Je ne te déteste pas, loin de là

Je ne te hais pas

Pourtant, rien na vraiment changé

Jessayais de calmer mes mains, occupées à tripoter nerveusement le revers de ma manche, tout en fixant le paysage familier défiler par la fenêtre du taxi. Les rues de Lyon défilaient, celles de mon enfance, celles où javais couru et ri à perdre haleine avec Lucien, mon amour adolescent, lorsque lavenir semblait un vaste terrain de jeux. Sept ans… Sept ans entiers sans revenir ici.

Nous y sommes, dit le chauffeur dune voix douce, interrompant le flot désordonné de mes pensées.

La voiture sarrêta mollement devant la vieille résidence en pierre, cinq étages, façade défraîchie, qui abritait jadis tant de souvenirs. Mon premier réflexe fut de vérifier la poche de ma veste pour massurer que mon portable était bien là. Je sortis aussitôt mon porte-monnaie, payai la course vingt-deux euros, à Lyon tout a son prix , puis je mextirpai du véhicule. Une fois la portière fermée, je restai quelques secondes figée sur le trottoir. Je respirais profondément, inspirant les odeurs du quartier : le gazon fraîchement taillé du jardin public, la vague effluve de baguette chaude provenant de la boulangerie dà côté, une subtile note, mystérieuse et indissociable de ce lieu, que je nappelais que dun mot : maison.

Cette sensation me serrait le cœur. Jétais heureuse et effrayée tout à la fois de ce qui mattendait.

Officiellement, jétais revenue aider maman avec ses papiers administratifs. La paperasse sétait accumulée, elle se plaignait sans cesse au téléphone mais sen sortait pourtant sans moi. Je voulais aussi flâner dans les rues familières, vérifier si elles correspondaient encore à mes souvenirs. Mais, au fond de moi, je savais que je venais pour une toute autre raison, peut-être la plus importante. Je voulais revoir Lucien. Et qui sait ? Peut-être tout pourrait changer

Sans jamais espionner sa vie, je savais quil nhabitait pas loin les amis, en croisant mon profil sur Instagram, glissaient parfois son prénom. Japprenais par bribes quil avait changé de travail, qu’il avait décroché un poste à responsabilités, acheté un appartement, rapatrié sa mère auprès de lui À chaque nouvelle, je me risquais à limaginer. Puis, prise de peur de trop laisser place à ces rêveries, je balayais dun revers de la main ces images clandestines.

**************

Le lendemain, jai décidé darpenter le centre-ville. Javais envie de cette immersion, sans programme, respirer lair lyonnais, observer les vitrines, reconnaître ce qui éveillait mes souvenirs : le kiosque à journaux de mes BD, le banc où je partageais mes secrets avec Manon après le lycée, le petit troquet où javais goûté mon premier cappuccino, en renversant une partie sur mon chemisier tout neuf.

Et soudain, je lai vu.

Lucien marchait sur le trottoir den face. Il ne me remarqua pas, le regard à la fois perdu et concentré devant lui. Je me figeai, le souffle coupé. Il navait pas changé. Même silhouette élancée, la démarche souple quil avait déjà ado, la même coupe de cheveux légèrement négligée.

Sans réfléchir, jai traversé, oubliant même le feu orange, ignorant le klaxon. Mes jambes avançaient sans moi. Mon cœur tapait à tout rompre, il me semblait quil résonnait sur toute la place.

Lucien ! lançai-je en le rejoignant près de la vitrine dune librairie.

Ma voix tremblait. Il se retourna et rien. Ni joie, ni colère, rien.

Claire ? fit-il, neutre, presque distant.

Ce ton, cette absence totale démotions, me fit plus mal que tout. Tout ce que javais gardé au fond de moi pendant sept ans jaillit. Javais la gorge serrée, les larmes au bord des cils. Impossible de me retenir.

Lucien, je jai tellement honte, bredouillai-je. Je sais que je naurais même pas dû tapprocher, mais je jéclatais en sanglots, sans chercher à masquer mes joues mouillées. Je taime. Je taime encore. Pardonne-moi. Sil te plaît, pardonne-moi

Les phrases tombaient en cascade, embrouillées, comme si, si je marrêtais, je naurais plus la force de parler. Tout ce que javais voulu expliquer nétait plus que mots confus, il ne restait que lessentiel : je laimais, toujours.

Je lai étreint, me serrant contre lui comme pour retrouver par miracle ce que javais perdu. Pendant une seconde hors du temps, la rue disparut : il ny avait que sa chaleur, mon espoir désespéré, son odeur familière.

