Le Destin se répète
Tu sais, ce soir dhiver à Paris, la nuit était tombée à une vitesse folle il devait être à peine six heures que le ciel était déjà dun bleu presque noir, la ville scintillait sous la lumière tamisée des réverbères. Chez Lucas, cétait le cocon parfait: chaleur douce, lumière miel du lampadaire diffusée dans le salon, ça dessinait les ombres des meubles et il y avait dans lair un parfum de bougies et de thé assez irrésistible. Sur la table basse typique, celle en bois chinée chez Emmaüs deux grosses tasses dégageaient une vapeur pleine darômes de menthe et de miel. Il avait déposé à côté une petite assiette de biscuits sablés. Dehors, Paris se transformait doucement en boule à neige, les gros flocons venaient sécraser contre les carreaux ou samoncelaient timidement sur le rebord de la fenêtre.
Lucas venait de finir de dresser la table basse. Il avait sorti ses mugs préférés, aligné les petits sablés et même allumé une de ses bougies à la vanille pour peaufiner lambiance. Quand, on toque à la porte. Il se lève, traverse le couloir et ouvre: cest Romain, la mine un peu chiffonnée, rouge davoir affronté le froid du boulevard.
Jétais gelé, pire quun chien dehors, marmonne Romain en rentrant, balançant la neige de son manteau sur le carrelage. Son col était couvert de flocons et même ses sourcils avaient gardé quelques cristaux. Sérieux, il ny a quà Paris quon tient absolument à sortir dans ce temps. Tu fais bien de rester au chaud
Cest pile ce quon fait, lui répond Lucas avec un sourire complice en lui prenant son manteau. Entre, on sétait lancé dans un goûter avec Camille, mais je me doutais que tu voudrais te réchauffer aussi.
Ils rejoignent le salon, Romain se précipite sur la première chaise moelleuse, il attrape la tasse, la serre entre ses mains, ferme les yeux un instant pour profiter du retour du sang dans ses doigts.
Dis-moi, quest-ce qui se passe? Cest pas ton genre de passer à limproviste… Cest pas ce soir que tu devais aller chez ta belle-mère avec ta femme et ton fils?
Lucas a la voix un brin taquine, le regard qui flaire le scoop. Il sirote son thé, attend que ça vienne.
Je devais ouais… mais jy suis pas allé, souffle Romain avec un faux sourire.
Je vois. Et Clémence? Et Paul, comment ils vont?
Romain reste figé, hésite. Puis il soupire, comme pour chasser un nuage de pensées.
Ça va… Enfin, tu vois quoi, lâche-t-il, faussement léger, alors que Lucas sent bien quil y a un truc lourd derrière ce ça va.
Il fait tourner sa tasse vide entre ses mains comme si ça allait laider à sorganiser lintérieur. Il évite le regard de Lucas, inspecte la bibliothèque, la litho au mur, les rainures du bois de la table basse.
Et puis, enfin, il souffle, à peine audible :
Jai demandé le divorce.
Lucas se fige. Sa tasse tremble un peu, une ride trouble la surface du thé. Il fixe son ami, ébahi, espérant une blague. Enfin, il articule :
Attends, sérieux? Avec Clémence?
Romain acquiesce, le regard braqué dehors, lair de chercher des réponses dans le ballet des flocons.
Oui, confirme-t-il, après un moment. Jai rencontré quelquun Manon. Avec elle, tu sais, jai limpression de respirer à nouveau. Cest comme une lumière à la fenêtre, tu comprends?
Lucas essaie de garder son calme, mais ça gronde sous la surface.
Tu crois pas que cest juste un feu de paille? Un coup de tête? Tas un gamin, Paul, il a quoi, deux ans? Tu te souviens de tes mots, de ton enfance?
À ce moment-là, Romain se redresse, un éclat neuf dans les yeux, déterminé.
