Dis donc, tu ne vas pas y croire, jai un truc à te raconter, ça sest passé récemment à la fac. Tu vois le genre de fille toujours super lookée, qui débarque en Audi flambant neuve sur le parking ? Les cheveux parfaits, le sac en cuir qui vaut une fortune Eh bien, voilà, chez nous, elle sappelle Victoire Lemoine. Fille unique dun promoteur immobilier assez connu dans la région, genre papa qui offre une Mini Cooper pour ses dix-huit ans, tu vois le tableau. Tout le monde parle delle « Tas vu la nouvelle montre? », « Sa manucure coûte la peau des fesses ! » Même moi javoue, jécoutais les commérages de loin pendant les pauses avec ma copine Chloé. Chloé, elle adore critiquer : « Elle doit ne penser quaux fringues et aux boutiques à Paris », elle me sort ça en riant, alors que Victoire fait celle qui na rien à faire du monde, toujours au fond de lamphi, le nez dans son iPhone doré, lair dêtre ailleurs.
Mais moi, je ne sais pas pourquoi, il y a toujours eu un truc chelou dans son regard. Pas froide, ni hautaine Plutôt mélancolique, presque absente. Elle na jamais vraiment parlé à quelquun, sauf pour chuchoter en TD ou pour répondre aux questions, discrète, vraiment. Pourtant, à chaque examen, elle cartonne, et à peine les épreuves terminées, elle disparaît, sans jamais traîner avec nous à la cafet ou à une soirée.
Une fois, je me souviens, elle avait proposé un sujet de mémoire sur limpact de lhomme sur les populations animales, et ça mavait surprise. Pas vraiment le genre de thématique dune « bourge » obsédée par les paillettes. Mais Chloé a balayé ça dun revers de main, genre : « Cest sûr, elle a payé pour quon lui rédige son dossier. » Javais laissé couler, mais je me souvenais bien des trémolos dans la voix de Victoire et de la passion dans ses yeux à ce moment-là.
Mais tu vas rigoler : un soir de novembre pourri, je me réfugie à la sortie du Monop, les bras chargés de courses, et je tombe sur Victoire. Accroupie sur le trottoir, elle donnait à manger à une énorme chienne errante, toute sale, une oreille blessée, la patte en sang. Victoire, avec ses ongles à paillettes, coupait délicatement des tranches de saucisson, le manteau de luxe tout fripé, les genoux dans la poussière comme si de rien nétait. Son ton, hyper doux : « Tinquiète pas, petite, tu vas goûter tas pas à te presser. » Rien à voir avec la voix distante de dhabitude.
Et là, cest comme si tout séclairait. Je repensais à ses absences, à la boîte de croquettes quun jour javais aperçue dans son sac de marque Je croyais quelle avait un caniche à la maison! Mais non. Elle a fini sa tranche, puis elle a pris la tête de la chienne entre ses mains soignées et lui a parlé, tout bas, droit dans les yeux: « Je comprends ce que tu ressens, tu sais. Comme si personne ne voyait qui tu es vraiment Moi aussi jai connu ça. »
Jétais scotchée. Elle a continué, comme pour elle-même : « Quand jétais gamine, je suppliais mes parents quon prenne un chien, nimporte lequel. Mais papa voulait quun chien dexpo, avec pedigree et carnet, sinon rien. Moi, je voulais juste un ami qui maime pour ce que je suis et pas pour le standing » Je tavoue que jai eu la gorge nouée. Là, cétait plus la Victoire précieuse, mais une fille sincère, cachée derrière un masque.
Et là, sans hésiter, elle se lève, secoue son manteau, et dit : « Bon, on file. » Incroyable mais vrai, la chienne la suit en boitant, et Victoire laide à monter à larrière de sa voiture impeccable. « Allez, ma belle, en route chez le véto, après on trouvera une solution »
Sur le coup, jarrive à balbutier : « Mais tu fais quoi, là ? » Elle me regarde, sans gêne, ni provocation, juste une tristesse déterminée: « Je fais ce que je pense juste. On doit parfois être soi-même, même si tout le monde sattend à autre chose. » Elle a démarré, me laissant là, sous la pluie, complètement larguée.
Le pire, cest quaprès ça, plus de nouvelles! Le lendemain, ni le surlendemain, elle ne venait pas en cours, et je métonnais de guetter le fond de lamphi. Où elle était? Quavait-elle fait de cette chienne? Jai fouiné, eu quelques ragots: « Elle serait repartie à Genève ». Mais un autre a lancé: « Sa voiture paraît garée souvent près dun vieil entrepôt aux abords de la ville. » Jai eu un flash: javais surpris Victoire au téléphone dire à son père : « Non, papa, pas aujourdhui, jai plus important que la fashion week à Milan! »
Bref, jai suivi mon instinct: direction la zone industrielle. Arrivée devant lentrepôt tout tagué, je tombe sur la voiture de Victoire, et là, à travers la clôture, une dizaine de chiens sébattent au soleil. Victoire méconnaissable, jean, sweat usé, cheveux attachés à larrache est là, à remplir des gamelles, sourire aux lèvres, yeux pétillants.
