Révolte tardive
Tu sais ce que tu fais ? La voix de Claire était plate, presque sans émotion, et ce calme-là me glaçait plus que tous les cris. Tu réalises ce que ça implique pour nous tous ?
Je me tenais devant la fenêtre, regardant la rue. Il pleuvait à petites gouttes sur Paris en cet après-midi dautomne, et les passants, têtes baissées sous leurs parapluies, sévitaient soigneusement du regard.
Je sais ce que ça veut dire pour moi, ai-je fini par dire.
Pour toi. Claire a répété le mot comme si elle le pesait dans sa main. Toujours toi. Et nous alors ?
Vous êtes adultes.
Maman, tu as soixante et un ans.
Je connais mon âge, Claire.
Elle sest affalée sur le vieux canapé du salon. Ce canapé, il appartenait à une autre époque, déménagé de mon ancien appartement. Plusieurs fois, javais failli men débarrasser. Mais je ny arrivais pas. Par habitude. Par attachement. Comme sil suffisait de jeter ce canapé pour jeter une partie de moi.
Tu as pensé à ce que diront les gens ? a-t-elle lancé.
Non, ai-je répondu. Je ny ai pas pensé.
Cétait la vérité.
***
Tout avait commencé en mars, lorsque moi, Madeleine Besson, ancienne professeure de français à la retraite, avec aujourdhui un petit boulot à latelier lecture de la bibliothèque du quartier, jétais partie pour le week-end retrouver mon amie Françoise, non pas à Paris, mais à Honfleur.
Françoise y vivait depuis huit ans. Elle sy était installée après être devenue veuve ; elle avait acheté une maisonnette en périphérie, cultivait son jardin et, disait-elle, respirait enfin. Généralement, je venais la voir lété. Mais cette fois, quelque chose m’a poussée à partir en mars. Une voix intérieure : pars maintenant, pas plus tard.
Le printemps normand était gris, humide et silencieux. Les mares débordaients encore, le ciel était dun blanc sale, les clochers rehaussaient de leur ardoise le village endormi. En marchant, jai ressenti une paix oubliée pas le vide, mais le silence véritable. La différence ne mest apparue quici.
Françoise mattendait sur le pas de sa porte, emmitouflée dans un vieux manteau de laine et ses sabots aux pieds.
Enfin ! sest-elle exclamée. Les crêpes sont prêtes.
Nous avons passé laprès-midi à bavarder, thé fumant sur la table. Françoise parlait de ses voisins, de son potager, et de ce projet fou : acheter une chèvre.
Une chèvre ? ai-je haussé un sourcil.
Ben oui, pour le lait ! Faire son fromage, ce nest pas si difficile, paraît-il.
Écoute, tu nas jamais vu une chèvre autrement quen photo, Françoise.
Ce sera loccasion de faire connaissance, a-t-elle souri en versant du thé. Et toi, Madeleine ? Je te trouve si terne dernièrement, pardon mais cest vrai.
Jai regardé mes mains. Nothing de spécial, des mains dune femme de mon âge.
Je vais bien.
Bien cest pas une réponse. Tes comme dhabitude en tout cas ?
Comme dhabitude, oui.
Cest peut-être bien ça le souci, a-t-elle décrété. Quand tout est « comme dhabitude », cest sans doute là le vrai problème.
Je nai pas répondu. Les premières lampes sallumaient dans le crépuscule traversé dhumidité.
Le lendemain, Françoise mentraîna au marché local. Rien à voir avec nos supermarchés parisiens mais le vrai marché de village, avec ses stands de produits du terroir et ses mamies vendant leurs confitures. Cest là, devant létal des champignons, que jai croisé Pierre.
Je ne lai pas reconnu tout de suite. Sans doute trente-cinq ans sétaient écoulés. Mais sa posture, ses mains enfoncées dans ses poches, quelque chose me ramenait loin en arrière. Jai stoppé net.
Lui aussi.
Madeleine ? a-t-il soufflé, incertain.
Pierre.
On sest contenté de cette salutation pendant quelques secondes. Françoise, subtile, sest éclipsée vers les chaussettes de laine. Nous voilà seuls, au milieu de lodeur des cèpes et de la terre mouillée.
Tu vis ici ? ai-je demandé.
Depuis deux ans. Et toi ?
Jétais juste de passage. Chez une amie.
Je vois.
Silence. Pas embarrassant ; quelque chose de paisible.
