Épouse accommodante
Claire, tu mentends ? La voix dHenri résonnait posément, presque bureaucratique, comme sil annonçait quil manquait de baguette.
Claire se tenait devant la fenêtre, le regard perdu dans la cour. Là-bas, un vieux sorbier sélevait, planté il y a vingt-trois ans, lannée de leur emménagement. Larbre était devenu large, solide, sûr de lui. Cest à ce moment-là que cette pensée traversa lesprit de Claire, étrangement submergée par lévidence de cette existence entêtée.
Jentends, répondit-elle.
Je voudrais que tu comprennes bien. Ce nest pas que tout va mal. Cest simplement… comme ça.
Elle se retourna. Henri était assis à la table, les mains jointes, comme lors dune négociation. Il avait soixante et un ans, imposant, bien habillé, cette posture dassurance quadoptent les hommes quand largent nest plus un problème. Vingt-six ans quelle connaissait ce visage. Elle savait comment il fronçait les sourcils avant les grandes discussions, comment il tapotait la table de ses doigts en cas de nervosité. Mais là, non. Étrange.
Simplement comme ça, répéta-t-elle. Cest tout ?
Claire, ne fais pas ça.
« Faire quoi » ?
Il se leva, traversa la cuisine. Elle était vaste, lumineuse, équipée de ce mobilier italien quils avaient choisi ensemble, huit ans auparavant. Claire tenait longtemps à la crème, Henri voulait absolument blanc. Finalement, elle céda. Elle cédait souvent.
Je ne te dois aucune explication, dit-il. Mais je ten donne une. Parce que je te respecte.
Tu me respectes.
Oui. Nous avons fait une belle vie. On ne manque de rien. Les enfants sont grands. Je ne veux aucun scandale.
Claire sentit un poids dans sa poitrine. Pas une douleur, non, mais une sorte dengourdissement particulier, celui qui survient quand on comprend quelque chose de grand, mais quon ne la pas encore intégré.
Tu pars, énonça-t-elle. Ce nétait pas une question.
Je pars, confirma-t-il. Pas longtemps. Jai besoin de temps.
Du temps, encore répété. Déjà, cétait la troisième fois. Comme si les mots, déplacés ailleurs, deviendraient plus limpides.
Henri sapprocha pour attraper sa main. Elle fit un infime pas en arrière. Presque insensible, mais il laperçut.
Ne sois pas fâchée, dit-il.
Je ne suis pas fâchée.
Claire.
Non, Henri. Je réfléchis, simplement.
Il resta un moment, puis hocha la tête et quitta la cuisine. Elle entendit sa démarche dans la chambre, la porte de larmoire qui claquait. Il faisait ses valises. Pas toutes ses affaires, juste une partie. « Pas longtemps », avait-il dit. Elle observa le sorbier. Les oiseaux avaient déjà commencé à picorer les fruits. Donc, lhiver serait précoce. Maman le disait toujours. Maman était morte il y a sept ans, et Claire pensait encore parfois : il faut que jappelle maman. Puis elle se souvenait.
Elle avait cinquante-huit ans.
***
Son amie Anne débarqua le lendemain, sans prévenir. Juste un appel de la rue.
Ouvre, je suis en bas.
Anne, je ne suis pas habillée.
Habille-toi, je tattends.
Anne Robillard, compagne duniversité : trente-sept ans damitié, si on compte bien. Anne, exubérante, directe, un peu sans façons. Trois ans auparavant, elle avait divorcé elle-même, pleuré longtemps, puis ouvert une mercerie qui tenait la route et affirmait se sentir mieux quen dix ans.
Elles étaient à la cuisine. Anne enlaça Claire dans lentrée, un vrai câlin, et les yeux de Claire piquèrent. Mais elle ne pleura pas.
Raconte, dit Anne, versant du thé.
Tu sais déjà.
Je veux tentendre.
Claire déroula le tout brièvement. Henri partait. Pour un temps. Il avait besoin de réfléchir. Elle navait pas demandé « chez qui ». Pas quelle ne le devinait pas. Mais si elle demandait, cela deviendrait réel. Tant quelle ne le demandait pas, tout restait friable, indéfini.
Tu nas pas demandé à qui ?
