Sortie de la cuisine
Madame Véronique, encore une fois, vous avez mis la casserole au mauvais endroit, dit Grégoire, le jeune cuisinier aux mains perpétuellement humides, en désignant létagère au-dessus de lévier. Ici, cest pour le propre. Le sale, cest là-bas.
Grégoire, cela fait trois mois que je travaille ici. Je sais où va le propre et le sale.
Alors parfait, déplacez-la sil vous plaît.
Véronique sexécuta. En silence. Elle navait plus la force dargumenter cette vaillance sétait perdue avec sa vie davant, loin de ce fauteuil de rédaction quelle aimait, loin de la lampe à abat-jour vert sur son vieux bureau. Elle avait dû céder son atelier à des inconnus pour payer le foyer de sa mère, les soins, la dame de compagnie.
Le soir avançait dans la brasserie LEmpire. À travers le mur, on devinait lagitation de la salle : rires, voix, tintement de verres, senteur de viande saignante nappée dune sauce au vin de Bordeaux. Adossée à limmense évier de métal, Véronique lavait les assiettes que les serveurs empilaient tantôt brûlantes, tantôt grasses, avec des restes de nourriture quelle-même ne pourrait pas soffrir. Ses mains rougies trempaient dans leau, son tablier mouillé jusquà la taille.
Elle pensait à son carnet à dessin. Il reposait dans son casier du vestiaire, modeste, relié en spirale, à la couverture molle vert-de-gris. Elle lavait acheté en février, juste après lavance de salaire, sur ses derniers euros, car sans cela, elle aurait perdu léquilibre, sombré. Ce carnet, cétait garder un peu delle-même vivante au fond la plongeuse de cinquante-sept ans, oui, mais pas seulement.
Le soir, dans la petite chambre louée rue de la Saône, où le radiateur vibrait comme une ruche et où les voisins parlaient bien trop fort, elle sasseyait à la table, allumait sa vieille lampe et dessinait. Pour elle seule. Ses mains, endolories par leau chaud brûlant de la journée, retrouvaient dun coup leur justesse. Elle croquait les rues, les passants, la vieille femme au teckel croisée devant limmeuble, la branche couverte de givre par la fenêtre, le visage gentil et épuisé de la caissière de lépicerie en bas. Les traits coulaient deux-mêmes, comme si la main savait tout ce que sa tête avait oublié.
Elle avait été illustratrice plus de vingt ans. Dabord dans un petit magazine, puis aux éditions “Clairière” à Lyon, où elle dessinait des livres jeunesse. Elle adorait inventer des renards et des lapins aux émotions humaines, se lançant dans la vie avec craintes et tendresse. Feuilleter la version imprimée dun de ses livres et voir “cest moi qui ai dessiné ça”, rien nétait plus gratifiant.
Puis la crise était arrivée. Dabord une réduction des tirages, puis le département supprimé, puis la sentence: Madame Véronique, vous êtes très appréciée, mais Après ce mais, jamais rien de bon. À quarante-quatre ans, elle sétait retrouvée du jour au lendemain sans emploi, sans salaire fixe, la terre se dérobant sous ses pieds.
Son mariage vacillait déjà. Antoine, son mari, nétait pas mauvais homme, simplement trop fragile dans les moments cruciaux : généreux et chaleureux avec de largent, distant et soupe au lait lorsquil en manquait. Il ramenait de lagacement à la maison, puis des reproches, puis il traînait le soir. Finalement, ils se séparèrent presque calmement, trop las pour saccrocher à la fureur.
Et puis sa mère tomba malade.
Un AVC. Côté gauche. Sen suivirent lhôpital, la maison, puis encore lhôpital. Chaque jour, Véronique traversait tout Lyon, réglait la dame de compagnie, les médicaments, les séances. Les commandes en freelance étaient irrégulières. Son atelier, devenu luxe, dut être abandonné. Il lui fallait absolument un travail stable, des horaires fixes. On fait ce quon peut.
Sa mère mourut en octobre dernier. Doucement, dans son sommeil, comme si elle décidait quelle avait assez vécu et préférait ne pas se réveiller. Véronique se retrouva seule, avec les dettes, la chambre louée, et la vaisselle de brasserie à nettoyer cinq jours sur sept.
Cest ainsi quelle était arrivée ici.
Madame Véronique, il y a encore une montagne de vaisselle ! lancha Grégoire en fond de cuisine.
Ça arrive, répondit-elle.
Elle attrapa le plateau et retourna à lévier.
Ce soir-là, la clientèle de “L’Empire” était fidèle à elle-même : dames en robe, messieurs en veste, parfois des jeunes tapageurs, parfois des couples bien mis qui mangeaient sans se regarder, absorbés par leur portable. Véronique ne voyait rien de cela, séparée par la cloison de la cuisine, mais elle entendait tout : rires, voix, tintements. Parfois un ton qui montait.