Tu nas pas changé, a-t-il souri.
Si, voyons.
À peine.
Contre toute attente, jai ri. Sincèrement.
***
Pierre Dugast avait été mon camarade à lESPE dÉvreux. Pas un ami, pas un amoureux simplement un compagnon détudes, cinq années sur les bancs de la fac. La vie nous a séparés, comme tant dautres. Je suis restée en région parisienne, il est parti ailleurs, sest marié, a eu une fille. On sétait perdu de vue.
Et voilà quon se retrouve vingt ans plus tard, devant des champignons au marché.
On a convenu dun rendez-vous le soir, au bistrot du centre. Françoise na rien trouvé à redire.
Va donc ! Jai mon polar à finir de toute manière. Et pas la peine de me scruter, je nélabore aucun plan.
Je ny ai même pas pensé.
Si, tu y as pensé, rigola-t-elle. Allez, file.
Dans le café à moitié vide, tables en bois, lumière jaune, affiches de Honfleur dun autre temps, on a ri, évoqué des souvenirs, remonté les années, raconté nos vies.
Il ma appris la mort de sa femme trois ans plus tôt.
Je suis désolée, ai-je soufflé.
On shabitue, enfin on croit shabituer. On vit différemment, voilà.
Je comprends.
Et toi ?
Jai réfléchi. Mon époux, Jacques, était parti depuis neuf ans pour une autre, du jour au lendemain, sans grands discours. Javais longtemps ressassé, cherchant à comprendre où javais failli. Puis jai arrêté de penser et jai continué davancer. Les enfants, les petits-enfants, latelier lecture, Françoise une fois lan…
Cest… variable, ai-je répondu.
Il a hoché la tête, pas besoin de détails. Cela aussi était agréable.
***
Je suis rentrée à Paris, pensant navoir vécu quune agréable parenthèse. Mais une semaine plus tard, Pierre mécrivit sur Messenger. Trouvé via Françoise. « Salut Madeleine, bien rentrée ? »
Je lui ai répondu. Dabord rarement, puis chaque jour. Je nétais pas une adepte des échanges virtuels. Ma fille Claire me reprochait souvent de ne jamais répondre assez vite, de whatsapp-iser comme une mamie. Pourtant, cette fois, jattendais ses messages.
Pierre n’écrivait pas de grandes phrases ; il racontait Honfleur, ses restaurations, les icônes anciennes auxquelles il redonnait vie, les chats sur le rebord de fenêtre, le mug de café posé sur du bois poli.
Au bout dun mois, Claire a remarqué.
Maman, tu passes ton temps sur ton téléphone.
Je lis.
Tu disais toujours que ça abîme les yeux, le smartphone.
Jai sans doute eu tort.
Regard curieux de ma fille. Elle ne posa pas dautres questions.
En avril, Pierre me proposa de venir à Paris.
Jai affaire à un atelier de restauration dans votre coin. Si ça ne tennuie pas, on pourrait se voir.
« Si ça ne tennuie pas. » Sérieux, réservé. Jai souri à cette formule.
Viens, ai-je répondu.
Nous nous sommes retrouvés au Pont-Neuf un matin de printemps précoce, le vent de la Seine tout juste adouci, la lumière lavant la pierre de lîle. Javais mis mon manteau gris, presque neuf.
Il mattendait, les mains dans les poches, contemplant le fleuve.
Salut, a-t-il dit.
Salut.
On a marché sur les quais. On a parlé boulot, ateliers, lectures. Jai raconté latelier décriture, comment un petit garçon avait expliqué que les livres étaient des fenêtres inversées au lieu de regarder dehors, on regardait dedans. Pierre sétait arrêté, impressionné.
Cest pas mal vu. Il a quel âge ?
Huit ans. Un petit futé.
Tu as le don avec les enfants, ça se sent.
Tu nen sais rien, tu ne mas jamais vue à lœuvre.
Si ta façon den parler le prouve.
Jai lancé un regard. Il contemplait la Seine.
Au café, jai réalisé quil y avait longtemps que je ne métais pas retrouvée à discuter ainsi, tranquillement, hors de toute urgence.
En partant, il dit :
Jaimerais revenir. Si cest possible.
Cest possible.
***
Claire la appris en mai. Non parce que je lui avais annoncé. Elle a appelé à une heure inhabituelle, je nétais pas chez moi. Quand je lai rappelée, je bégayais un peu, elle a flairé quelque chose.