Jy ai réfléchi, Lucas! Je peux plus me forcer, jouer un rôle tous les matins, ça sonne faux, cest plus moi Avec Manon, je retrouve un sens, des envies, limpression de faire les choses pour moi pour la première fois. Et Paul je labandonne pas, je serai présent, je ferai pas comme mon père.
Lucas est replongé dans ses souvenirs: la cour décole, des automnes gris, le regard de Romain ado, jurant quil ferait jamais comme ce père qui était parti. Je battrai pour les miens jusquau bout, Loulou. Jamais je déserterai.
Les mots dado résonnent aujourdhui, alors quil a en face de lui un homme, les poings serrés dhésitation. Lucas murmure, presquen secret :
Tu te rappelles au collège, quand tu jurais ne jamais faire comme lui ?
Romain change dattitude, crispé.
Oui je men souviens. Et alors? tes là pour me faire la morale maintenant ?
Tes en train de faire exactement pareil, calme mais déterminé, réplique Lucas, sans lâcher ses yeux. Tu laisses femme et enfant, tu les lances dans le vide.
Romain saute du canapé, fait les cent pas, les yeux brillants de colère et denvie dexpliquer.
Mais non, cest pas la même chose! Mon père est parti, il sest volatilisé, sans jamais rien dire. Moi je prends mes responsabilités, jai discuté, jai pas fui, je veux bien faire, même si cest douloureux. Paul je compte pas le lâcher! Je viendrai, je le prendrai les week-ends! Cest différent, Lucas, cest pas pareil!
Lucas le laisse finir, trace son doigt sur la table, pensif. Puis la question tombe, posée tout bas, mais qui fait mouche:
Tu penses vraiment que pour Paul, le résultat change? Que parce que tu lui expliques il aura moins mal quand tu seras pas là le soir? Ce dont il aura besoin, cest que son père soit là, cest tout.
Romain sarrête, la tête basse, il observe le tapis comme si les réponses étaient là.
Dans sa tête, des images senchaînent: mini-Romain gelant devant la grille de lécole à attendre une mère débordée, douze ans et le regard en biais des copains il est où ton père? et la boule dans la gorge, seize ans et la guitare pourrie offerte par lhomme invisible, quil balance contre le mur. Un bruit sec, écho de déception.
Parfois il enviait Lucas: son père qui venait à tous les matches de foot, qui bricolait le vélo, toujours à demander comment ça allait à lécole, qui formait une équipe indéfectible avec sa mère.
Ton père, cest un super-héros, tas dit un jour, souviens-toi.
Lucas avait juste haussé les épaules, un sourire malicieux:
Il maime, cest tout.
Ça, Romain commence seulement à piger tous les sens aujourdhui.
Mais là, assis dans ce salon tiède, cest la panique qui le gagne. Les souvenirs font surface si violemment quil tangue. Lucas reprend :
Je pense pas que tu réalises Tu dis je fuis pas, mais est-ce que tas lutté vraiment pour sauver ce que tavais? Tas essayé, sincèrement, ou tu tes dit cest trop tard, jefface tout?
Romain a pâli, il hésite, secoue la tête.
Jai essayé, je te jure. Mais la routine, ça tue tout On a tenté, parlé, mais tout redevenait pareil. Comme une boucle qui recommence, encore et encore.
Lucas se penche, le ton plus doux, mais aussi plus authentique.
Cest drôle, mais est-ce que tas déjà juste offert un bouquet de roses à Clémence, pour rien? Emmené dîner sans raison? Dis un compliment, juste parce que ten avais envie?
Ça suffit tes leçons! grogne Romain, et cest sorti plus fort quil laurait voulu. Ta vie à toi, cest la photo parfaite, alors facile de donner des conseils…
Mais Lucas reste calme, il sait que la douleur parle autant que Romain.
Je parle pas de perfection, reprend-il posément. Je parle de ne pas refaire les schémas quon a subis.
Romain explose, à cran:
Tu comprendras jamais cque cest, de grandir sans figure paternelle, de jamais compter pour lui, jamais ! Sa voix craque, comme sil se vidait dun vieux chagrin.