Un habitué venait chaque semaine. Véronique le connaissait uniquement parce que Sandrine, la serveuse, lui en avait parlé au vestiaire :
Celui de la table six, toujours seul. Commande la même chose, mange lentement, jamais sur son portable. Il sassied, regarde par la fenêtre. Bizarre.
Il est peut-être simplement seul, répondit Véronique.
Ben moi aussi, mais je sors au moins boire un verre avec des copines, râla Sandrine.
Véronique ne polémiqua pas. Elle savait que la solitude pouvait prendre plusieurs formes. Il y avait la solitude dêtre sans compagnie, et celle dêtre seul même parmi les autres, parce que celui qui comprenait vraiment nétait plus là.
Lhomme de la table six venait les mercredis et vendredis, commandait de lagneau ou du bœuf, un verre de bourgogne, parfois un potage. Les pourboires étaient corrects, déposés discrètement. Il sappelait Alain Giroux, mais Véronique ne le saurait que plus tard. Pour l’instant, elle lavait les assiettes en rêvant à son carnet.
Ce vendredi-là, tout débutait normalement. Véronique à lévier, leau brûlante emplissait de buée la cuisine, Grégoire parlait au téléphone, la machine ronronnait, la salle vrombissait, feutrée.
Puis le brouhaha changea.
Ce nétait pas brutal, mais une tension nouvelle sinstalla. Véronique sentit confusément que quelque chose clochait. Un cri bref, effrayé ; le bruit monta, les voix sinquiétèrent, un hurlement éclata.
Elle sessuya rapidement les mains dans son tablier et sortit dans le couloir.
La porte métallique vers la salle était entrebâillée. Véronique la poussa doucement.
À la table six, un homme d’une cinquantaine dannées, carrure forte, veste gris anthracite, semblait en détresse. Il ne sévanouissait pas, mais son visage se déformait, il portait les mains à la gorge, et Véronique reconnut tout de suite ces gestes une fois, un voisin de chambre de sa mère avait eu le même accident détouffement à lhôpital.
Deux serveurs se tapaient maladroitement dans le dos, désemparés. La responsable, Madame Martine, la main devant la bouche, criait : « Vite, appelez le Samu ! » Un client se leva.
Véronique traversa cette scène sans réfléchir. Elle arriva dans le dos de lhomme, le ceintura, repéra lendroit au-dessus du nombril, serra le poing, couvrit de son autre main et poussa. Une fois. Encore. Le client était grand et lourd, elle sy agrippa de tout son poids, planta ses pieds au sol. Encore. Un toussotement rauque, un morceau daliment vola, lhomme respira à nouveau dabord péniblement, puis plus profondément, et enfin normalement.
Véronique relâcha la prise et recula dun pas.
Il y eut trois secondes de silence parfait dans la salle. Puis les conversations repartirent. Madame Martine sempressa, fébrile. Sandrine apporta de leau. Un client applaudit, bientôt suivi par deux autres.
Véronique, debout dans son tablier détrempé, les mains rouges, ne savait plus très bien quoi faire.
Vous êtes du métier médical ? demanda la cheffe de salle.
Non. Je fais la vaisselle.
Elle retourna en cuisine.
Ses mains tremblaient légèrement sous le robinet. Grégoire la fixait, bouche bée.
Il sest passé quoi ?
Un homme sest étouffé. Cest réglé maintenant.
Vous lavez sauvé ?
Grégoire, arrête de regarder, la vaisselle s’accumule.
Elle attrapa une éponge, retourna au poste. La pile attendait.
Vingt minutes plus tard, la porte de la cuisine souvrit. Surprise totale. Les clients nentraient jamais en cuisine, cétait strictement interdit, et Martine rappelait la règle à chaque occasion. Mais lhomme en veste grise entra, jeta un regard et demanda :
Excusez-moi, je cherche la personne qui qui vient de maider.
Grégoire désigna Véronique.
Le client sapprocha pendant quelle rinçait un saladier. Elle se retourna, le vit de près : grand, large dépaules, cheveux poivre et sel, traits marqués, visage fatigué qui ne devait pas sourire souvent. Des yeux gris, cernés. Un homme que la vie avait malmené, ça se voyait.
Vous êtes Véronique ? On ma dit que
Oui.
Il resta un instant sans parler, mal à laise, puis murmura simplement :
Je voulais vous dire merci. Je ne sais pas comment. Simplement merci.
Il ny a pas de quoi. Tout va bien.
Non, tout nallait pas. Jaurais pu Il sarrêta, passa une main sur son front. Je veux dire, sil ny avait pas eu votre rapidité
Nimporte qui aurait pu sortir. Fallait juste savoir quoi faire.