Tétais où ?
En balade.
Toute seule ?
Pause. Une microseconde. Claire repère les pauses.
Non.
Le dialogue est devenu frontal. Dabord précautionneux, puis plus abrupt.
Cest qui ?
Un ancien camarade. Je ten avais parlé, rencontré à Honfleur.
Tu avais dit un vieil ami.
Cest bien ça.
Maman, tu…
Je connais mon âge, Claire.
Silence.
Cest quoi, au juste ? Des promenades ?
Pour le moment, oui.
Pour le moment ?
Je nai pas expliqué. Il y a des choses quon ne dit pas avec des mots.
Mon fils, Paul, a réagi différemment. Il vit à Lyon, appelle deux fois par mois. Un soir, au détour de la conversation, jai évoqué ce nouvel ami. Il a écouté et demandé :
Il est normal ?
Normal, oui.
Très bien alors, conclut Paul.
Rien dautre. Jai longtemps songé à cette façon de faire. Quest-ce qui est le mieux finalement ? Je nai pas tranché.
***
Lété a filé sur un nouveau tempo. Pierre venait à Paris, je descendais à Honfleur. Marchés, musées, terrasses, petits cafés. Une fois, il ma montré son atelier de restauration : une pièce lumineuse, foisonnant dodeurs de cire et de bois, où des images pieuses attendaient une deuxième vie.
Tu nas pas peur de toucher des objets aussi anciens ? ai-je chuchoté.
Non. Au contraire. Ça rassure de savoir que ces choses étaient là bien avant nous.
Tu crois en tout ça ?
Il a réfléchi.
Je ne sais pas quel mot employer. Je sens juste que cest essentiel. Pas parce quon me la dit.
Jai observé une icône, dont le visage apparaissait sous les couches noircies du temps.
Jacques me disait que je perdais mon temps avec mon atelier à la bibliothèque, ai-je soupiré, prise au dépourvu. Que ça ne valait pas le coup pour si peu dargent.
Et toi ?
Je… jai longtemps cru quil avait raison. Jusquà la retraite, presque.
Pierre na rien ajouté. Un regard a suffi.
Le soir, dans la petite maison, tout me paraissait paisible. Claire appelait moins lorsque je partais. Cétait une façon de manifester son mécontentement. Ma petite-fille, Margaux, huit ans, a demandé au téléphone un soir : « Mamie, tu reviens bientôt à la maison ? » Cette voix me serra le cœur, déchirant mais familier.
Mais ce soir-là, dans la cuisine de Pierre, le pincement sest estompé. Un peu.
Tu as déjà pensé à déménager ? demanda soudain Pierre.
Où ça ?
Ici. Ou ailleurs. Simplement, bouger.
Il fixait sa tasse.
Tu proposes quoi, exactement ?
Je ne propose rien. Je demande. Tu y as déjà songé ?
Jai répondu après réflexion.
Non, jamais sérieusement. Enfin, si, autrefois, mais c’était irréaliste.
Pourquoi donc ?
Les enfants, les petits-enfants, lappartement, mon activité à la bibliothèque tout est ici.
Les enfants sont grands.
Ça ne change rien.
Il a acquiescé, pas insistant.
Le questionnement sinstallait pourtant. Insidieux.
***
En août, Claire est venue. Sans prétexte, juste pour la visite du week-end, valise à la main et lèvres pincées.
Nous avons bu du thé. Elle sest tournée vers la fenêtre puis : Tu es sérieuse ?
Au sujet de quoi ?
De lui. De tout ça.
Je ne sais pas, ai-je admis.
Maman, tu ne trouves pas que cest… étrange, à nos âges ?
Quel âge, le mien ou le tien ?
Celui de la famille. Papa existe encore…
Papa vit avec une autre femme depuis neuf ans, Claire.
Ça nefface pas trente ans de mariage.
Justement, ça change tout, ai-je rétorqué.
Claire rangea sa tasse.
Tu as songé à ce que comprendra Margaux ? Ce quelle pensera ?
Margaux est une enfant. Elle comprendra ce quon lui expliquera.
Que va-t-on lui dire ?
Je lai regardée ; la ressemblance avec son père sautait aux yeux. Enfant, cela me plaisait. Aujourdhui, je ne savais plus.
On lui dira que mamie a rencontré une bonne personne. Cela suffit.
