La maison ancienne “maudite”

Nous sommes arrivées ! Descendez ! Le chauffeur arrêta le camion devant une vieille clôture en bois et coupa le moteur.

Claire tapota doucement lépaule de Solène, blottie contre elle, paisiblement endormie.

Ma chérie, nous y sommes. Ouvre les yeux.

Solène, ensommeillée, frotta ses paupières de son petit poing, la tête tournant de tous côtés en quête de la maison.

Maman, cest là quon va habiter maintenant ?

Oui, ma douce. Viens ! Il faut décharger les affaires et jeter un coup dœil.

Claire sauta du marchepied, prit sa fille dans ses bras. Derrière le camion, arriva Baptiste, qui les avait suivies en voiture.

Tout va bien ?

Oui. Où sont les clés ?

Tiens, son ancien mari lui tendit le trousseau. Les papiers de la maison sont sur la table, tu trouveras. Je reviendrai samedi chercher Solène, comme convenu.

Daccord.

Je taide à porter les affaires, puis je file, jai pas mal de choses à régler.

Claire acquiesça. Un nœud lui serrait encore le cœur, mais elle savait quil fallait avancer. Rien à changer désormais, autant ne pas sépancher.

Elle et Baptiste avaient partagé cinq années ensemble. Un mois auparavant, Claire avait appris quil en aimait une autre. Pas une passade, non : il avait pris son élan, projetait de fonder une nouvelle famille.

Dabord, Claire eut limpression de sombrer dans un rêve trouble, tout semblait terne autour delle. Que faire à présent ? Comment continuer ? Impossible dy songer clairement. Hier encore, elle croyait son avenir assuré, un foyer, un mari attentif, et soudain : tout disparaissait Et avec cette sécurité envolée, avait disparu jusquà la foi dans les gens. Si même le plus proche trahit sans appel, à quoi sattendre des autres ? Rien nannonçait la tempête leur calme, les petites habitudes, tout semblait inaltérable.

Ce choc lavait anéantie, plus encore démoralisée que blessée.

Poussée par lautomatisme, Claire sétait occupée de Solène, avait continué à cuisiner, à ranger, à travailler, mais plus rien navait de sens, lavenir nétait quun brouillard.

Leur appartement appartenait aux parents de Baptiste. Claire navait quune vieille tante, Hélène, vivant dans une petite ville voisine, son seul parent. Faute de pouvoir visiter souvent, Claire avait engagé la voisine pour faire les courses, acheter les médicaments et surveiller la vieille dame. Lappartement de ses propres parents, quelle avait hérité, était loué à long terme, largent entrant moitié sur son compte, moitié sur celui quelle avait ouvert pour tante Hélène. Plus dune fois, Claire avait voulu convaincre sa tante déchanger sa maisonnette contre un appartement plus proche, mais Hélène refusait toujours.

Baptiste sûr de labsence de scène lavait confrontée dès quil navait pu se cacher davantage. Un soir, Solène endormie, il lavait appelée dans la cuisine.

Tu sais déjà tout. Je ne vais pas me justifier. Voilà, cest arrivé. Il faut réfléchir pour que Solène soit épargnée. Tu penses faire quoi maintenant ?

Je ne sais pas murmurait Claire, les mains agrippées à sa tasse, fixant la table.

Ses pensées se heurtaient à mille questions, du genre : « Pourquoi ? Pourquoi moi ? », tournant en boucle comme des lapins fous, mais personne ne lisait rien sur son visage. Elle ne voulait pas montrer à Baptiste la dévastation intérieure. Pourtant il avait raison sur un point : il fallait dabord songer à Solène.

Il faut peut-être rompre le bail avec les locataires.

Non Je suis responsable devant toi, devant Solène. Jai parlé à mes parents Claire, que dirais-tu de déménager ?

Où ? Elle leva les yeux sur lhomme qui nétait déjà plus le sien.

Tu sais bien que chez ma mère, dans la petite ville à côté, il reste une maison héritée de ses parents. Elle nest plus de première jeunesse, il y a des travaux, mais elle est solide et chaleureuse. Et puis ta tante Hélène vit dans la rue dà côté, il me semble. Ma mère veut te la transmettre, à toi et à Solène. Quen dis-tu ?