Lucien ne séloigna pas immédiatement. Lespace dun éclair, jeus lillusion quil vacillait ses épaules saffaissèrent, ses mains flottèrent vers moi. Est-ce quil allait me pardonner ? Saura-t-on jamais réparer vraiment les erreurs du passé ?

Mais linstant fila. Il posa fermement ses mains sur mes épaules pour mécarter de lui. Son visage était impassible, presque glacial. Dans ses yeux, il ny avait plus le garçon qui rêvait de tout avec moi, seulement un homme, barricadé derrière une forteresse dindifférence.

Va-ten, murmura-t-il à mon oreille.

Cétait cinglant de neutralité, comme si jétais devenue une étrangère, insignifiante.

Je te hais, ajouta-t-il alors, et pour la première fois je crus deviner une tempête de mépris.

Il se détourna et sen alla, sans même regarder derrière lui. Je restai plantée là, hébétée. Tout tournait. Les gens continuaient leur vie, indifférents. Personne ne remarquait leffondrement qui avait lieu en moi.

Ses pas résonnaient, méloignant de ses bras à jamais. Cétait fini. Définitivement.

Je suis rentrée lentement. Chacun de mes pas me coûtait, comme si mon corps obéissait en pilote automatique. Plus de pensées, plus rien, juste le vide assourdissant de ses mots.

Arrivée à lappartement, je passai devant maman sans mot dire. Elle vit mon visage défait mais ne posa pas de questions. Elle se contenta de mettre la bouilloire sur le feu. Le parfum du thé, le cliquetis familier de la vaisselle tout me paraissait banal, presque une insulte à ma douleur. Mais cette simplicité avait, malgré tout, quelque chose dapaisant.

Il ne ma pas pardonnée, soufflai-je en tenant ma tasse brûlante entre les mains. La chaleur cuisait mes doigts ; je my agrippais comme à une bouée.

Maman sassit près de moi, me caressa doucement le dos. Ce geste, si familier, réveilla en moi une fragilité denfant déchirée après une dispute dans la cour de récré.

Tu ten doutais, non ? murmura-t-elle, sans reproche, comme résignée.

Je le savais, répondis-je, lâchant enfin la tasse dont jobservais la surface dorée. Mais jespérais. Bêtement, hein ?

Ce nest pas bête, dit maman dune voix douce. Cest juste tu as choisi ton propre chemin. Tu lui as fait très mal, à Lucien. Il a mis du temps à sen remettre Tu sais, il est devenu un peu comme Kay dans le conte dAndersen : plus personne ne savait atteindre son cœur.

Je soupirai, repoussai la tasse, maffalant contre le dossier, envahie par danciennes images.

À lépoque, tout paraissait simple. Javais vingt-deux ans, le sentiment de tout pouvoir conquérir. À mes côtés, Lucien : gentil, solide. Il exprimait peu ses sentiments, mais il était là, toujours, sans poser de conditions. Il bossait sur les chantiers, suivait ses cours du soir, rêvait de monter sa propre boîte. Cétait sérieux, réfléchi mais il fallait attendre. Moi, je nen étais pas capable.

Je voulais la sécurité, pas la richesse, la prestance. Juste la certitude dun avenir stable, quelque chose de concret. Lucien, cétait lincertitude. Des jobs alimentaires, un diplôme à finir, des rêves à construire un jour.

Quand mon oncle ma proposé un poste chez lui, à Paris, jai accepté sans hésiter cétait une vraie chance.

Mais il y avait autre chose, une vérité enfouie que jévitais de regarder en face. Ce fut dans cette période, dans la capitale, quAntoine entra dans ma vie. Cétait un entrepreneur parisien de quarante-cinq ans, sûr de lui, charmeur, rompu aux jeux de pouvoir et de séduction. Nous nous rencontrâmes à un cocktail de la boîte, moi avec ma robe toute neuve, un peu mal à laise. Il vint sasseoir près de moi, entama la discussion, sintéressa à mes envies, mes projets.

Il nétait pas avare de gestes tendres : les fleurs pas dénormes bouquets, mais des brassées raffinées, accompagnées de petites cartes « À la plus brillante ». Des invitations dans des restaurants chics du Marais, où je naurais jamais mis les pieds seule. Il mavait aussi offert des foulards, des bagues en argent, des escarpins délicats. À chaque cadeau, il répétait : « Tu mérites mieux, Claire. Il faut savoir accepter ce que la vie nous offre. »

Au début, jétais gênée, je refusais, mais Antoine était persistant, tout en finesse. Peu à peu jai accepté ses attentions. Lunivers quil moffrait maspirait : dîners étoilés, trajets en taxi à Paris la nuit, la sensation de ne jamais avoir à compter, ni à craindre de manquer.