Et après ?
On verra.
On verra. Tu dis toujours ça quand tu veux esquiver.
Non. Je le dis quand je ne sais pas. Cest une réponse franche.
Long silence. Puis Claire, très bas :
Jai peur que tu regrettes.
On peut aussi regretter ce quon ne fait pas.
Elle sest retournée, lair accablée.
Cest de la philosophie, ça. Ça ne me rassure pas.
Moi non plus, ai-je souri doucement. Mais je fais avec.
Claire est repartie ce soir-là. Laccolade fut à la fois chaude et tendue. Comme si nous avions peur, chacune, de briser quelque chose.
***
Septembre fut sec et froid. Même en retraite, latelier lecture structurait encore mes semaines ; les enfants venaient deux fois, lisaient, dessinaient des dessins pour leurs romans préférés… Un petit local encombré, où lon sasseyait sur des coussins élimés.
La responsable, Madame Lemoine, soixante-cinq ans, avait deviné pour Pierre. Pas que je lui avais dit, mais parce quelle avait senti le changement : javais lair plus revenue à moi, moins absorbée par les problèmes des autres.
Il se passe quelque chose, ma-t-elle glissé. Simple constat.
Oui.
Cest positif ?
Je ne sais pas encore.
Quimporte, tant quil se passe quelque chose. On est comme des rivières, toi et moi. On avance sans trop savoir où.
Jai ri.
En septembre, Pierre suggéra une escapade à La Rochelle une exposition de manuscrits anciens ly attirait. Jai accepté. Nous avons pris chacun une chambre dans une petite maison dhôtes, découvert les ruelles et le port, musées le jour, balades le soir.
Dans un restaurant donnant sur locéan, Pierre sest penché :
Je veux que tu saches. Je ne te mets pas la pression. Si tu ressens une contrainte, ce nest pas mon intention.
Je lai regardé.
Je sais.
Je suis sincère, pas simplement courtois. Jai soixante-trois ans, je ne suis plus un gamin à qui il faut promettre lavenir. Je suis simplement heureux de tavoir rencontrée.
Je nai pas trouvé réponse tout de suite. Derrière la vitre, la Garonne était sombre, scintillante.
Ce nest pas facile à accepter, ai-je murmuré.
Pourquoi ?
Parce que jai pris lhabitude de chercher les sous-entendus derrière les mots.
Ici il ny en a pas.
Jessaierai de my faire.
Il a souri. Nous avons fini le vin et traversé la ville, côte à côte. Ni bras dessus dessous, ni à distance ; juste ensemble. Cétait bien ainsi.
***
En octobre survint la conversation que je redoutais et attendais.
Jai pris les devants, appelée Claire, et sans détour :
Je dois tannoncer quelque chose. Pierre ma proposé de minstaller à Honfleur. Vivre avec lui. Jy réfléchis.
Long silence.
Tu es sérieuse.
Oui.
Vous vous connaissez depuis sept mois.
Huit.
Maman ! Ce nest rien ! Tu ignores tout de lui !
Jen sais assez.
Tu sais quoi ? Quil te plaît ? Que cest agréable ? Les gens changent, maman !
Claire.
Quoi ?
Ton père aussi a changé. Après trente ans.
Silence.
Ce nest pas juste, a-t-elle fini par souffler.
Je souhaite être honnête. Avec toi, avec moi.
Paul ma aussi appelée, dans la soirée.
Maman, tu veux vraiment partir ?
Jy réfléchis.
Cest bien là-bas ? Il est comment, lui ?
Quelquun de simple, soigné. Sa maison est modeste, mais chaleureuse.
Tu vas vendre lappartement ?
Non, je le louerai.
Et si tu veux revenir ?
Paul…
Non, mais franchement…
Je pourrai toujours revenir. Je veux juste arrêter de vivre au cas où. Laisse-moi essayer.
Pause.
Daccord, mais appelle souvent.
Je te le promets.
Après ça, je suis restée devant la fenêtre. Il pleuvait, un réverbère oscillait dans la brise. Javais soixante-et-un ans, et jallais prendre, pour la première fois, une décision vraiment à moi. Ni par défaut, ni par force. Juste parce que jen avais envie.
Cétait étrange, presque étourdissant.