Un cadeau dadieu ? ironisa-t-elle, avant de songer. Cétait sans doute le plus sage. Croiser son ex et la nouvelle compagne dans le quartier lui était insupportable. Son entourage familier lui faisait mal. Marcher au parc rappelait trop les souvenirs dautrefois.

Lavenir de Solène simposait. Que risquait-elle ? La ville était modeste, mais il y avait une bonne école, une clinique, tout à proximité. Et une proche parente. Solène avait besoin de soin et de présence. Baptiste ne sen occuperait plus comme avant. Elle devrait chercher du travail…

Dun hochement déterminé, Claire donna son accord.

Cest entendu ! Baptiste se leva. Parlez-en demain avec maman, elle t’appellera pour le notaire. Je dois y aller.

Au seuil, il hésita, détourna la tête :

Pardonne-moi. Je nai jamais voulu en arriver là.

Claire ne répondit pas. Refermant la porte derrière lui, elle glissa le long du mur. Discrète pour ne pas réveiller Solène, elle étouffa son chagrin dans la manche de son pull.

Ce nétait pas un simple sanglot, mais un véritable hurlement étouffé. Petite, elle avait vu un documentaire sur les loups et pensa alors ressembler plus à une louve blessée quà une femme.

Elle pleura longtemps. Quand les larmes tarirent, elle sentit que toute sa rancœur sen était allée avec. Restait un grand vide, comme une terre calcinée dans son âme. Une seule idée sy agitait, têtue : Il faut trouver une lumière, une douceur, et boucher ce creux, sous peine de sy perdre à jamais.

Les semaines suivantes furent si éprouvantes que Claire neut guère le loisir de songer à autre chose quau déménagement et à ses formalités.

Et voilà quelle se retrouvait debout devant la clôture bancale de sa nouvelle maison, contemplant lancien grand jardin envahi par la broussaille, qui masquait presque tout le bâtiment. Une touffe de toits, un bout de véranda seulement visible entre les arbres.

Solène tira sa main :

Maman, allons-y ! Pourquoi tu restes là ?

Sur la petite allée, contournant un vieux pommier, elles découvrirent enfin la maison.

Non, pas une maison songea Claire un foyer. Un peu délabré, mais solide encore, avec un petit grenier sous combles et une belle véranda colorée. Dans le décor doré du verger dautomne, la maison semblait appeler à elle les artistes. Claire déballa son appareil photo, fit quelques clichés. Un souffle despoir lenvahit. Toute la besogne à venir pour restaurer cet endroit Cest exactement ce quil lui fallait.

Solène ouvrait la bouche détonnement, le doigt dans la bouche. Claire lui tira doucement le pompon de son bonnet :

Sors le doigt, petite souris ! Surprise ?

Mamaaan, comme elle est belle !

Je crois aussi. Allons voir lintérieur et te choisir une chambre.

Ouais ! Vite !

Grimpant les marches, elles passèrent par la véranda. Un grand couloir menait à la cuisine et aux chambres. Claire explorait, imaginant où placer les meubles.

La maison nétait pas grande. Une cuisine, deux pièces en bas et une sous les combles, mais un vaste salon-salle à manger, avec une grande table ronde sous un abat-jour couvert dun châle au crochet. Il y régnait une humidité froide, signe dun long abandon, mais pourtant Claire se sentait réchauffée dune présence intime et accueillante.

Claire ! Tout est vidé, jai réglé le déménageur Baptiste apparut à la porte du salon. Viens, je te montre comment marche le chauffage et le chauffe-eau.

Après lui avoir expliqué, il la salua et repartit.

Claire gagna la cuisine, mit la bouilloire et sortit des récipients préparés pour nourrir Solène. Installant la cocotte, elle apporta une boîte de produits ménagers, prête à récurer la table.

La cuisine, petite mais lumineuse, avait deux grandes fenêtres sur le jardin. Près de lune, la table que Claire entreprit de nettoyer. Solène, assise, balançait les jambes, admirant les placards et labat-jour coloré.

Soudain, un bruit sec à la vitre. Solène cria, Claire sursauta. Un immense chat roux trônait sur le rebord de la fenêtre, les yeux ronds.

Eh bien, monsieur, fallait-il vraiment nous effrayer ainsi ? Claire souffla. Regarde, Solène, quel beau chat !

Le félin fixait Claire, imperturbable.

Tu veux entrer ? Allez, viens, jai sûrement de quoi te régaler !