Mais cest vous qui lavez fait. Et vous saviez.
Véronique rangea le saladier et prit une autre assiette. Il restait là.
Cest à vous ? demanda-t-il soudain.
Il montrait la table près de lévier, là où elle posait parfois ses affaires pendant la pause. Son carnet à dessin y traînait aujourdhui. Elle lavait sorti du vestiaire, pensant dessiner en attendant la prochaine fournée de vaisselle, et nen avait pas eu le temps.
Oui.
Je peux voir ?
Elle haussa les épaules. Il prit le carnet, découvrit la première page. La vieille femme au teckel, celle du matin devant limmeuble. Véronique avait remis cent fois les rides, les bottines informes, la manière dont la laisse pendait.
Lhomme tourna la page, puis une autre.
Une branche givrée. Un garçon sur une balançoire inventé, celui-là. Une scène de marché, griffonnée cinq minutes, mais qui vibrait. Des mains, beaucoup de mains, saisies mille fois pour sexercer, cétait sa routine depuis lécole darts appliqués.
Lhomme feuilleta longtemps, silencieux.
Vous êtes artiste, constata-t-il. Sans marquer de point dinterrogation.
Je lai été. Aujourdhui, je lave la vaisselle.
Pourquoi ça ?
Pour plein de raisons.
Il hocha la tête. Referma le carnet sur lesquisse du marché, le reposa. Resta là. Véronique sattendait à un simple “merci” de plus et au revoir ; à la place, il dit :
Je mappelle Alain Giroux. Je suis architecte. Jaurais une proposition, mais dabord, jaimerais savoir : sérieusement, vous ne pouvez plus dessiner pour vivre ? Il montra le carnet.
Véronique observa Grégoire, qui au fond épluchait une pomme de terre pour faire semblant mais écoutait tout.
Ça dépend ce que vous appelez “en vivre”.
Recevoir un salaire, un vrai, pour dessiner.
Écoutez, Monsieur Giroux. Vous venez de manquer vous étouffer, le mieux serait daller vous reposer.
Je me reposerai. Mais dites, si je vous proposais un vrai poste, en fonction de vos talents ?
Un ton. Pas dinsistance, juste de la netteté.
Cela dépend du boulot, répondit Véronique.
Il approuva, sortit une carte de visite, sobre, blanche, nom et téléphone.
Appelez-moi demain. Ou donnez-moi votre numéro si vous préférez. Je vous expliquerai. Cest sérieux, pas un merci. Je recherche vraiment votre façon de voir.
Ma façon de voir quoi ?
Il montra le carnet.
Cela, justement.
Il salua brièvement, presque un salut dartisan, et sortit. Grégoire lui suivit des yeux, puis se tourna vers Véronique :
Eh ben, dis donc
Va, épluche tes pommes de terre, soupira-t-elle.
Elle mit la carte dans la poche de son tablier. Leau coulait sur ses mains. De lautre côté du mur, la salle reprenait son bourdonnement.
La nuit venue, Véronique trouva difficilement le sommeil. Allongée sur son lit, yeux levés au plafond, écoutant le ronronnement du radiateur, elle repensait à son carnet. À son regard à lui, attentif, concentré sur les pages. Il ne le complimentait pas il regardait, cest tout. Et quelque chose changeait dans sa façon de regarder.
Le samedi matin, elle prit la carte et la contempla longuement. Elle appela.
Il décrocha aussitôt, comme sil attendait :
Bonjour, Madame Véronique.
Comment avez-vous eu mon nom ?
Je lai demandé à la responsable, hier soir Parlez-moi un peu de vous, si vous voulez. Je vous raconterai ensuite le projet.
Elle expliqua. Les éditions, les illustrations, la crise, sa mère, le divorce. Il écoutait sans interrompre. Il raconta alors :
Il avait créé son cabinet darchitecture, à Lyon, douze ans auparavant après avoir quitté un grand groupe. Petite équipe, projets variés, du logement au collectif. Lannée passée, ils avaient décroché le chantier de la rénovation du parc public sur les berges du Rhône, projet denvergure. Les plans techniques étaient faits, tout aux normes. Mais à la présentation, ils avaient trouvé cela… mort.
Les plans sont froids. Sûrs, justes, mais vides. Il manquait la vie, ce souffle qui fait quon a envie daller sasseoir sur un banc, de marcher sous les arbres, de voir son enfant courir là. Vous me suivez ?
Parfaitement.
Vos dessins, hier Vous savez rendre la vie.
Silence. Elle demanda :
Les délais ?
Quatre semaines. Présentation devant la mairie. Si ça passe, le parc sera réalisé. Ce sera un vrai endroit où les gens marcheront.