Non.
Claire Et tu sais à qui ?
Un silence. Dehors, un rire montait de la cour. La vie continuait, placide.
Je le suppose, murmura Claire. Sa collaboratrice. Sophie. Trente-deux ans.
Anne resta muette, puis très douce :
Depuis longtemps ?
Je ne sais pas. Un an ? Peut-être plus. Jai perçu des choses. Mais je ne voulais pas y penser.
Pourquoi ?
Claire contempla sa tasse. Elle était jolie, du service ramené de Prague il y a dix ans. Un bon voyage. Henri riait encore beaucoup, lui tenait la main sur le pont Charles.
Parce que si tu y penses, il faut agir. Et moi je ne savais pas quoi faire. Cela fait vingt-six ans que je ne travaille plus, Anne. Tu comprends ? Les enfants, la maison, puis ça sest fait ainsi.
Il ta entretenue.
Oui. Cétait pratique. Je moccupais du foyer, des enfants, de ses parents malades. Je faisais partie de sa vie. Une part importante, croyais-je.
Tu nen es plus sûre ?
Je crois que jétais la part commode. Elle articula cela sans amertume, sûr delle. Jétais lépouse idéale. Jamais de scènes. Je cédais. La cuisine blanche, non crème. Les Alpes, jamais la mer. Le dîner à vingt heures, pas à dix-neuf. Tout dans son sens.
Anne la scruta en silence. Pour une fois.
Tu es en colère ? demanda-t-elle.
Pas maintenant. Plus tard, peut-être.
Et maintenant ?
Claire ferma les yeux. Le silence dehors. Le sorbier figé.
Jessaie de me rappeler ce qui me plaît, sauf cette maison et sa vie à lui. Et je me rends compte que je ne men souviens pas. Cest étrange.
Anne lui serra la main. Ne dit rien. Parfois, cest mieux ainsi.
***
Sa fille appela trois jours plus tard. Julie vivait à Lyon, mariée, deux enfants. Trente-quatre ans, toujours plus proche de son père, terre à terre, très jugeante.
Maman, papa ma dit. Tu vas comment ?
Ça va.
Maman, « ça va », ça nexiste pas.
Je tassure, ça va. Je réfléchis.
À quoi ?
Son ton trahissait ce front déjà choisi, restait juste à dévoiler lequel.
À tout et rien.
Papa dit que cest temporaire. Il vous faut du recul
Julie, coupa Claire. Calme. Ferme. Je ne veux pas traiter ça par ton entremise. Ni toi, ni Paul. Cest entre moi et ton père, daccord ?
Silence.
Daccord, finit par dire Julie, adoucie. Tu es seule, alors ?
Oui. Je ne souffre pas.
Tu veux que je vienne ?
Pas besoin. Si jai envie, je te le dis.
Claire raccrocha, resta immobile. Paul, son fils, vivait à Paris. Pas un appel. Typique. Paul fuyait les conflits. Toujours des excuses. « Tu sais, maman, jai ce dossier »
Elle comprenait.
Claire erra dans lappartement : quatre pièces, couloir vaste, deux salles de bains. Tout à sa place. Elle avait toujours veillé sur la maison. Fleurs fraîches, rideaux de saison, sachets de lavande faits main dans les coins.
Cette maison belle nétait pas la sienne. Non, pas étrangère. Plutôt un musée, bien disposé, impersonnel en somme.
Elle sarrêta devant la bibliothèque. Au milieu, ses livres. Peu : des livres de cuisine, deux ou trois romans, un vieux recueil de Prévert des années duniversité. Elle feuilleta au hasard. Lu quelques vers. Quelque chose remua, imperceptible.
Elle navait pas lu de poésie depuis vingt ans.
***
Henri appela une semaine plus tard. Son ton acheté, formel, définitivement décidé. Il avait déjà franchi le cap, ne venait que pour les formalités.
Claire, il faut parler.
Parle.
On ferait mieux de se voir.
Bien. Quand cela tarrange ?
Surpris, il sattendait à larmes, reproches. Elle nen offrit aucun.
Demain à quatorze heures. Je passe à la maison.
Ok.