Le chat bondit hors de vue.

Monsieur se fait prier, sourit Claire. Solène, va te laver les mains, on va déjeuner.

En se retournant, Claire poussa un cri : le chat était là, assis à lentrée.

Comment as-tu fait ? La porte était fermée !

Le chat, muet, paraissait tout à son aise, les yeux dorés clignant doucement. Claire, malgré elle, sourit.

Elle sortit un morceau de poulet cuit quelle déposa sur une vieille assiette.

Viens, régale-toi !

Le chat sapprocha dignement, entama son repas avec délicatesse.

Vérifiant les portes du rez-de-chaussée, Claire découvrit une petite trappe aménagée spécialement pour les chats.

Ah, cétait donc son passage secret. Le gaillard connaissait bien son affaire.

Quand Claire revint en cuisine, Solène était assise au sol, racontant une histoire au chat, qui lécoutait de ses yeux ronds. Claire éclata de rire, pour la première fois depuis longtemps.

Mes bavards !

La fillette et le chat tournèrent la tête en même temps, et Claire crut voir le chat hausser les épaules comme Solène.

Un coup à la porte. Claire prévint, doigt levé :

Reste ici, mon cœur. et elle alla ouvrir.

Bonjour ! Je suis votre voisine, Paule Grivois. Tu peux mappeler tante Paule. Tiens ! La femme lui tendit un grand bocal de lait. Le mien, tout frais, mes chèvres ! Régalez-vous !

Bonjour ! Claire un peu surprise, remercia promptement. Moi cest Claire. Enchantée ! Oh, il est encore tiède. Merci ! Entrez donc !

Tante Paule ne se fit pas prier et suivit Claire.

Claire posait le lait sur la table près du fourneau, Solène se retourna :

Bonjour. Je mappelle Solène.

Bonjour, et moi, cest tante Paule.

Ravie de vous connaître ! Savez-vous à qui est ce chat ?

Qui dautre ? Mais cest mon filou ! Il sappelle Gustave. Nourrissez-le trop, il ne chassera plus de souris chez vous, faites attention !

Vous avez des souris ? sétonna Solène, bouche bée.

Bien sûr. Il y en a toujours, à la campagne, surtout à lautomne.

Maman, il nous faut Gustave ! Un vrai chat à la maison !

Claire sourit :

On verra. Tante Paule, sauriez-vous, quelquun dans le coin cherche-t-il du travail à la journée ? Jaurais besoin daide pour remettre le jardin et la maison en état Moi seule, impossible.

Bien sûr ! Allez voir Jean-Michel, trois maisons plus loin, aux volets verts. Il sait tout faire, prend peu cher.

Merci ! Je peux vous offrir du thé ? Nous venons tout juste demménager, mais jai des biscuits et des chocolats pour accompagner.

Avec plaisir sourit tante Paule.

Elles burent le thé pendant que tante Paule racontait la vie du village, sa famille, puis demanda à Claire :

Dis-moi, ma petite Claire, comment es-tu arrivée ici ?

Cest un héritage, Claire dissimula ses émotions derrière un sourire triste. Elle navait pas envie de raconter sa vie.

Sais-tu que ça fait bien vingt ans que la maison est fermée ? Les jeunes ont oublié, mais les anciens disent quelle ne porte pas chance.

Oh ? Qua-t-elle donc de particulier ?

Rien de bien grave, rassure-toi. Mais personne ny reste longtemps Trois ans, et hop, les gens partent : maladies, deuils, malchance On dit quelle est maudite. À lorigine, cétait un négociant du coin, pour sa fiancée. Elle na pas passé lannée, morte dune fièvre. Il a vendu, est reparti, et depuis On l’a rénovée deux fois pourtant, mais rien ny fait, ça ne prend pas racine.

Claire tourna sa petite cuillère, pensive.

Eh bien on verra. On sy est installées, cest ce qui compte. On nest pas du genre à se laisser impressionner, nest-ce pas Solène ? On verra si cette maison a un mauvais sort ou pas !

Les mois passèrent.

Claire prit ses aises, Solène entra à la maternelle, Claire travailla au studio photo. Son ancienne passion de la photographie devint son gagne-pain : mariages, portraits denfants, fêtes locales. Elle avait suivi des stages, des années plus tôt, déjà enceinte de Solène.