Je la regarde, bouche bée, puis elle lâche, sans même se retourner : « Je me demandais quand tu allais deviner. »
Je bredouille: « Mais Depuis quand tu fais ça? » Elle : « Depuis presque un an Jai commencé à donner à manger dans la rue, puis à soigner, puis, quand papa ma offert une nouvelle voiture, jai négocié pour acheter ce lieu. Jai tout retapé seule, ça a pris tout lété. »
Jai pigé: voilà pourquoi jamais de soirées estudiantines Tout son temps libre passait ici. « Les sacs chers, les flambeurs, tout ça, cest la vitrine papa, pas moi! Ici, je suis à ma place. »
Elle sest enfin tournée vers moi. Là, jai compris que son fameux regard vide cachait juste une attention immense pour ces laissés-pour-compte. Elle ma glissé: « Tu sais, la chienne, celle du Monop, elle a déjà trouvé une famille Je te le dis, ici, il marrive de trouver des adoptants! On manque de bras, tu veux pas aider? »
Évidemment, jai dit oui: javais tellement envie de participer à cette aventure et de connaître enfin la vraie Victoire.
Les semaines ont filé sans quon sen rende compte. On passait nos soirées dans lentrepôt, à câliner, nourrir, rassurer les chiens. Victoire, loin dêtre la fille superficielle quon imaginait, gérait toute seule lasso, racontait les histoires des chiens sur les réseaux, organisait les adoptions sans jamais mentir sur leur passé. Elle disait toujours: « Les gens doivent savoir quils nadoptent pas un objet, mais un pote, un vrai. Ça, ça change tout ya moins dabandons après. »
Un soir sous la neige, alors que tout le monde dormait, elle ma confiée: « Tu sais ce dont je rêve? Ouvrir un vrai refuge, immense, avec des vétos, et aider aussi les chats, pourquoi pas, comme une vraie clinique. » Je lui demande: « Mais avec tes moyens, pourquoi pas déjà? » Elle soupire: « Papa ne sait rien. Pour lui, je claque tout en shopping. Il trouverait ça futile, voire dangereux pour ma future carrière»
Et là, son père lappelle. Elle stresse, bidouille sa manche: « Je vais lui dire la vérité. Mais reste avec moi demain? Jaurai besoin de toi. » Jai dit oui sans hésiter.
Le lendemain, grosse bagnole noire qui débarque devant le refuge: Monsieur Lemoine, le patriarche, costume trois-pièces, lair glacé. Il parcourt le hangar des yeux. « Cest donc ici que tu passes ton temps? » Elle: « Oui, Papa. Cest mon refuge, pour les chiens perdus. Je men occupe avec mes amis. Je veux faire de ça mon métier. »
Et là, Victoire, sans filtre, lui montre tout, lui raconte les adoptions, le combat, ses rêves. Pendant quelle parle, un vieux chien, Moustique, vient se blottir aux pieds de Monsieur Lemoine, qui se penche : « On dirait mon vieux Coco, à moi aussi Peut-être que javais ce rêve, plus jeune. Mais la vie ma emporté. »
Il la regarde, fier, ému, et finit par dire : « Montre-moi ton projet, on va voir ce quon peut faire. »
Six mois plus tard, on a inauguré le centre « LAmi Fidèle » à quelques kilomètres de la fac. Un lieu superbe, grand, plein de lumière, avec des équipements neufs, des soigneurs À louverture, Victoire et son père ont coupé le ruban ensemble, tous les deux en jean, t-shirt du refuge. Et moi, jai soufflé à Victoire: « Et regarde, tes devenue une femme daffaires, comme il le voulait mais avec ton cœur à toi. »
Elle a souri, fière, jetant un œil à son père, qui expliquait à la télé les futurs projets du centre.
« Tu sais, parfois il faut juste avoir le courage dêtre soi. Au fond, derrière les étiquettes, il y a toujours mieux. Faut juste oser. »
Elle a caressé Moustique, qui battait la queue: « Hein, tu es daccord, toi? » Et Moustique a aboyé, tout le monde a éclaté de rire.
Voilà, comment une fille quon croyait superficielle a changé plein de vies, surtout en laissant tomber son masque. Ça me donne le sourire rien que dy penser.