Il arriva pile à lheure. Caractéristique dHenri. La ponctualité, sa fierté. Claire mit leau à bouillir, pas par hospitalité, mais pour soccuper les mains.
Tu as bonne mine, fit-il, en sasseyant.
Merci.
Claire, je ne voudrais pas que tu croies…
Henri, coupe. Va au fait. Quas-tu à dire ?
Ce ton le stoppa.
Je veux divorcer, officiellement. Nous sommes adultes, inutile de prolonger.
Très bien.
Très bien ?
Oui. Je nempêcherai rien.
Claire Son regard, quelle croyait protecteur autrefois, lui parut soudain différent. Je veillerai sur toi. Je te laisse lappartement. Je verserai de largent. Tu ne manqueras de rien.
Verser de largent, répéta-t-elle. Toujours cette manie. Peut-être née ces derniers jours.
Oui, comme tu nas pas travaillé, il te faut vivre.
La bouilloire siffla. Elle versa le thé, posément.
Henri, dit-elle, servant, tu te souviens quand ta mère était malade ? Trois ans, chaque semaine chez elle. Injections, médicaments, médecins. Toi, tu étais au travail.
Bien sûr.
Quand Julie portait son deuxième, toxémie grave. Jai vécu chez elle un mois. Veillée la nuit.
Pourquoi dire ça ?
Parce que tu annonces « je vais te donner de largent » comme une faveur. Comme si je navais rien fait tout ce temps, juste vécu à tes crochets.
Il ouvrit la bouche. Se rétracta.
Ce nest pas ce que je voulais dire.
Je sais bien ce que tu voulais. Montrer ta grandeur dâme. Elle sinstalla face à lui. Henri, je ne ten veux pas. Mais je ne veux pas faire semblant daccepter une aumône. Nous savons tous deux ce quil en est.
Il la fixa longuement. Son assurance se fissura.
Tu as changé, murmura-t-il.
En une semaine ?
Oui.
Elle but à petites gorgées. Quelquun, dehors, nourrissait les pigeons. Une vieille femme en manteau bleu. Vue mille fois, jamais adressé la parole.
Pour largent, fit Claire, je prends ma part. Cest juste. Mais je ne veux pas de versements de ta part « comme ça ». Humiliant.
Claire…
Non, laisse-moi finir. Elle posa sa tasse. Vingt-six ans à tenir la maison. Sans tuser, sans crier, sans réclamer plus que tu noffrais. Jai tout laissé, la carrière aussi parce que tu disais : « Pourquoi travailler ? Je tassure tout. » Et jai consenti. Je ne regrette rien. Mais il faut nommer les choses : cétait un vrai travail. Je lai fait avec soin.
Silence. Henri baissa les yeux.
Je nai jamais dit le contraire, lâcha-t-il.
Tu répètes vouloir « prendre soin » de moi, comme dune enfant. Jai cinquante-huit ans.
Il se leva, regarda par la fenêtre. Le sorbier dans la cour, serein.
Tu as raison, admit-il enfin.
Claire ne comprit pas de suite. Il ajouta, plus bas :
Discutons avec les avocats. Sans drame.
Daccord.
Enfilant son manteau, il hésita au seuil.
Claire. Je Il sarrêta.
Non, ne dis rien. Va.
Il partit. Elle resta à la table. Puis écrivit à Anne : « Tout est dit. Divorce à venir. Ça va. »
Réponse quasi instantanée : « Bravo. Viens demain à la mercerie. Jai reçu de superbes fils, tu aimais tant broder. »
Claire sourit. Elle aimait vraiment broder, autrefois. Il y a trente ans.
***
Quinze jours en suspension. Ni bien, ni mal. Juste étrange. Comme si on lavait retirée dun cadre familier, posée sur une table. Sans cadre, mais sans destination.
Elle se rendit chez Anne. La boutique, « Le Fil et lAiguille », était modeste, nichée entre une pharmacie et la boulangerie, lodeur de tissu et de bois emplissant lair. Partout, pelotes, toiles, tambours, fils multicolores. Claire errait, caressait les matières : mohair, coton, soie à broder. Quelque chose dégelait en elle.
Regarde, Anne lui tendit un tambour prêt à lemploi. Débutant, ou plus compliqué si tu préfères.
Je sais faire.