À force de patience, Claire remit en état la maison et le jardin. Laide promise arriva : un grand gaillard que tante Paule lui présenta.

Appelle-moi Jean-Mich, jai lhabitude.

Après avoir écouté les conseils de Claire, il nettoya le jardin, révéla des fruitiers sous les ronces. Bientôt, Solène aurait des fruits tout lété. Ils restaurèrent aussi la toiture, la véranda, le perron.

La maison reprenait vie. Le matin, sortant sur la terrasse avec un bol de thé, caressant la rambarde restaurée, Claire se sentait enfin à sa place.

Claire veillait chaque jour sur tante Hélène, et tous les soirs après lécole, elles passaient chez elle. Elle comprit que ce déménagement était la meilleure décision, apaisée, jusquà pardonner à Baptiste.

Il venait souvent, restait avec Solène, ce qui atténuait un peu la douleur. Baptiste navait pas abandonné sa fille, au moins. Leur histoire avait mal tourné, soit, mais à quoi bon remuer le passé. Claire décida de ne garder que lessentiel pour Solène : deux parents amis, même séparés.

Tante Hélène la rassurait :

Tu as raison, Claire. Il ne faut rien garder dans le cœur. Même un petit chagrin, entretenu, finit par sembler un désastre. Oublie le passé ! Ne retiens que le beau : ta Solène, cest votre bonheur, non ? Le reste, laisse couler. Et surtout, ne rumine pas la rancœur elle ronge, mais napporte rien. Tu es le soleil de ta petite. Elle observe tout ! Noublie pas : les enfants regardent, écoutent, se souviennent Demande-toi : comment Solène se souviendra-t-elle de toi, de cette époque ?

Claire acquiesça.

Elle finit par connaître tout le voisinage, accueillant les visites, jeunes ou anciens. Solène trouva vite des compagnons, et Claire fit la connaissance de tante Marthe, qui lui apprit à faire le pain. Solène raffolait de la mie dorée, elle ne boudait plus le lait, tant quon lui donnait la croûte craquante. Claire riait en essuyant les moustaches de lait de sa fille.

Bientôt, père Augustin, un voisin âgé, débarqua avec une corbeille de fraises énormes.

Ce sont des « Mara des Bois ». Un jour, je tapprendrai à les cultiver !

Quand la véranda fut réparée, Claire y installa une grande table, astiqua les vitraux colorés et le parquet. Un vieux fauteuil à bascule adoré de Solène trônait dans langle, où elle se blottissait chaque soir avec lintrépide Gustave, qui avait adopté la double résidence entre chez Claire et chez tante Paule.

Chaque matin, Claire sortait prudemment après avoir trébuché une fois sur des souris alignées sur le perron Gustave méritait amplement ses victuailles. Solène vénérait ce chat.

Seule la voisine Zina une femme plus âgée, trop bavarde trouva peu grâce aux yeux de Claire. Elle multipliait les commérages, se glissant toujours dans un fauteuil pour médire. Claire ne comprit pas dabord, puis chercha rapidement à changer de sujet, mais Zina parlait sans arrêt.

Tante Paule, comment me débarrasser delle ? Cest intarissable !

Oh, Claire, avec elle, il ny a rien à faire. Si tu refuses de la laisser entrer, elle colportera des rumeurs. Moi je lai éloignée.

Comment ?

Facile. Jai des chats partout, elle y est allergique.

Je devrais prendre encore un chat, ou un chien…

Zina avait compris que Claire était trop bien élevée pour la renvoyer sèchement, et revenait donc sans cesse.

Claire soupirait, versait le thé, se lançait des chansons dans sa tête pour ne plus écouter la voisine, qui semblait parler dans le vide sans besoin de réponses.

Peu à peu cependant, les visites se firent plus rares. À chaque passage de Zina, il lui arrivait un malheur. Une première fois, elle déchira sa jupe sur un clou sorti don ne sait où et, Claire en était sûre, il était impossible quil y ait là un clou : Jean-Mich avait soigneusement raboté et inspecté. Une autre fois, Zina tomba de sa chaise, pourtant placée contre le mur ! Peut-être était-ce le hasard, ou Zina avait-elle trouvé une oreille plus attentive ailleurs.

Un matin, alors que Claire taillait les buissons, elle surprit une conversation entre Zina et tante Paule.

