Derrière les murs des autres

Murs étrangers

Tu sais à quoi je pense ? ai-je murmuré, comme si je parlais dans le vide, astiquant la même assiette pour la cinquième fois ce soir, alors que Clément, mon mari, restait figé devant la fenêtre donnant sur la cour sombre. On na même plus une petite cuillère à nous. Tout est dans leur chambre. Et maintenant, même dans notre appartement, au moment daller dormir, je me demande à voix basse : « Est-ce quon ne fait pas trop de bruit ici, dans notre propre salon, devant la télé ? Est-ce quon ne les dérange pas, eux ? »

Clément ne répondit rien, fixant la nuit. Puis il laissa échapper un soupir si lourd que jen eus mal au cœur.

On est devenus des invités, murmura-t-il sans se tourner vers moi. Des invités dans notre propre cuisine.

Cest alors que le rire cristallin de Julie, notre nièce, monta de la chambre, accompagné de la voix basse de son copain, Thibault. Ils regardaient un film, confortablement installés dans ce qui était notre ancien salon.

Voilà où nous en étions. Moi, planté dans la cuisine, assiette à la main ; Clément, statique devant la fenêtre ; et dans ma tête martelait sans cesse la même question : comment en sommes-nous arrivés là ? Comment a-t-on pu basculer à ce point, à la limite de ne plus tirer la chasse deau la nuit, de peur de réveiller « nos invités » ? Pourtant, tout cela avait commencé dune manière anodine. Vraiment, familiale, avec les meilleures intentions du monde.

Tout avait commencé fin août, il y avait un peu plus dun an. Je préparais alors des bocaux de cornichons, la cuisine sentait le vinaigre, mes cheveux collaient à mon front. Le téléphone sest mis à sonner ; je me suis essuyé les mains sur mon tablier avant de répondre.

Émilie, salut, cest ta sœur, lança Isabelle, dune voix douce et hésitante, qui nétait pas dans ses habitudes. Ça ma tout de suite mis sur la défensive. Isabelle, elle nappelle jamais pour rien. Elle a sa vie à Lyon, très occupée. À peine trois coups de fil dans lannée.

Tu te souviens de Julie, ma fille aînée ?

Bien sûr, répondis-je. Il y a un souci ?

Non, au contraire même ! Elle est prise à la fac, à Paris, en licence dart. Boursière, la fierté de la famille ! Seulement, pas de place en cité U avant le second semestre, peut-être plus. Je me suis dit vous avez un grand appartement, trois pièces, à Paris, vous nêtes que deux Est-ce que tu pourrais la déclarer temporairement chez vous, le temps de débloquer ses papiers ? Cest juste une formalité administratif, elle logera dans une colocation avec ses copines. Cest pour la fac, tout simplement.

Ma première pensée fut pour Clément : il avait toujours dit de ne jamais « domicilier » qui que ce soit, famille ou pas, car après impossible de revenir en arrière. Mais Julie, cest la famille, cest une jeune étudiante motivée. Et jimaginais mal refuser à Isabelle, même un peu lointaine.

Tu es absolument sûre quelle va habiter ailleurs ? Jinsistai gentiment. Parce que cela deviendrait vite compliqué si elle restait.

Pas de souci ! sempressa ma sœur, un brin rassurée. Elle a déjà repéré une chambre à louer avec des amies, elle veut vivre dehors, profiter de sa jeunesse. Cest juste pour le dossier dinscription.

Jai tout de même promis den parler à Clément. Le soir venu, son froncissement de sourcils en disait long.

Naccepte pas. La domiciliation, cest la galère. On ne sen défait jamais, trancha-t-il. Jen entends tous les jours au boulot des histoires comme ça.

Mais jai rappelé Isabelle le lendemain, touchée par le sort de Julie, qui avait voulu étudier. Elle me promit que Julie appellerait pour expliquer tout ça en personne.

Julie a téléphoné deux jours plus tard : une voix douce, posée, polie.

Bonjour, Tata Émilie, cest Julie maman ma dit que tu pourrais maider pour la domiciliation. Je comprends ce que ça implique, mais tu serais un vrai secours. Le reste est prêt, jai déjà ma chambre en coloc. Si tu veux, je passe te voir pour en parler.

Difficile de résister face à tant de gentillesse. Quand jai annoncé à Clément que Julie passerait, il haussa vaguement les épaules.

Quelques jours plus tard, la voilà qui débarque : grande, mince, en jean et chemisier blanc, de longs cheveux bruns tressés, sourire éclatant et un gros sac à dos. Elle mapporte du miel de la ruche familiale, de la confiture et des chocolats, tout droit venus de Lyon. Jen ai presque eu les larmes aux yeux.