Tu savais, il y a trente ans.
Ça ne soublie pas.
À voir, gloussa Anne.
Claire acheta toile, fils, aiguilles. Une fois chez elle, elle sassit près de la fenêtre et observa longtemps. Puis elle commença. Les premiers points furent irréguliers. Elle défaisait, recommençait. Lentement, elle retrouvait le geste.
Elle broda trois heures, sans voir le temps filer.
Sensation étrange. Heureuse. Inattendue.
***
Paul appela fin octobre. Bientôt six semaines depuis la discussion avec Henri.
Maman, ça va ?
Oui. Et toi ?
On fait aller. Je voulais Papa ma dit que tu refuses son aide. Vrai ?
Ni tout à fait vrai, ni faux. Je ne veux pas dépendre de ce quil « donne ».
Pourtant, cest pratique. Tu ne travailles pas…
Paul, jai cinquante-huit ans, pas quatre-vingts. Je peux travailler.
Tu envisages quoi ?
Bonne question. Elle y pensait beaucoup. Lécole de théâtre, abandonnée en troisième année pour le mariage, cétait loin. Mais elle adorait les langues. En jeune femme, elle parlait bien italien. Ces dernières années, elle visionnait des films en version originale, comprenant encore pas mal.
Je ne sais pas encore, honnêtement. Je trouverai.
Si besoin, fais signe.
Promis. Elle ajouta, douce : Mon grand, tu es précieux. Mais ne cherche pas à me sauver. Je ne coule pas.
Silence.
Je tembrasse, maman. Appelle-moi.
Après cet appel, Claire retrouva de vieux carnets, enfouis derrière des pulls dhiver : un cahier de vocabulaire italien aux pages vieillies, écriture nerveuse et vive. Une autre femme, semblait-il.
Peut-être.
***
Lavocat sappelait Gérard Petit. Âgé, posé, lunettes sur la moitié du nez. Il écouta Claire, interrogea calmement, puis conclut :
Vos droits, madame Delaunay, sont bien assurés. Tout se partage par moitié. Appartement, maison de campagne, comptes. Il suffit daccorder les détails.
Je veux garder lappartement, dit-elle. Il me la proposé.
Il prendra alors la maison ou sa valeur, financièrement.
Ou le chalet.
Cela sarrange. Vous avez parlé avec votre mari ?
Nous ferons sans histoires.
Gérard la lorgna par-dessus ses lunettes.
Ce nest pas courant.
Je sais.
Nous préparons les papiers. Cela prendra un mois.
Sur le trottoir, le jour était gris, novembre pesant, ce ciel bas, cet air dense. Claire erra, loin de limmeuble, simplement en flânant dans Nantes, sa ville natale. Elle y connaissait tout : la meilleure boulangerie, le vieux pommier du square, lendroit du passage dhiver des bouvreuils.
Cétait à elle, cela. Un peu, mais réel.
Elle entra dans un café en bois blond, sinstalla face à la rue. Commanda un expresso, une tarte aux pommes. Resta là, regardant sans penser, simplement là. Simplement, sans tâche ni agenda.
Deux femmes de son âge bavardaient à la table dà côté, se marraient. Lune portait une écharpe écarlate, lautre des lunettes rondes originales. Claire les observa, se disant : voilà. Cest ça, exister. Rire de petites choses. Porter des écharpes vives.
Elle finit son café, laissa une pièce. Sortit.
***
En décembre, Julie appela. Tension dissipée dans la voix.
Maman, je viens pour le réveillon. Seule. Sans François, sans les enfants. Ça va ?
Avec plaisir. Et eux ?
Chez ses parents. Je leur ai dit que je voulais voir ma mère. Pause. Jai compris que jai mal agi au début. Jai cru quil fallait arranger les choses, forcer la réconciliation. Mais jai vu que ce nétait pas mon rôle.
Julie
Non, attends. Je pensais que tu allais teffondrer, que tu serais incapable de ten sortir. On a toujours cru que papa décidait tout, que tu Elle hésita, puis : étais dans lombre.
Lombre, souffla Claire.
Oui. Mais tu nas pas vacillé. Ça ma changée.
Changée comment ?