Lucas se lève, reste à distance :
Donc tu vas imposer ça à Paul? Faire exactement ce que tu as détesté?
Romain reste la main sur la poignée de la porte. Plus de rage, juste du flottement dans les bras et un regard perdu.
Tes incapable de comprendre dit-il, une lassitude immense dans le souffle.
Je comprends pas quon puisse briser sa famille pour une histoire damour passagère, alors non, tu las dit, ça je peux pas comprendre.
Lâche-moi la grappe, Lucas! sexclame Romain en sortant, la porte dentrée résonne dans tout lappartement.
Lucas reste figé, fixe le fauteuil orphelin. Un peu comme sil attendait un retour impossible. Finalement, il senfonce dans le canapé, la main sur le visage, à essayer dordonner le bazar dans sa tête.
Après quelques minutes, Camille passe la porte, en peignoir, une serviette jetée sur lépaule elle vient évidemment de la salle de bain. Son visage affiche linquiétude, elle regarde autour, remarque la porte restée entrouverte.
Quest-ce qui sest passé? Jai entendu des voix demande-t-elle doucement, se glissant contre lui.
Lucas soupire, les mots difficiles à formuler.
Romain quitte Clémence, il a rencontré une autre femme. Il a osé prononcer le mot divorce…
Camille porte la main à son cœur, bouche bée.
Mais Paul? Clémence? On les voyait si heureux, pour lanniversaire ou au Nouvel An
Tu vois Et maintenant, il refait le même geste que son père. Cest dingue, il sen rend même pas compte. Le cycle se répète
Camille reste songeuse, cherche la nuance avant de juger.
Tu sais Peut-être quil sest paumé, tout simplement. Parfois, on pense trouver une issue alors quon ne fait que fuir un malaise Peut-être quavec du recul
Lucas hoche la tête, lair absent.
Peut-être, oui. Mais il répète lhistoire quil a toujours maudite. Il savait ce que ça fait, pourtant
Camille pose la main sur son épaule, douce, silencieuse. Pas besoin de grand discours. Juste dêtre là.
La neige continue à tomber, recouvrant la ville de son silence mouillé. Dans lappartement, le seul bruit qui reste, cest la trotteuse de lhorloge.
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Une semaine plus tard, Lucas et Camille se retrouvent devant lappartement de Clémence. Froid piquant, vent du nord sur les trottoirs du quinzième. Camille tient un gâteau aux pommes dans une boîte nouée dun ruban bleu, léquilibre parfait entre sincérité et délicatesse.
Lucas rajuste son écharpe, un petit sourire à sa femme, puis il appuie doucement sur la sonnette. Dedans, on entend marcher; la porte souvre finalement, Clémence apparaît, surprise.
Lucas? Camille? Euh vous faisiez quoi dans le coin?
On voulait juste prendre de tes nouvelles, hasard Camille avec un sourire bienveillant en offrant le gâteau. On peut entrer?
Clémence hésite, puis sefface, leur laissant le passage.
Lappartement a changé datmosphère: dhabitude, cétait animé, rempli de bruits denfant, mais là, tout semble figé, la table dînette déserte, la télé coupée. Camille regarde autour, presque déçue de ne pas entendre les rires.
Paul est encore chez la nounou, explique Clémence, perçant le silence. Aujourdhui, ils ont un spectacle au centre, alors je ne le récupère que dans deux heures.
Elles vont vers la cuisine, Clémence met leau à bouillir, sort des tasses, ses gestes sont automatiques, comme si tout devenait une chorégraphie rassurante. Elle fait le thé, mais laisse sa tasse intacte, ses mains autour pour se réchauffer.
Tu tiens le coup? tente Lucas.
Clémence hausse les épaules, le regard qui fuit.
Il faut, pas vraiment le choix Le boulot, ça occupe lesprit, heureusement.
Un silence, puis elle continue:
Paul ne comprend pas tout. Il demande parfois pourquoi son père nest pas là. Je dis quil travaille beaucoup, il a lair de gober. Au moins, il ne pleure pas.