On a pris le thé, parlé de la fac, elle a évoqué son rêve de travailler dans le journalisme, dintégrer France Télévisions, les yeux brillants denvie et davenir. Elle ma montré son contrat de colocation dans le 12ème, trois lits, pas grand-chose mais « on sen contente », a-t-elle dit.

En la raccompagnant, elle a rechigné à déranger, « vraiment, Tata, cest juste pour les papiers ». Le soir, Clément sest montré plus conciliant face à cette jeunesse polie, mais il restait réservé.

La paperasserie fut vite expédiée, elle a même réussi à obtenir une domiciliation temporaire dun an, que Clément, à contrecœur, valida. Deux semaines plus tard, Julie nous appelait dix fois pour nous remercier. Javais le sentiment du devoir accompli. Bref, la vie suivait son cours.

Sauf que, très vite, tout a dérapé.

Dabord, Julie na pas mis les pieds chez nous pendant deux mois, se contentant de textos polis. Isabelle me rapportait quelle travaillait bien. Jai alors pensé : tout roule. Et puis, novembre sest pointé.

Un appel paniqué : la colocation seffondre, une des étudiantes fait la fête toutes les nuits, « Julie narrive plus à dormir ni réviser ». Je nai pas eu le cœur de refuser. Elle a débarqué le soir, gros sac au dos, les traits tirés.

Ne ten fais pas, cest pour une semaine, le temps de trouver mieux, proposa-t-elle.

Difficile dêtre sèche devant sa détresse. Alors, elle dormit sur le canapé du salon, sappliqua à passer inaperçue. Seulement la semaine sest faite quinzaine, puis la session dexams est arrivée. Pourquoi la jeter dehors en hiver ?

Mais une fois passée la session, elle rentra à Lyon et, à la rentrée, me dit avoir trouvé un stage de pigiste dans un journal. Par économie, elle refusait désormais de payer une autre chambre : « Je peux participer aux charges, promis, Tata. »

Clément sortit de ses gonds :

Elle nous a bien eu ! Ça commence comme ça, et bientôt elle demandera de ramener ses amies !

Allons, elle travaille, elle est studieuse Elle a proposé de payer

Payer, pffff ! Deux cents euros par mois, alors quelle occupe la moitié de la maison, leau, lélectricité ! On est les dindons

Au fil de ces mois, Julie sinstalla. Elle avait désormais la moitié de la penderie, ses cartons remplissaient le balcon de bouquins, de fringues. Même à table, ses yaourts et ses fruits envahissaient le frigo bien quelle fasse ses courses elle-même, ce nétait jamais aussi net : notre sucre disparaissait, notre huile, puis apparaissait de nouveau

Clément et moi parlions de moins en moins. Il partait tôt au boulot, rentrait tard, pour éviter tout contact ; je comprenais ce mutisme, pleine de rancœur et de fatigue.

Un soir, alors que je découpais une salade dans la pénombre de la cuisine, elle arriva, remplit une bouilloire rose, achetée par ses soins dans nos crédences, « parce que lautre mettait trop de temps ». Sa grande tasse, intrus au milieu de la porcelaine familiale, saffichait. Jobservais, une boule au ventre.

Tu avances pour ton logement ? demandai-je froidement.

Elle sourit, gênée.

Franchement, les colocs, cest mort. Mais je cherche, tinquiète. Ici, cest pratique Je gêne tant que ça ?

Ce serait sans doute plus confortable pour toi aussi une vraie chambre.

Mais elle balaya dun geste « ici, je suis bien, je ne vous embête pas ». Et retourna à « sa » pièce.

Clément murmura ce soir-là :

Il faut la radier. En août, pas de prolongation. Quon retrouve notre vie.

Jacquiesçai, sans y croire. Julie était là depuis six mois, devenue une partie du décor et, surtout, protégée par ladministration Jappréhendais la confrontation.

Les mois passèrent. Elle senfonçait dans sa routine, travaillait plus tard, invitait à loccasion Et puis le mois de mai arriva, avec une nouvelle étape.

Elle rentra avec Thibault, un garçon du même âge quelle, qui la rejoignait, « pour un travail de groupe », disait-elle. Je laissai faire, épuisé de lutter. Ils rirent, firent leur présentation derrière la porte close, pendant que, moi, je buvais mon café glacé en me sentant de plus en plus hors de chez moi.

Clément, ce soir-là, explosa :

Fini, cest décidé. Pas de prolongation de résidence. Dis-lui, quelle ait le temps de se retourner.