Jai réfléchi à ce que je veux. Pas juste François, pas les enfants : moi. Ça fait égoïste ?
Non. Ça sappelle se connaître.
Elles parlèrent longtemps, des petits-enfants, du travail, de son projet de dessin, toujours repoussé faute de temps. Claire sentait quelque chose de doux. Pas de la fierté. Une reconnaissance. Elle se retrouvait dans sa fille, non lancienne Claire, mais celle quelle voulait être.
***
Julie débarqua le 29 décembre, apportant vin, fromages, chaussons rigolos. Elles décorèrent le sapin au son de vieilles chansons que Claire avait trouvées sur Youtube. Julie se moquait gentiment de ses maladresses, et Claire gloussait aussi.
Cétait bien. Pour de vrai.
Pour le réveillon, Anne les rejoignit. Chacune avait apporté quelque chose : des gougères, des cornichons maison. À table, elles bavardaient, sans évoquer Henri. Parlaient de voyages rêvés. Anne rêvait dAuvergne. Julie, de se dorer au soleil du sud. Claire déclara vouloir aller à Marseille.
Marseille ? fit Anne.
Javais étudié litalien, plus jeune. Je veux voir si jai oublié.
Seule ?
Peut-être. On verra.
Julie la fixait, puis sourit.
Tu as changé, maman.
Tu es la deuxième à le dire.
Le premier, cétait papa ?
Oui.
Il le disait comme un reproche ?
Claire réfléchit.
Oui. Comme si je trichais à un vieux jeu.
Et maintenant ?
Comme un compliment.
Anne leva son verre.
À celles qui bousculent les règles du jeu.
Elles trinquèrent. Les premiers feux dartifice éclataient dehors. Une nouvelle année pénétrait dans la maison de Claire, non comme une suite, mais comme un prélude personnel.
***
En janvier, elle sinscrivit, toute curieuse, à des nouveaux cours ditalien. Petite école vivante, à deux rues. Le groupe était hétéroclite : deux étudiants, une quadragénaire préparant un départ, un vieil homme, Marcel, confiant vouloir lire Moravia dans le texte.
Cest bien, dit le jeune prof, Adrien, épaté.
Tout ce quon fait pour soi est bien, répondit Marcel avec gravité.
Claire nen pensa pas moins.
Litalien revint difficilement. Elle se souvenait plus que prévu, mais la grammaire lui glissait. Les articles valsaient. Elle faisait des fautes, ce qui la troublait : cela faisait longtemps quelle navait rien entrepris dont elle puisse rater et recommencer.
Après le troisième cours, Adrien la retint :
Claire, vous avez un joli accent. Doù cela vient-il ?
Je le travaillais, jeune.
Continuez. Cest précieux.
Elle rentra chez elle, habitée par cette phrase. Un joli accent. Cétait en elle. Toujours. Mais cela ne servait jamais.
***
Le divorce fut signé en février. Sobrement, dans le bureau de lavocat. Henri paraissait las. Elle, sans résultat, différente de ce à quoi il sattendait.
Tu vas bien ? dans le couloir.
Oui.
Vraiment ?
Oui.
Il la fixa, étrange mélange dabandon et de stupeur, comme sil avait misé sur un scénario et reçu un autre.
Tu tes inscrite quelque part ? Anne ma dit…
En italien. Et aussi à laquarelle.
Laquarelle ? Tu nas jamais dessiné.
Non. Maintenant, si.
Il hocha la tête. Enfilant son manteau. Sarrêta.
Claire. Je Comme autrefois.
Henri, dit-elle. Tu es un homme bien. On ne sest pas trouvés, ou alors différemment. Prends soin de toi.
Il la dévisagea longuement. Puis sortit.
Claire resta dans le couloir. Dehors, février, neige, passants pressés, journée banale. Divorcée après vingt-six ans. Cétait énorme. Cela aurait dû faire du bruit. Ce nétait que calme.
Elle sortit. Odeur de givre et dair neuf. Levant le visage, de minuscules flocons lui effleurèrent la peau.
Elle rentra, lentement, en passant par le jardin.
***
Laquarelle savéra plus rude que litalien. Les couleurs fusaient, se mêlaient, le papier gondolait. La prof, Magali, une femme de cinquante ans, avait les doigts tachés doutremer et une voix à la fois stricte et tendre.
