Il ny avait plus Geneviève Les fils étaient venus de Paris au village pour les funérailles.
Au moins, ils sont venus cette fois, glissaient les voisines, la voix teintée de reproche. Ils ont pu accompagner leur mère dans son dernier voyage.
Lorsque la cérémonie prit fin, les fils commencèrent, silencieux, à rassembler femmes et enfants pour repartir.
Cest alors quentra soudain loncle Lucienne, la sœur de Geneviève, une odeur de lavande autour delle.
Ma chère tante Lucienne, il est temps pour nous de rentrer, dit laîné tout en resserrant le col de son manteau sombre.
Il faut fermer la maison. Vous devriez aussi rentrer chez vous.
Partir ? s’étonna la sœur de la défunte. Mais, moi, je suis chez moi. Je n’ai nulle part où aller.
Le silence tomba, tous regardèrent Lucienne comme on regarde une statue qui commence à bouger.
Clara et Étienne sétaient mariés, puis installés chez la mère dÉtienne dans une maison de tuiles rouges.
Le mariage fut modeste, arrosé de vin rouge, les économies gardées à labri, pour le lendemain, pas pour lachat de biens.
Avant cela, ils vivaient séparément Étienne chez sa mère, Clara en chambre universitaire, loin, car chez elle la mère flânait dans la nuit
Du père, Clara ne savait rien, sauf peut-être un sourire jaunâtre sur une vieille photo.
La mère dÉtienne, Jacqueline, leur céda la place, prétextant congés, et fila chez sa sœur Geneviève, au fin fond du Limousin.
Jacqueline passait souvent ses étés là-bas. Sa sœur vivait seule ; son mari était parti un matin au marché et nétait jamais revenu. Les garçons, eux, deux, ne rappelaient presque jamais, encore moins ne venaient.
Téléphoner ? Peut-être que la mère a besoin daide ? Mais eux, ils avaient Paris, le métro, les horaires, des préoccupations bien françaises
Geneviève leur en voulait un peu. Nétait-ce pas le minimum, appeler sa propre mère ?
Mais demander de laide, jamais ! Elle bricolait avec ce qui restait, un coup de main dun voisin, ou, de temps en temps, Étienne qui débarquait avec Jacqueline.
Ce nétait plus aussi fréquent, depuis quil était marié. Sans doute finirait-il par oublier sa tante, comme ses cousins lavaient fait avant lui.
Ces derniers navaient même pas amené leurs femmes à la campagne, Geneviève ne les avait vus quà leur propre mariage la grande ville les avait changés. Et pas de petits-enfants, non plus. Paraît-il, il était trop tôt
Lucienne, te voilà ! Ma sœur ! sétait réjouie Geneviève.
À deux, cétait mieux. Depuis toujours, elles partageaient presque tout ; Lucienne, attirée par la ville, sy était mariée, tandis que Geneviève était restée, immuable, au village.
Toutes deux avaient perdu leur mari la même année, et navaient jamais reconstitué de foyer.
Reste donc la maîtresse des lieux. Je nai mes congés que dans une semaine. Dailleurs, Étienne nest pas venu ? Il aurait pu, avec sa jeune femme, prendre un bol dair chez sa tante. Ou alors, ils sont partis célébrer la lune de miel à Nice ?
Non, ils mettent de côté. Ils nont fait quun simple passage à la mairie, rien dautre. Clara na presque pas de famille. Sa mère est tout le temps dehors
La pauvre, elle sest débrouillée toute seule très jeune, depuis ses quinze ans. Cest une bonne âme.
Alors pourquoi ne les as-tu pas emmenés ?
Je leur ai laissé la maison. Quils vivent un peu sans moi Je pensais bien quil népouserait jamais personne, à trente ans ! Merci, mon Dieu, cest fait. Quils soient heureux.
Mais même sans toi, ils shabituent lun à lautre ! À quoi bon rester dans Paris pour la lune de miel ? Il faudrait au moins quil présente sa femme à sa tante ! Il y a de la place ici pour tout le monde. Et si ça ne leur plaît pas, ils pourront rentrer.
Étienne et Clara arrivèrent le lendemain. La tante jubilait ses propres fils, elle ne les voyait jamais.
Je suis tellement contente ! Les miens, jai beau les inviter, rien ny fait Ils sont toujours trop occupés, soupira Geneviève.