À ses mots, Camille pose instinctivement sa main sur la sienne, doux, sans un mot. Clémence serre ses doigts, lâche un remerciement du regard, puis se reconcentre sur sa tasse.
Si jamais tu as besoin, pour Paul ou un coup de main, ou simplement parler, on est là, souffle Camille d’une voix chaude, sans pathos, juste une promesse.
Clémence relève les yeux, lémotion la gagne, une larme descend quelle ne prendra même pas la peine dessuyer.
Merci, vraiment Jai eu limpression ces derniers temps dêtre seule au monde… On croit toujours être bien entourée, mais dans les moments durs, il reste plus grand-monde.
Lucas se penche vers elle, rassurant: Tu peux compter sur nous. Vraiment.
Les mots sont simples, mais tu sais quelle les prend comme un trésor précieux. Camille serre doucement sa main, puis rit:
Allez, on va goûter ce gâteau! Je lai peut-être laissé un peu trop caraméliser, mais tu verras, il est pas mal.
Clémence esquisse un sourire, tire la boîte vers elle, se saisit d’une petite cuillère, le geste timide, mais cest justement ce quil lui faut pour se réancrer au présent.
*******
Trois ans après, cest un dimanche splendide à Vincennes. Paul, qui a cinq ans maintenant, cavale sur lherbe avec son ballon rouge. On entend le rire de môme à des kilomètres, ça fait rayonner tout le parc. Sur le banc, Camille berce leur petite Margot qui dort dans sa poussette, alors que Lucas ne lâche pas Paul des yeux, les bras croisés, attentif et protecteur.
Il a tellement grandi, tu trouves pas? sémerveille Camille.
Oui Clémence assure, admet Lucas, les yeux pleins de fierté. Elle donne tout pour son fils.
Camille se fait plus grave.
Je te jure, elle en bave. Romain annule les week-ends à la dernière minute, passe à côté des anniversaires. Vendredi, il devait venir le voir, il a envoyé un SMS à six heures du mat’ trop de boulot.
Lucas soupire ce manège, il le connaît par cœur. Romain fait des apparitions express, offres des jouets hors de prix, promet des sorties improbables, mais oublie dêtre là vraiment. Et quand il vient, cest pour surveiller lhorloge plus que son fils.
Je lui ai déjà parlé, tu sais, souffle Lucas en observant Paul faire une feinte avec son ballon. Je lui ai dit quêtre père, cest pas juste un statut quon raye avec un chèque ou une peluche. Cest être présent, réconforter, partager. Il rétorque que cest une période, quil cherche sa voie.
La période dure, remarque Camille, triste plutôt que critique. Paul commence à le sentir. Hier il a demandé à Clémence : Maman, est-ce que Papa ne maime plus? Elle a tenu bon, mais ça se voit que ça la ronge.
Lucas serre les poings, mais les relâche aussitôt.
Je crois que Romain comprend pas quil est devenu celui quil ne voulait jamais être, tu vois Il accuse son père mais finit par filer le même costume.
Oui, soupire Camille, et cest à Paul dencaisser.
À ce moment, le petit Paul revient en courant :
Tonton Lucas, regarde ma figure!
Il exhibe son ballon, fait une pirouette, repart aussitôt sur la pelouse.
Heureusement quil ta, observe Camille, avec une tendresse infuse. Pour lui, tes celui qui compte, qui rate jamais un rendez-vous, qui disparaît pas.
Lucas acquiesce, les yeux pleins de promesses silencieuses. Si Romain fuit, lui assurera que Paul ne se sente jamais abandonné que son histoire ne se répète pas.
Le soleil tape fort, les enfants rient, la poussette avance au rythme du vent, et Lucas sent naître en lui lengagement de tenir bon. Que Paul ait un adulte solide, toujours là, peu importe les tempêtes. Parce quon a beau vouloir réinventer son passé, ce qui compte finalement, cest lamour et la sécurité quon offre au présent.