Jai écrit à Pierre : « Jy songe. Accorde-moi un peu de temps. »
Il a écrit : « Prends tout le temps nécessaire. »
***
Françoise mappelait chaque semaine, neutre. Elle nencourageait pas, nattaquait pas non plus. Elle posait des questions sur ma vie, parlait de sa chèvre, quelle avait effectivement achetée.
Comment sappelle-t-elle ? ai-je demandé.
Cest Geneviève. Forcément, elle a de la prestance.
Tu es incroyable.
Bonne ou mauvaise chose ?
Bonne, sans doute.
Dis, si tu avais trente ans, tu hésiterais aussi longtemps ?
Quel rapport avec lâge ?
Aucun, ou tout. On réfléchit, on pèse. Parfois cest la sagesse, parfois cest la peur masquée en sagesse.
Philosophique comme Madame Lemoine !
Prends-le comme un compliment.
Après avoir raccroché, jai songé que Françoise avait raison. Ce nétait pas Pierre qui me faisait peur mais moi. Toujours cette projection de mère, de femme, de prof. Et quand tout ça sefface, qui suis-je ?
Javais choisi latelier lecture. Premier élan rien que pour moi.
Maintenant, il y avait ça.
***
Fin octobre, coup de fil inattendu de mon ancienne belle-mère, Madame Besson, quatre-vingt-deux ans, restée à Paris. Par politesse, je lui rendais visite parfois.
Claire ma tout raconté, a-t-elle lancé dentrée.
Raconté quoi ?
Ton histoire. Que tu vas peut-être partir.
Silence.
Quen pensez-vous ?
Eh bien, tu las mérité. Mon fils ne ta pas appréciée à ta juste valeur. Jai toujours vu ça, sans rien dire. Maintenant je le dis.
Madame Besson…
Laisse-moi finir, à mon âge, je peux parler sans détour. Pars si tu le veux. Les enfants ne manqueront de rien. Claire est inquiète, cest tout. Ce nest plus à toi dêtre là coûte que coûte.
On me voit, tout de même.
On te voit comme mamie, comme maman, celle qui est toujours là. Mais toi, la personne ?
Je nai pas répondu.
Voilà. Pars. Et passe me voir, je serai contente.
Après, jai regardé le jardin tout nu depuis la cuisine. Les arbres étaient dépouillés, tout était silencieux.
Jai réfléchi à la façon dont les autres me voyaient : Claire, la mère rassurante ; Paul, le pôle de stabilité ; Madame Lemoine, la collègue perspicace ; la belle-mère, enfin, la personne.
Et Pierre, lui, que voyait-il ?
Je nen étais pas certaine. Mais javais lintuition quil me voyait, moi. Simplement. Peut-être navait-il envers moi aucune attente, aucun passif, quil mavait redécouverte au hasard, sur un marché, hors contexte.
***
Novembre amena les premiers flocons, et un échange imprévu avec Margaux.
Elle ma appelée elle-même, de la tablette de sa mère.
Mamie, tu pars ?
Je me suis assise.
Tu as entendu les adultes parler ?
Oui, un peu. Maman discutait avec tonton Paul. Tu vas partir ?
Je ne sais pas vraiment encore, ma chérie.
Si tu pars, tu reviendras ?
Bien sûr.
Cest promis ?
Promis.
Silence. Puis :
Mamie, cest joli là où tu vas ?
Oui, très. Les maisons sont blanches, il y a la mer, et des clochers partout.
Comme chez nous ?
Un peu. Mais plus petit.
Daccord. Pause. Mamie ?
Oui ?
Maman, elle a peur que tu tombes malade et quon ne soit pas là.
Jai serré la maintée de la table.
Dis-lui que je vais bien et que jai lintention de continuer ainsi.
Elle le sait, elle a juste peur.
Moi aussi parfois.
De quoi ?
Jai réfléchi.
De beaucoup de choses. Mais tout le monde a peur, tu sais.
Tu avais dit que les courageux ont peur, mais agissent quand même.
Je lai dit. Tu las retenu…
Je retiens tout ! a-t-elle marmonné, fière.
Je taime, Margaux.
Moi aussi, mamie. À bientôt.
***
Mi-novembre, jai passé une semaine entière à Honfleur. Pas un week-end seulement. Javais prévenu Madame Lemoine, demandé à Françoise de surveiller mon courrier.
Pierre ma accueillie à la gare. La route bordée de prairies blanches me rappelait étrangement mon arrivée du printemps. Un cycle sétait refermé.