Je finis par sortir avec Antoine, non par passion, mais séduite par cette aisance, cette vie où le lendemain semblait écrit, où je navais plus à minquiéter. Jadorais ça, à tel point que javais presque oublié Lucien. Bientôt, je me mis à le mépriser, clamant quil ne réussirait jamais rien.

Puis, je revins à Lyon. Pas pour Lucien, non : pour exhiber ma nouvelle vie. Je voulais quil voie que je navais pas eu tort, que jétais parvenue, seule, à dépasser la grisaille de notre jeunesse.

Jai misé sur leffet : choisi un salon de thé élégant où il avait lhabitude de finir sa journée, une robe griffée, une bague étincelante offerte par Antoine, un sac de créateur. Quand Lucien entra et maperçut, je ris ostensiblement à une plaisanterie de mon compagnon. Nous avons croisé nos regards. Je me suis accrochée au sien, déterminée.

À ce moment-là, jai cru gagner. Jétais fière, persuadée que javais fait le bon choix, que jétais enfin ce que je méritais. Mais quand Lucien est parti, laissant la porte doucement se refermer, mon rire sest éteint. Jai observé le reflet doré de la bague, le cuir du sac, lhomme devant moi qui racontait ses anecdotes et jai compris un vide profond. Tout cela sonnait faux, fade. Je devais continuer la comédie, mais intérieurement, quelque chose avait murmuré : « Tout cela valait-il réellement la peine ? »

***************

Ma « victoire » sest révélée amère. Au début, Antoine gardait les mêmes attentions puis, très lentement, son intérêt sémoussa.

Dabord dans les détails. Des commentaires critiques à la place des compliments. « Peut-être que tu pourrais faire plus attention à toi ? », ou « Tu ris trop fort, ce nest pas très distingué. » Il me suggérait déviter mes amis « provinciaux », de me trouver des cercles plus « adaptés à mon rang ».

Il disparaissait pendant des jours. Joccupais seule le spacieux appartement quil finançait je me noyais dans le silence, arrangeais les vêtements, feuilletais des livres sans rien lire. Plus de chaleur, ni dattention, seulement une pièce froide, impersonnelle.

Je trouvais mille excuses : son business, le stress. « Il a besoin de souffler », pensais-je. En réalité, j’étais devenue un joli bibelot, et rien dautre. Et le jour où la nouveauté séteignit, il ne resta plus rien à aimer en moi.

Je supportais ses paroles acerbes, sa distance, ses longues absences. Je refusais dadmettre : javais eu tort. Reconnaître que cette vie pleine de paillettes était un mensonge, cétait reconnaître aussi que javais trahi le seul homme qui maimait vraiment. Lucien, avec ses mains laborieuses de bâtisseur, ses plans davenir, ses gestes plutôt que ses discours

Bientôt, même les vêtements chics mennuyaient. Les bijoux me semblaient étrangers, le parfum de ce « nouveau monde » me donnait la nausée. Les restos qui mavaient fait rêver jadis mirritaient. Quand je regardais passer les gens en bas, je me demandais : « Et si ? », mais je fuyais cette pensée, incapable daffronter la suite.

Les soirées saccumulaient, vides. Lappartement sétait transformé en prison dorée. Et plus que jamais, je songeais à Lucien : ses mains, son sourire discret quand il trouvait le bonheur, ses projets racontés simplement et la certitude, auprès de lui, de navoir jamais peur

**********

Le troisième jour, je me rendis dans le parc près de la gare, notre parc, celui quon longeait tant de fois bras dessus bras dessous. Le banc sous le vieux platane était là, comme une relique. Je me rappelais ses mots, un matin dautomne : « Tu sais, jimagine notre maison. Avec de grandes fenêtres traversées de lumière, où il ferait toujours bon vivre. » À lépoque, javais haussé les épaules ; aujourdhui, cétait une blessure vive.

Je me suis arrêtée, respirant lair automnal pour rassembler mes pensées, quand une voix familière me sortit de mes rêveries :

Claire ?

Cétait Martin. Un ami à nous deux. Il sembla surpris, puis sourit.

Je ne pensais pas te croiser ici Comment tu vas ?

Je peinais à lui répondre franchement, mais pris mon courage, le sourire un peu crispé.

Ça va. Je rends visite à ma mère, cest tout.