Ne cherchez pas à contrôler, répétait-elle. Les couleurs naiment pas ça.
Que veulent-elles ?
Quon leur fasse confiance. Mettez de leau, de la couleur. Laissez faire.
Claire essaya. Difficile. Puis, un peu mieux, chaque fois. Elle glissait ses essais dans une pochette. Fragiles, tordus, mais à elle. Ses traces de bleu, ses arbres ratés.
Un jour, Magali sarrêta, examina un motif. Un sorbier devant la fenêtre. Baies rouges, branches noires, ciel gris.
Cest vrai, dit-elle.
Cest maladroit.
Les deux à la fois, ce nest pas contradictoire.
Claire contempla le sorbier. Sur la feuille, il était autre. Pas celui du jardin. Son sorbier à elle.
Cétait une différence capitale.
***
Au printemps, Julie revint. Avec enfants et mari. Une semaine chez Claire. Le soir, mère et fille discutaient, tandis que François restait fasciné par la télé et les enfants dormaient déjà.
Es-tu heureuse ? questionna Julie un soir.
Cest compliqué.
Pourquoi ?
Autrefois, javais une idée du bonheur. Belle maison. Bravoure familiale. Tout semblait en place. Maintenant je nen suis plus sûre. Je me sens bien. Ce nest pas pareil.
Quest-ce que cest, alors ?
Claire prit son temps.
Cest ouvrir les yeux le matin en se sachant maîtresse de son temps. Pas au service dun autre agenda. Cest difficile à expliquer.
Non, souffla Julie. Pas du tout.
Penses-tu à toi ?
Oui. Plus quavant. Je me suis inscrite à laquarelle. Comme toi.
Vraiment ?
Oui. Le dimanche. François nétait pas ravi. Maintenant, il sy fait.
Claire observait sa fille. Trente-quatre ans, brillante, un brin réservée, longtemps éclipsée par son mari comme Claire autrefois, par Henri.
Julie, fit-elle. Nimite pas ma trajectoire.
Je ne limite pas. Japprends de toi.
De moi ? étonnée.
Tu as fait ce que je pensais impossible. Tu ne tes pas effondrée, tu nes pas devenue aigrie ni venue te réfugier chez nous. Tu tes lancée. À cinquante-huit ans.
Long silence.
Je ne savais pas que ça se voyait comme ça.
Si.
Pour moi, tu sais, cest angoissant. On découvre quon ne sait même plus sa couleur préférée.
Et maintenant ?
Maintenant, oui. Bleu. Celui de laquarelle.
Julie sourit. Elles restèrent silencieuses puis Julie la serra fort, comme Anne au début.
Tu es formidable, maman.
Toi aussi.
***
Lété venu, Anne proposa un séjour en Auvergne. Dix jours, groupe restreint, itinéraire libre.
Je nai jamais voyagé sans Henri, hésita Claire.
Justement.
Je nai pas lhabitude des hébergements spartiates.
Pas de tente. Des chalets. On y va ?
Claire réfléchit trois jours. Puis accepta.
LAuvergne était un autre monde : lacs-miroirs, forêts droites comme des tours, un silence vibrant doiseaux, deau, de vent.
Claire emporta son aquarelle.
Elle peignait tous les matins. Au bord du lac, seule. Les feuilles nétaient jamais parfaites, mais authentiques. Elle le sentait. Non avec le cerveau, avec autre chose.
Le quatrième jour, devant le lac, elle sut juste.
Henri noccupait plus sa tête. Non par effort, naturellement. Lhistoire était close. Non par le pardon, ni la rancœur. Comme un livre fini. On le ferme, on en choisit un neuf.
Inédit. Heureux.
Anne sapprocha et jeta un œil.
Cest beau.
Tu trouves ?
Je laccrocherais.
Claire jeta un œil au papier : lac, pins, brume du matin. Flou, tordu, mais vivant.
Peut-être que je laccrocherai, souffla-t-elle.
***
En septembre, elle souffla ses cinquante-neuf ans. Petit dîner, Anne, la voisine Ingrid devenue amie deux amies des cours daquarelle. Julie appela en visio, les enfants hurlaient « joyeux anniversaire mamie ! » en agitant leurs dessins.
