… répliqua Élodie gentiment.
Il acquiesça.
Va pour samedi. Jy laisserai mes expériences nocturnes. Je rentre.
Je vous raccompagne, proposa Élodie.
Dans lentrée, il mit une éternité à enfiler sa veste.
Si jamais je sonne trop tard…
Je penserai que ça va mal, et je minquiéterai. Mais je nouvrirai pas toujours. Je suis humaine, moi aussi.
Il hocha la tête. Dans ses yeux, quelque chose avait changé : un respect neuf pour la sincérité dÉlodie.
***
Le samedi, Élodie tint promesse.
Sur la table, un vieux projecteur prêté par une collègue de Simon, la pièce transformée en mini-cinéma, rideaux tirés et drap blanc punaisé au mur.
Serge, émoustillé, assis près de la machine, la pellicule serrée comme un trésor. Margaux nichée sur les genoux dÉlodie, peluche entre les bras. Simon, concentré avec les câbles.
Enfin, la lumière : un rayon crémeux sur le mur, des silhouettes effacées reprenant vie.
Une jeune femme en robe fleurie Christiane, sourire solaire. Serge, tout cheveux, lèvres sur son épaule. Un Simon dodu, confiant. Table de fête, mandarines, guirlande, pancarte sur la porte : «Notre maison reste ouverte, même la nuit, pour les proches».
Élodie sentit un nœud se former à la gorge.
Serge sanglota discrètement, bouleversé.
Cest elle qui a écrit ça. Elle tenait à ce que tout le monde le sache…
Sur la pellicule, Christiane ouvrait la porte en riant : «Entrez !», la lumière, la fête… Au pied un cadran : «1h05». Et un petit mot : «On est toujours les bienvenus portes ouvertes».
Serge ne put retenir ses larmes ; les épaules en secousses.
Margaux sétait endormie dun sommeil paisible, la main autour du cou dÉlodie.
Le projecteur soufflait encore, montrant Christiane essuyant la vaisselle, Serge lembrassant sur la joue, le petit Simon filant autour de la table.
Élodie comprit. Les visites nocturnes de Serge, ce nétait pas seulement une habitude ; cétait sauver un peu du temps où les portes, la nuit, étaient ouvertes pour lamour, pas pour effacer les limites des autres.
***
Quand ils éteignirent le projecteur, Margaux dormait, la pièce baignait dans un crépuscule doux.
Serge, les larmes aux yeux :
Pardonnez-moi. Je croyais faire du bien, venir vous voir la nuit… Au moins, jétais pas seul.
Vous ne lêtes toujours pas. Même sans descendre à une heure du matin. Ouvrons les portes le jour, maintenant…, chuchota Élodie.
Deux jours plus tard, Élodie fit ses courses. Elle prit le vieux paquet de sablés, et aussi un petit thermos argent, motif montagne, «garde la chaleur huit heures», disait létiquette.
À la maison, elle glissa tout dans une boîte, ajouta un petit trousseau.
Sur une carte, elle écrivit : «Serge, tu es toujours le bienvenu chez nous. Surtout le matin. Le thermos pour garder la chaleur du thé, la clé, pour ouvrir de jour quand tu veux. Préviens avant de venir. On taime. Élodie, Simon, Margaux».
Puis elle appela Serge, en pleine journée, pour la première fois de sa propre initiative.
Serge, bonjour ! Demain, viens prendre le thé. Le matin, quand tu veux, mais avant midi.
Il rit, soulagé.
Ça devient officiel ?
On lance une nouvelle tradition ! Sans horaires de nuit.
Le lendemain, à 10h précises, Serge arriva. Il avait prévenu, la veille, dun SMS laconique («je pars à neuf»). À son bras, un bouquet de marguerites.
Cest pour toi, Loulou, bredouilla-t-il. Pour la patience…
Et sous son coude, une peluche un ours à bonnet de nuit.
Pour Margaux, aussi. Un veilleur. Comme ça, papi lui racontera des histoires pendant ses rêves, au lieu de frapper.
Élodie sourit sincèrement.
Entre, le thé est prêt.
Dans la cuisine baignée de soleil, le thé était bouillant, les sablés croustillants. Margaux, bien réveillée, câlinait lours. Simon racontait son nouveau projet à son père, qui répliquait en racontant une fois où il avait confondu le train de jour et le train de nuit. Cétait toujours Serge et ses anecdotes. Mais lheure était autre. Le matin, la visite attendue, rien dimposé.
Le soir, en couchant Margaux, Élodie entendit :
Maman, cette nuit, jai pas rêvé de papi…
Ah bon ? Tu trouves ça bien ?
Oui… jai juste dormi. Et ce matin, il était… vrai.
Dans la pénombre, Élodie sourit.
Et si on gardait ça ? chuchota-t-elle.
À 1h15, la nuit fut silencieuse. Aucune sonnerie. Élodie, pour la première fois depuis longtemps, se leva delle-même, reposée.
Elle comprit quon pouvait poser ses limites sans crier, ni culpabiliser. Le monde navait pas changé de cap. Serge navait pas disparu, il avait seulement cessé ses visites à «son» heure.
Cétait déjà une belle victoire, pour elle… et pour toute la famille.