Je capitulai. Mais en juin, Julie demanda de prolonger sa domiciliation « juste pour la fac, promesse jurée, Tata ». Jai failli dire non, ma sœur ma supplié. « Quelle termine ses études, Émilie, tu rends service, cest temporaire, cest la famille ». Jai cédé.

Clément mannonça quil ne signerait plus rien ; je fis la démarche seule.

Mais en septembre, Julie revint de Lyon, chargée dencore plus daffaires, et affirma quelle visait la mention très bien, donc serait très studieuse. Et puis Thibault débarquait de plus en plus souvent, restait tard, mangeait chez nous. Un soir, alors quil sinstallait sans même me demander, jexplosai enfin.

On avait convenu que tu naurais pas de visiteurs.

Mais on travaille ! répliqua-t-elle, sincère. Je paie, tout le monde est gagnant, non ?

On ne sy retrouve pas. Et puis ce nest pas ta maison, Julie !

Et, cest à ce moment-là que jai compris : elle ne demandait plus, elle posait des droits, lair de dire « Jai le papier, jai le droit ». Elle ne disait plus merci.

La domiciliation est temporaire, ce nest pas un bail, c’est un service rappelai-je.

Je ne profite pas de vous ! Je paie mon dû ! avait-elle crié, ce qui ne lui ressemblait pas.

Depuis, on ne se parle guère. Décembre arriva ; Noël fut lugubre, le sapin réduit à une table de cuisine. Julie rentra à Lyon pour les fêtes et, pour la première fois depuis longtemps, Clément alluma la télé, détendu.

Il faut en finir, souffla-t-il. On va vendre, Émilie. Je ne vivrai pas à genoux.

Jai compris ce soir-là que nous étions terriblement las. Et puis Julie est revenue après le Nouvel An, comme si de rien nétait.

Le coup de grâce arriva lorsquelle annonça, tout naturellement :

Thibault va rester quelques temps, il nen peut plus de son foyer détudiants. Ne vous inquiétez pas, il paiera sa part.

Clément devint livide. Je crus mévanouir.

Il lui a dit non, fermement, mais Julie, cette fois, simposa.

Vous navez pas le droit de me mettre dehors. Je suis domiciliée, et pour Thibault, il ne restera que quelques semaines. Cest légal : au pire, faites appel à la police.

Jen ai parlé à Isabelle qui, cette fois, me laissa tomber. « Cest ta maison. Fais ce qui te semble juste. »

Clément appela le syndic, puis un avocat, déposa un référé pour faire radier Julie. Mais, le temps que tout cela avance, lambiance devint glaciale. Nous évitions le salon devenu leur territoire ; leurs voix, leur télévision couvraient même le silence.

Hier, jai lavé la vaisselle, regardé Clément. Et je lui ai dit :

Si on vendait ? Un deux-pièces en banlieue, juste nous

On abandonne tout comme ça ? marmonna-t-il. Après vingt ans, tant de souvenirs ?

Au moins, on se sentirait de nouveau chez nous.

Il a acquiescé, abattu. Dans le salon, Julie et Thibault riaient devant la télé flambant neuve quils venaient dacheter, ayant relégué la nôtre à la cave, sans demander.

Tu te souviens, ai-je soufflé, il y a un an, on hésitait à laider ?

Il a soupiré :

Il fallait refuser. Cest tout.

Julie est passée devant la cuisine. Bonne soirée, dit-elle sans sarrêter.

Thibault, ensuite, attrapa du jus dans le frigo. Bonne nuit, lança-t-il, avant de disparaître.

On sest regardés, et même la force de pleurer me manquait. Il ne restait plus rien : notre appartement nétait plus le nôtre.

Clément se leva, regardant le plafond.

Demain, jappelle lagent immobilier. On passe à autre chose.

Je me suis dit, alors que je rejoignais le lit, que la perte la plus terrible dans toute cette histoire nétait pas matérielle, mais lérosion de ce quon croyait stable : la confiance en la famille, la foi en la réciprocité de la bonté. Tout sétait dissous, laissant place au froid, à lamertume.

Dans le noir, on entendait Julie et Thibault vivre leur vie, rire sans se soucier de nous. Et nous, on attendait, invisibles, attendant que le matin vienne, et avec un espoir tenace que, dans un autre lieu, peut-être, recommencerons-nous à exister.

Mon enseignement de cette épreuve, cest que, même avec les meilleures intentions, il ne faut jamais oublier de sécouter et de défendre ce qui fait de sa maison, un chez-soi. Le monde ne fonctionne pas à la gratitude, et la naïveté a un prix. Mais il nest jamais trop tard pour recommencer, pour retrouver sa place ailleurs.

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