Nous avons cohabité paisiblement, partageant cuisine, ménage, promenades, petits-déjeuners dans la lumière grise. Un matin, tandis que la neige glissait sur la fenêtre, jai demandé :
Tu ne te sens pas à létroit à deux ?
Non, seulement quand je vivais contre mon gré. Là, cest différent.
Tu as déjà vécu contre ta volonté ?
Oui. Jai longtemps travaillé sur les chantiers. Par nécessité. Puis, sur le tard, je suis passé à la restauration. Tout le monde me traitait de fou.
Et ta femme ?
Elle ma encouragé. Cétait une présence discrète, rassurante.
Elle te manque ?
Oui. Mais ça nempêche pas davancer. Tu comprends ?
Oui.
Et toi ?
Je pensais à Jacques. Plutôt une inquiétude quun manque. Je regrettais un passé sans doute idéalisé.
Ce nest pas pareil. Mais oui, je comprends.
Encore un silence, apaisant.
***
Le jeudi, Claire appela.
Je sortais sur le perron. La neige sétait arrêtée. Un ciel transparent.
Tu es encore là-bas ?
Oui.
Jusque quand ?
Dimanche.
Silence.
Maman, je veux une réponse honnête. Est-ce que tu fais tout cela pour te prouver quelque chose ? À nous ? À toi ?
Je regardais les étoiles.
Non.
Alors pourquoi ?
Pour vivre autrement. Juste vivre autrement.
Tu as été malheureuse avant ?
Non. Mais ce nétait pas ce que je voulais.
Il te manquait quoi ?
Long moment. Il ne me manquait rien matériellement appartement, enfants, travail… Mais une sensation dêtre en marge de moi-même. Comme si ma vie était le plan parfait, mais que je lobservais depuis le trottoir den face.
Moi-même. Il me manquait moi-même, ai-je dit.
Ça veut dire quoi ?
Ce que ça veut dire.
Après un silence :
Tu crois que tu seras heureuse ?
Je nen sais rien. Mais jai envie dessayer.
Daccord, a-t-elle conclut. Daccord.
Pas un oui. Mais pas non plus une guerre.
***
Dimanche, en faisant ma valise, Pierre ma demandé :
Tu as pris ta décision ?
Presque.
Presque cest bien ou mal ?
Cela veut dire quil me faut encore un petit peu de temps.
Il a hoché la tête.
Tu crains de faire une erreur.
Oui.
Je peux te dire un truc ?
Bien sûr.
Il y a deux types derreurs : celles quon commet et qui se révèlent finalement claires. Et celles quon nose jamais commettre et qui restent des inconnues. Jai toujours trouvé ce deuxième genre pire.
Je lai fixé.
Tu fais exprès de dire ce que je nose pas penser tout haut ?
Il a ri. Son rire lui allait bien.
Non, cest comme ça.
De retour à Paris, lappartement sentait lhabitude : odeur des murs, lumière de la rue. Jai défait ma valise, fait chauffer de leau. Sur la table, un roman, marque-page dépassant. Je lai ouvert, lu une ligne : lisolement fait partie de la vie, mais ce nest pas une fatalité : on peut y réagir autrement. Cette phrase ma frappée différemment quavant.
Jai refermé le livre, pris mon portable : « Je reviens en janvier. Cette fois, pour longtemps. On verra »
Il a répondu : « Je tattends. »
***
Décembre me laissa dans un état singulier. Je continuais latelier, rendais visite à Madame Besson. Rien ne changeait extérieurement, tout bougeait en moi. Ma décision était prise, mais lappréhension persistait.
Claire mappela début décembre.
Tu as changé davis ?
Non.
Tu vas louer ton appartement ?
Oui, cest en cours avec lagence.
Bon Maman, puis-je demander quelque chose ?
Bien sûr.
Tu ne crois pas que tu te laisses avoir par la nouveauté ? Quon croit toujours que lherbe est plus verte ailleurs ?
Claire.
Quoi ?
Jai soixante et un ans. Jai vécu de quoi comparer. Je ne suis plus une étudiante naïve.
Cela ne protège pas contre les illusions.
Non, mais ça en limite le nombre !
Et si jamais il te déçoit ?
Toujours ce si. Toute la vie est un si, Claire. Tu savais, en épousant André, ce que tu vivrais ?
Javais vingt-sept ans.
Et alors ?
Silence.