Clara découvrit le village et son odeur dherbe coupée, replongeant dans les souvenirs de son aïeule perdue à quinze ans.
Geneviève travaillait, Lucienne mitonnait des plats pour tout le monde. Étienne réparait la barrière du poulailler, refaisait la toiture du vieux cabanon. Clara, elle, soccupait du potager du matin au soir.
Laisse donc, Clara, dit Geneviève. Je vais men occuper quand jaurai mes congés. Allez, reposez-vous.
Oh, ce nest pas dur ! Jai toujours aimé la terre. Ça me rappelle lépoque chez ma grand-mère. Profitez donc de votre repos.
Les vacances défilèrent sans sannoncer. Les invités repartirent, Geneviève resta seule dans la grande maison de pierre. Tout était à sa place. Les journées devinrent longues, les soirs troublés par la brume. Elle appela laîné.
Il y a un problème, maman ?
Non, rien de grave. Je voulais juste prendre de tes nouvelles. Peut-être que vous viendriez me voir bientôt ?
Non, pas cette fois. Tu devrais appeler le cadet, il devait annuler son voyage à Biarritz.
Geneviève appela le cadet : même histoire, la mer les attendait, pas la campagne.
Tant pis, Étienne avait promis de venir
Les années passèrent. Étienne et Clara achetèrent un appartement modeste à Limoges. Ils noublient jamais leur tante, accourant souvent pour laider, ramenant leurs enfants qui, parfois, passaient tout lété chez les grands-mères : Geneviève et Lucienne, toutes deux retraitées.
Geneviève, elle, neut jamais de petits-enfants « à elle ». Le cadet avait épousé une veuve avec un enfant, laîné, absorbé par sa vie professionnelle, ne donna rien, sinon de rares visites. Une fois tous les trois ou quatre ans, ils passaient, déposaient un baiser distrait, et repartaient.
Heureusement quil y avait Étienne, Clara, et Lucienne petites étoiles fidèles.
La vie suivit ainsi son sillon. Geneviève, affaiblie, ne put échapper aux médecins. Les économies samenuisaient. Elle contacta le cadet.
Maman, toute ta vie tu nas pas été amatrice de cure thermale, ce nest pas le moment de commencer ! Tu te remettras chez toi. Les murs de la maison aident, tout le monde le sait.
Ce furent Étienne et Clara qui avancèrent les euros pour le séjour au centre thermal pour les deux sœurs, tant quà faire, tchatcher ensemble les aiderait à guérir.
Quatre années senvolèrent en un souffle. Puis ce fut la fin de Geneviève. Les fils arrivèrent au village pour les obsèques.
Au moins, ils se sont déplacés, murmuraient les voisines, satisfaites d’une justice enfin rendue.
Ils allaient repartir, quand, dans la maison, près du vieux poêle, Lucienne restait assise, entourée de la famille dÉtienne.
Tante Lucienne, il faudrait songer à partir commença laîné, le ton hésitant. On doit fermer la maison Il vaudrait mieux que tout le monde rentre.
Mais partir où ? répondit Lucienne, étonnée. Ici, cest chez moi, je nai nulle part où aller.
Tous la regardèrent, perdus dans cette logique où le passé et le présent se confondent en un même lieu familier.
Cest la maison de mère, dit le cadet. Cela veut dire quelle nous appartient désormais. Nous pensons la vendre. Si tu veux un souvenir, une petite chose, un vase, ou la vaisselle… Prend ce qui te fait plaisir, tout sera jeté de toute façon.
Prenez donc ce qui peut vous rappeler la mémoire de votre mère. Quant à la maison, ma sœur me la offerte lan dernier, juste après sa cure.
La cure ? Offerte ? Mais comment ?! Nous sommes ses fils !
Ah, vous vous en souvenez soudain ? Où étiez-vous donc quand elle était malade ?
Jamais vus, pas une seule visite. Voilà les fils.
Les fils sont repartis. Même trouver une excuse, ils nen ont pas eu la force. Il ny a déjà plus dendroit où revenir, plus personne à qui téléphoner
Lucienne a emménagé dans la maison de sa sœur. Elle loue son appartement en ville, aide la famille de son fils. Eux, ils viennent, soccupent delle.
Une belle famille soudée. Seule Geneviève manque à lappel
Mais elle est là, toujours, avec eux, tapie dans les souvenirs, dans le parfum du jardin et le silence du soir.