Claire, le téléphone à la main, contemplait lécran, la maisonnée bruissante, la fille riant, et pensa : voilà. Comme cela doit être. Pas rangé, pas planifié, vivant, bruissant.
Paul envoya de largent, bref message : « Bon anniversaire, maman. Je passe bientôt. » Claire sourit. Paul restait Paul.
Anne leva son verre.
À Claire. Celle qui, en un an, est devenue elle-même.
Jai toujours été moi, protesta Claire.
Non, contredit Anne doucement. Pas toujours. Maintenant, oui.
Claire ne contesta pas. Peut-être quAnne avait raison.
***
En octobre, elle encadra son aquarelle dAuvergne. Au mur, au-dessus du canapé.
Avant, il y avait une reproduction choisie par Henri. Quelque chose dinerte, sans éclat. Elle la décrocha, la relégua au placard. Posa son lac à la place.
Devant, elle pensa : pas parfait. Mais cest à moi. Cest ma vision. Mon ressenti.
Cest cela, la valeur. Ce nest pas la beauté, cest lappartenance.
Longuement, elle resta debout. Son portable sonna. Numéro inconnu.
Allô ?
Claire Delaunay ? Ici Adrien de lécole de langues. Vous aviez laissé votre contact. On ouvre un club de conversation, les mercredis soirs. Italien seulement. Pratique, pas de grammaire. Ça vous tente ?
Son aquarelle. Bleu brume. Tôt le matin.
Jaimerais, dit-elle.
Novembre arriva calmement. Claire rentrait des cours de langue, paquet de livres sous le bras. Un roman choisi au hasard, au flair.
Sur le trottoir, Henri guettait, col relevé, visiblement là depuis des lustres.
Bonjour.
Bonjour, répondit-elle, sans étonnement. Simplement.
Je on peut parler ?
Un instant, elle jaugea. Puis :
Monte.
Ils montèrent. Elle accrocha son manteau, proposa du thé. Il refusa, sassit. Regarda laquarelle.
Cest toi qui as peint ?
Oui.
Cest beau.
Merci.
Il regarda fixement le tableau, puis :
Claire. Je Je nai pas réussi.
Elle ne combla pas les silences, naida pas.
Sophie Elle est différente. Je croyais quil me fallait cela. Une nouvelle vie. En fait, jétais fatigué. Pas de toi. De moi-même, de mon âge. Il sarrêta. Tu nas jamais demandé pourquoi. Rien demandé.
Ce nest pas mon histoire.
Peut-être pas. Il la regarda. Tu es vraiment différente.
Oui.
Je ne comprends pas tout. Tu as toujours été là. Je croyais que tu serais toujours là.
Henri Elle prit un livre, le tint en main. Japprends litalien. Lentement, mais japprends. Je peins. Je voyage. Je dors fenêtre ouverte, jécoute ce que jaime. Je mange ce que veux. Pause. Je ne ten veux pas. Grâce à toi, jai eu beaucoup. Mais tu mas aussi appris quil était temps de vivre pour moi. Cela aussi, cest précieux.
Tu reviendrais ? étrange question, même pour lui.
Claire regarda son aquarelle, la brume, son sorbier.
Henri, jai cinquante-neuf ans. Et pour la première fois depuis très longtemps, jai limpression de vivre. Pour de vrai. Pause. Bois ton thé, si tu veux. Je mets leau.
Elle se leva, laissa bouillir leau. Devant la fenêtre, elle contempla la cour, la vieille dame nourrissant toujours les pigeons.
Derrière, calme, puis un pas, puis deux.
Henri apparut dans lembrasure.
Claire, fit-il.
Elle se retourna.
Dis-moi Tu es heureuse ?
La bouilloire frémissait, sifflement léger. Le sorbier, sombre, debout, derrière la vitre.
Japprends, répondit-elle. Japprends à lêtre. Cest plus compliqué quil semble. Mais japprends.
Il la regardait. Elle le regardait. Deux adultes un peu cabossés, dans une cuisine qui était désormais la sienne.
Cest bien, dit-il enfin. Cest très bien, Claire.
La bouilloire chantait.