Bon, conclut-elle. Tu veux que je taide pour les cartons ?
Longue pause.
Oui, maman. Bien sûr.
***
Jai passé le nouvel an chez Claire. Margaux, André, Paul et sa famille étaient là aussi. Les enfants couraient, tout le monde parlait en même temps.
Margaux, installée contre moi, me soufflait à loreille la vérité sur chaque plat.
Maman a tout cuisiné. Sauf ce gâteau, il est du traiteur mais elle dit que non.
Margaux, je ne dois pas tout savoir !
Je fais juste mon travail, mamie.
Poids du regard de Claire.
Au dessert, elle a lancé à la cantonade :
Maman part vivre à Honfleur en janvier.
Dun ton neutre.
Un bref sourire de Paul.
Margaux, ensommeillée :
Tu vas vraiment partir, mamie ?
Oui, ma chérie.
Mais tu reviendras.
Promis.
Très bien, a-t-elle conclu, refermant les paupières.
Je lai regardée. Voilà la vie : une enfant assoupie, des grands autour dun vieux canapé jamais jeté. Et quelquun, ailleurs, qui mattend.
***
Le quinze janvier, jai appelé Madame Lemoine.
Je quitte latelier, Madame Lemoine.
Silence.
Quand ?
Fin février, je laisse le temps de me remplacer.
Tu pars où, si ce nest pas indiscret ?
À Honfleur.
Ah. Chez lui ?
Chez lui. Et chez moi, aussi.
Jolie formule, déclara-t-elle. On te remplacera, mais tu vas manquer.
Merci, vraiment.
Le dernier jour, les enfants moffrirent une grande carte dessinée. Le garçon aux fenêtres dessina justement une fenêtre avec rideaux et nota : Pour regarder dedans.
Je lai rangée soigneusement.
***
Le vingt-trois janvier, jai débarqué à Honfleur. Pierre ma aidée. Sa maison avait une chambre dégagée à mon intention, et, sur le rebord, une potée de géraniums.
Tu les as trouvés où ?
Je les ai achetés. Il fallait une plante.
Bonne idée.
Jai contemplé le petit jardin sous la neige. La haie, le champ au-delà.
Alors ? demanda-t-il.
Demande-moi dans un mois.
Daccord.
Je me suis tournée vers lui.
Pierre.
Oui ?
Merci de navoir pas forcé les choses.
Il a hésité.
Merci dêtre venue.
***
Trois mois passèrent à sapprivoiser. Honfleur était un village : tranquillement paisible, parfois pesant par son on connaît tout le monde. Françoise me présenta quelques amies ; lune, Madame Lambert, minvita à participer au club de lecture. À peine dix habitués, lecture et débats houleux.
Je ne me sens pas très utile là-dedans
Faut rien sentir, viens et tu verras. Si tu aimes, tu restes, sinon tu pars.
Jai essayé. Ça ma plu.
Avec Claire, on sappelait une fois par semaine. Peu à peu, elle me demandait des nouvelles de Pierre, du club, de mes lectures. Comme si la distance commençait à sapprivoiser.
Margaux ma écrit. Une lettre en bonne et due forme, avec timbre et dessins de deux églises, une rivière : Mamie, on viendra te voir aux vacances de printemps. Maman me la promis. PS : Geneviève cest la chèvre ? Françoise ma raconté.
Jai répondu pareillement, par un courrier.
***
Un soir davril, Claire arriva seule, pour mobserver. Elle détailla le parquet, la géranium sur la fenêtre, la cuisine de Pierre. Pierre proposa le thé, puis partit dans son atelier.
Installées ensemble :
Cest joli ici, finit-elle par déclarer, presque surprise.
Oui.
Cest petit.
Mais calme.
Paris ne te manque pas ?
Si. Vous, surtout.
Pourtant
Pourtant.
Claire jouait avec sa tasse.
Il est comment, lui ? Cette fois, son ton nétait ni méfiant, ni moqueur.
Bien.
Tu es heureuse ?
Jai réfléchi.
Je ne sais pas si heureuse est le bon mot. Mais je me sens bien. Vraiment bien.
Elle a hoché la tête.
Daccord.
Daccord, ça veut dire quoi ?
Que cest daccord. Elle releva les yeux. Jai peur pour toi. Jaurai toujours un peu peur.
Je sais.
Mais jessaie de comprendre.
Cest tout ce que je demande.