Tu ne comprends rien, Paule. Elle vit seule, avec une enfant, et personne dans sa vie ? Jy crois pas. Maison impeccable, jardin parfait, sûre quil y a un homme qui vient.

Allons, tu sais très bien que Jean-Mich la aidée, et quelle la payé. Rien de plus.

Mais ce fameux mauvais sort alors ?

De quoi parles-tu ?

Tout le village sait que cette maison est maudite ! Elle devrait déjà être repartie, mais non ! Elle sen fiche, les gens affluent chez elle personne ne vient chez moi. Pourquoi ?

Parce que ce nest pas lendroit, mais la personne qui compte ! Claire est une chic fille, alors tout le monde laime. Va donc, Zina, toccuper de ton lait sur le feu !

Claire séloigna discrètement, un sourire aux lèvres.

Mamaaan ! Où tu es ? Solène appelait du perron.

Je suis là ! Tu es réveillée ? Tu t’es lavée ?

Pas encore ! Regarde !

Claire suivit la direction indiquée. Gustave traversait le jardin, ramenant par la peau du cou un minuscule chaton roux. Déposant sa trouvaille aux pieds de Claire, il la regarda, plein de reproche. Claire, saccroupit, accueillit la peluche miaulante entre ses mains.

Merci, Gustave ! Crois-tu que cétait utile ?

Le chat poussa un miaulement sonore, retourna fièrement du côté de chez tante Paule, sa mission accomplie.

Bon, Solène, je crois que cest un signe. Comment va-t-on lappeler ?

Gustave !

Claire leva le chaton à hauteur de visage.

Sois le bienvenu, Gustave Junior ! Allez, en cuisine ! Il est temps de déjeuner.

Solène rit, poussa la porte de la véranda ; un souffle tiède emplit la maison.