Il fit signe vers le banc. On sest assis ensemble, lui commença à raconter les nouvelles du coin comme si la rupture des années navait jamais existé. Ce ton doucement anodin me fit du bien, apaisa mon malaise.

Après une pause, il se tourna vers moi :

Tu as revu Lucien ?

Je baissai les yeux machinalement, fixant la mosaïque de feuilles au sol. Je revoyais léchange brutal de la veille, la froideur de son regard, ses mots cruels.

Oui. Hier.

Et ?

Il ne veut plus entendre parler de moi.

Ma voix était blanche, éteinte.

Martin soupira, regarda lallée, puis murmura :

Tu comprends, non ? Tu es partie sans prévenir. Pour lui, ça a été une trahison.

Jencaissai, comme frappée à nouveau par la réalité. Je savais, bien sûr mais lentendre dun autre était pire.

Je sais, répondis-je à peine.

Martin ne jugea pas, il continua calmement :

Il a essayé de toublier. A fréquenté quelquun, mais ça na jamais marché. Il nétait plus jamais pareil. Et après ta parade, il sest brisé. Franchement, je croyais quil ne sen remettrait jamais.

Jhochai la tête, les larmes montaient de plus en plus fort. Je touchai mes paumes à vif. Je voulais, sans savoir pourquoi, parler, expliquer :

Je ne lui demande pas pardon Je voulais juste quil sache que je regrette. Tous les jours, je regrette. Les souvenirs me hantent

Martin croisa mon regard longtemps. Il murmura :

Peut-être quil na pas besoin de savoir. Laisse-le tranquille, Claire. Il seffondrait hier soir, quand il ma appelé. Ne rouvre pas de blessure. Il mérite la paix.

Jai serré les lèvres, accepté en moi-même quil avait raison ma venue faisait plus de mal que de bien. Je voulais réparer, à ma façon ; je nai fait quexacerber la souffrance.

**************

Ce soir-là, je restai longtemps devant la fenêtre de la cuisine. La ville sallumait, un kaléidoscope de doré, dorange et de blanc, tandis que je restais immobile dans la pénombre. Je refaisais le film au ralenti, imaginant mille possibles si jétais restée à Lyon auprès de Lucien, partageant les incertitudes, les joies modestes, les petits bonheurs simples. Combien dinstants ai-je gâchés par orgueil ? Mais le passé reste immuable.

Le lendemain, jai refait ma valise. Chaque geste était pesant, chaque objet portait le poids dun adieu. Maman, silencieuse, se tenait dans lembrasure.

Prends soin de toi, souffla-t-elle.

Je lembrassai, mattardant dans son parfum maternel, puis sortis.

À la gare, jachetai un billet pour Paris. Quelques heures de train. Peut-être le mouvement et les voix étrangères suffiraient à apaiser ma peine.

Mon visage collé à la vitre, je contemplais les immeubles, les terrains vagues, les squares, la petite boulangerie doù sortaient les enfants. Tout métait étrangement lointain.

Quelque part, dans ce dédale, il y avait Lucien, lhomme que javais aimé plus que tout, celui à qui je navais pas su donner la moindre explication, ni même offrir un vrai adieu. Aujourdhui, il nétait plus à moi. Je le savais avec une clarté douloureuse.

**************

Six mois passèrent. À Paris, jenchaînais les journées semblables, le travail, les cafés du week-end, répondant aux mêmes questions dapparence futile. Mais en moi quelque chose avait rompu, irréparablement. Je navais plus peur du passé, je ne le fuyais plus. Je regardais mes erreurs en face.

Jappris à vivre, à accepter. Javais failli, cest tout. Nul retour en arrière, mais la vie devait continuer.

Un soir, alors que je préparais un risotto, mon portable vibra. Un numéro inconnu. Un seul message, laconique : « Je ne te hais pas. Mais je ne peux pas te pardonner non plus. »

Je restai sans voix. Mon cœur bondit, je serrai lappareil contre moi, comme pour sentir lécho lointain de Lucien.

Je navais aucune idée de ce que cela signifiait. Pas un pardon, pas une promesse, peut-être un adieu. Mais quelque chose reliait encore nos deux existences, aussi ténue soit-elle, aussi fragile. Lucien pensait à moi, quelque part lespace dun instant, le fil nétait pas complètement rompu.

Jai souri, des larmes glissant sur mes joues. Peut-être que ça irait, un jour. Peut-être quon se reparlerait, apaisés, sans rancune ni justification. Peut-être quon saurait, chacun, tourner la page.

En attendant il suffisait de savoir quil me gardait, quelque part, dans le livre de son histoire.

Et en cet instant cétait suffisant.

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