On a continué notre conversation, parlé de Margaux, du boulot, de la voiture quAndré voulait changer.
Et puis Claire sest préparée à repartir. Je lai accompagnée dehors.
Lair davril, chargé dhumidité et de terre qui reverdit, sentait le renouveau. Les arbres poussaient leur première verdure, fragile.
Maman, me lança Claire au portail.
Oui ?
Je ne comprendrai jamais vraiment ça, tu sais.
Je sais.
Mais il faut que tu saches quelque chose.
Quoi donc ?
Elle hésita, leva des yeux bruns hérités de son père :
Tu as toujours été là. Je me suis habituée à cela : tu étais là. Disponible. Cest un autre genre de distance, maintenant. Faut que je my fasse.
Tu ty feras.
Tu crois ?
Je lai contemplée. Cet air-là, je le connaissais depuis la maternité, depuis ses premiers jours, quand jétais jeune et inquiète, penchée sur ce petit miracle.
Jen suis sûre. Tu as toujours cette force.
Pas autant que toi.
Si.
Un sourire, une étreinte longue, silencieuse.
Elle a pris ses affaires.
Jappelle en arrivant.
Jattends.
Elle séloigna dun pas ferme. Quand elle fut au coin de la rue :
Maman, lança-t-elle.
Oui ?
Ton géranium est en fleurs !
Oui, il fleurit.
Cest bien.
Et elle disparut.
***
Je suis rentrée. Pierre réchauffait la soupe, concentré.
Je minstallai près de la fenêtre ; Claire avait disparu, une vieille dame descendait la rue, cabas à la main.
Le géranium croulait sous les fleurs roses.
Ça va ? ma demandé Pierre sans se retourner.
Oui.
Un silence.
Elle a bon fond. Elle a juste peur.
Cest compréhensible.
Oui.
Jai mis la table, ce geste quotidien devenant rapidement familier.
Pierre, ai-je osé.
Oui ?
Tu penses que jai eu raison ?
Il sest tourné, ma observée un instant.
Et toi ?
Jai attendu.
Je pense que oui. Cest la première fois que cest vraiment mon choix.
Tu as répondu.
On sest assis à table. Dehors, Honfleur se couvrait encore dun léger manteau davril ; la verdure forçait à travers les restes de neige.
Je regardais la scène. Ce nétait pas le bonheur au sens strict, mais une forme déquilibre. Juste le repas du soir, la fenêtre, lhomme en face de moi.
Est-ce que ça suffirait ? Je nen savais rien.
Mais la soupe était chaude, le géranium fleuri, et, dans mon sac, la carte dun garçon qui dessinait des fenêtres pour regarder à lintérieur.
***
Le soir, Margaux a appelé.
Mamie, maman est venue ?
Oui, ma chérie.
Ça sest bien passé ?
On a bien discuté.
Elle na pas pleuré ?
Non. Pourquoi cette question ?
Elle pleure parfois, tu sais quand elle pense que je nentends pas. À cause de toi.
Je ferme les yeux.
Margaux.
Oui ?
Dis à ta mère que je viendrai bientôt la voir. Très bientôt.
Daccord. Mamie ?
Oui ?
Cest le printemps chez toi ?
Presque. Un peu de neige encore, mais ça sent la terre.
Nous, il fait déjà chaud. Cest marrant : même en France, le temps change beaucoup dune ville à lautre.
Ce nest pas étrange, cest la vie.
Tu penses à nous, mamie ?
Je regardais la nuit tomber, les premières étoiles monter.
Tout le temps, ai-je répondu. Tout le temps.
Daccord. Cest bien. Quand on pense, cest quon aime, tu mas dit.
Je suis restée muette de tendresse.
Au revoir, mamie.
À bientôt.
Jai posé le téléphone. Pierre fredonnait, la vaisselle cliquetait. Le géranium se détachait sombre dans la nuit. Au loin, un chien aboyait. Cétait devenu familier ici, une partie du silence.
Je me suis dit que Margaux avait raison : penser à quelquun, cest aimer. Et linverse aussi sûrement. Aimer, cest penser à lautre, ressentir son absence.
Cest ça, la vie. Pas parfaite, pas comme dans les livres mais la vraie vie, entre éloignements et retours, décisions bancales ou pleines. Des choix, tout simplement. Acceptés. Les nôtres.
Je me suis levé et je suis allé laider à essuyer les assiettes.