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La maison ancienne “maudite”
Tu trouveras ta destinée. Inutile de te précipiter, chaque chose en son temps Polina avait une tradition un peu étrange enracinée depuis des années. Chaque fin d’année, à l’approche du Nouvel An, elle se rendait chez une voyante. Habitant Paris, il était facile de trouver une nouvelle devineresse parmi la multitude installée dans la capitale. En vérité, Polina était seule. Malgré ses efforts pour rencontrer un jeune homme galant, tout semblait vain. Il semblait que tous les hommes bien s’étaient déjà envolés… – Cette année, tu rencontreras ton destin ! – proclama solennellement la voyante aux yeux sombres, fixant son cristal étincelant. – Mais où ? Où vais-je le croiser ? – s’impatienta Polina. – On me répète la même chose chaque année. Les années filent, mais mon destin reste introuvable. On m’a dit que vous étiez la voyante la plus réputée. J’exige de savoir le lieu exact ! Sinon, je vous garantis une mauvaise publicité… – menaça la jeune femme. La voyante leva les yeux au ciel. Comprenant qu’elle avait affaire à une cliente déterminée, elle sut qu’il valait mieux improviser que de voir la jeune femme occuper sa salle d’attente toute la soirée. – Dans un train ! – déclara-t-elle les yeux clos. – Je vois clairement… un grand blond très séduisant. Un vrai prince sorti d’un conte de fées… – Oh ! – s’exclama Polina, ravie. – Mais lequel et quand exactement ? – Avant le Nouvel An ! – s’amusa la voyante. – Va à la gare. Ton cœur te guidera vers le bon billet… – Merci ! – sourit la jeune femme, transportée de bonheur. Polina sortit de l’immeuble et sauta dans un taxi vers la gare Montparnasse. Devant la caisse, son enthousiasme retomba un peu. Regardant le tableau des départs, elle hésitait, n’arrivant pas à se décider. – C’est à vous ! – gronda l’agent SNCF, tirant Polina de sa rêverie. – Lyon… Pour le 30 décembre. Une place en couchette, s’il vous plaît, – balbutia Polina. Elle se voyait déjà, dans un compartiment douillet, dégustant un thé, quand soudain la porte s’ouvrirait et il entrerait… son prince charmant. De retour chez elle, Polina fit rapidement ses valises, n’ayant d’autre pensée que le départ tardif par le train… La jeune femme n’imaginait pas les conséquences de son escapade. Ni ce qu’elle ferait à Lyon la nuit du réveillon. Elle ne désirait qu’une chose : voir la prédiction se réaliser au plus vite. Il est vrai que se sentir inutile et seule, surtout pendant les fêtes où tout le monde fait ses courses en famille et s’offre des cadeaux… sauf elle. Quelques heures plus tard, Polina était installée dans un wagon, un verre de thé à la main. Tout se passait comme elle l’avait imaginé. Il ne restait plus qu’à attendre l’entrée du prince par la porte entrouverte. – Bonjour mademoiselle ! – lança une vieille dame en posant sa lourde valise dans le compartiment. – Où est la deuxième place ? – Ici… – balbutia Polina, montrant la couchette en face. – Vous êtes sûre ? C’est bien votre wagon ? – Mais oui, chérie, – sourit la grand-mère en s’asseyant. – Excusez-moi, je dois sortir, – marmonna Polina, réalisant soudain sa bêtise. – Laissez-moi descendre, j’ai changé d’avis ! – Une minute, je range juste mon sac, – répliqua la grand-mère, sans comprendre ce qui se tramait. – Voilà… le train démarre, – soupira Polina. – Que faire maintenant ? – Pourquoi vouloir descendre ? Tu as oublié quelque chose ? – interrogea la dame. Ignorant la question, Polina se tourna vers la fenêtre, comprenant que sa compagne de voyage n’y était pour rien. Pendant ce temps, Madame Sylvie sortit de son sac quelques chaussons aux pommes encore tièdes et les partagea avec Polina. – Je reviens de chez ma fille pour le réveillon, – expliqua-t-elle. – Je rentre vite, mon fils arrive avec sa fiancée, on célébrera ensemble. – Vous avez de la chance… Moi, je risque bien de passer le Nouvel An à la gare, – soupira Polina. Peu à peu, elle se confia à sa nouvelle amie, lui racontant l’histoire de la voyante. – Ma pauvre, pourquoi perdre ton temps chez ces charlatans ? – s’exclama la grand-mère. – Tu trouveras ta destinée. Inutile de te précipiter, chaque chose en son temps… Le lendemain, Polina descendit sur le quai d’une ville inconnue. Elle aida gentiment la vieille dame à sortir avant de rester plantée, perdue, ne sachant où aller. – Merci, Polina ! Bonne année à toi ! – remercia Madame Sylvie. – À vous aussi… – répondit tristement Polina. Voyant son désarroi, la grand-mère eut une idée pour la réconforter. – Viens chez moi, Polina ! On décorera le sapin, on préparera le réveillon… – Oh, je n’ose pas… c’est gênant, – balbutia Polina. – Et rester sur le quai, c’est mieux ? – rit la vieille dame. – Allons ! C’est décidé. Polina accepta finalement l’invitation. Sylvie avait raison – dehors la tempête faisait rage, mieux valait ne pas traîner à la gare. – Alexandre et Lisa sont déjà à la maison, – sourit la grand-mère. Alexandre avait vu sa mère du haut de l’immeuble, il accourut pour l’aider avec ses sacs. – Alexandre, mon chéri, j’ai une invitée. C’est la fille de mon amie de longue date, Polina, – glissa Sylvie à l’oreille de Polina avec un clin d’œil complice. – Enchanté ! – dit Alexandre. – Bienvenue, Polina. Polina vit un grand blond charmant et en rougit d’émotion. C’est bien son image du prince du train… Le destin avait-il joué un autre tour ? – Où est Lisa ? – demanda sa mère. – Maman, Lisa est partie et ne reviendra plus, je ne veux plus en parler, – répondit Alexandre, sombre. – D’accord… – s’étonna Sylvie. Le soir, tous se retrouvèrent autour de la table pour la Saint-Sylvestre. – Polina, tu restes longtemps parmi nous ? – sourit Alexandre, en servant une salade. – Non, je repars demain matin, – répondit tristement Polina. Elle n’avait pas envie de quitter ce cocon chaleureux. Elle avait l’impression de connaître Sylvie et Alexandre depuis toujours. – Pourquoi se presser ainsi ? – protesta la grand-mère. – Polina, reste un peu ! – Oui, reste, Polina ! On a une superbe patinoire, demain soir on peut y aller ! – supplia Alexandre. – Vous m’avez convaincue, – sourit Polina. – Ce sera avec plaisir. Le Nouvel An suivant, ils étaient réunis tous les quatre : Sylvie, Alexandre, Polina et le petit Arthur… Et vous, croyez-vous aux miracles de la Saint-Sylvestre ?