Ses mots touchaient quelque chose en elle, qui la surprit.
Daccord, répondit-elle. Quand puis-je voir les plans ?
Dès aujourdhui, si cela vous convient.
Le cabinet Giroux se trouvait dans un ancien immeuble du centre, troisième étage, escalier de bois blanchi. Grandes pièces à plafond haut, murs chargés de plans, maquettes sur des étagères. Odeur de graphite et de café.
Quatre personnes : un jeune casque sur les oreilles Hugo, sans cesse branché ; une femme stricte à coupe courte Nathalie, l’ingénieure structures ; Monsieur Camille, lancien du bureau, modéliste chevronné ; et un autre, plus jeune, Sébastien, pour linformatique.
Alain lui montra les plans du parc : blade principale, fontaine, jeux pour enfants, bancs, arbres. Il expliquait simplement, sans vocabulaire technique inutile. Ici les mamies sassiéraient, là les jeunes couples flâneraient, là les enfants joueraient, là, le marché du samedi matin
Véronique essayait de visualiser non pas les traits, mais la vie. Le vieil homme promenant son caniche à sept heures, la jeune mère en poussette le midi, et les ados du vendredi soir.
Je pourrais visiter ? demanda-t-elle.
Les berges ? Bien sûr. Aujourdhui ?
Oui.
Ils y allèrent ensemble, quinze minutes à pied, presque sans parler. Véronique serrait son carnet, Alain avançait, mains dans les poches, à lallure lente de celui qui observe beaucoup.
Les berges du Rhône étaient encore frisquettes en ce samedi de mars. Pas tout à fait le printemps, arbres dénudés, mais la rivière déjà vivace, luisante, sombre. Quelques marcheurs passaient au loin. Là où serait le parc, cétait un terrain pelé, deux vieux marronniers, trois bancs repeints de vert, de la terre battue.
Elle sarrêta, simprégna, sortit son carnet.
Vous dessinez ici ? demanda Alain.
Un croquis rapide, juste pour garder lodeur de lendroit.
Il la regarda, intrigué.
Lodeur, vraiment ?
Bien sûr. Leau, la terre, les feuilles dautomne. Ça transparait sur la feuille, croyez-moi, même si ce nest pas intentionnel.
Il se tut. Véronique lança ses premiers traits : les lignes du quai, la silhouette des arbres, un cycliste, deux gamins, une mère.
Alain fixait le Rhône, absorbé dans ses pensées.
Votre femme appréciait ces endroits ? hasarda-t-elle soudain. Pardon, cest indiscret.
Ce nest rien Non, elle préférait la mer Elle disait que les rivières rendaient mélancolique, trop lentes. Il sinterrompit. Elle est partie il y a huit mois. Cancer. Tout est allé vite.
Je suis désolée.
Il acquiesça.
Pas un mot de plus. Véronique continua à dessiner. Alain resta près delle, sans bouger. Le vent soufflait froid du fleuve, mais laissait déjà deviner des parfums de saison à venir.
Ils revinrent au cabinet, prirent un café ; Alain détailla ce quil attendait : une vingtaine de planches, les différentes zones, différentes heures du jour, peu de beaux dessins, mais des scènes vivantes, presque photographiques, pour que la commission “croie” à lendroit.
Laissez-moi une semaine pour cinq premiers croquis, proposa-t-elle. On verra si cest ce qui vous convient.
Parfait.
Chez elle, la bouilloire froidie, Véronique entama la première planche : lallée matinale, lheure bleue, le vieil homme au chien, plus loin une silhouette floue, les arbres, les ombres légères, une femme sur un banc, absorbée dans sa lecture.
Le lendemain, Alain examina le croquis.
Voilà. Cest exactement cela.
Nathalie, la stricte ingénieure, vint aussi, jetant un long regard, puis déclara simplement :
Très bien.
Ce nétait pas la joie, mais une satisfaction enfouie, le sentiment dajuster enfin.
Deux semaines durant, elle travailla chaque jour. Matin sur les berges, carnet sur les genoux, heures passées à observer, griffonner. Le soir, versions finales, parfois au cabinet. Alain passait regarder : parfois il suggérait de déplacer un arbre ou un banc, parfois il ne disait rien, et cétait suffisant.
Une complicité naquit, dépassant la simple collaboration. Quelquefois, ils allaient ensemble marcher sur les berges. Alain racontait lidée du lieu, pourquoi tel chemin, telle fontaine. Il en parlait simplement, passionnément.
Vous savez ce qui distingue un bon espace public dun mauvais ? dit-il un jour.
Dites-moi.
Dans un bon endroit, les gens choisissent deux-mêmes où sasseoir, non pour combler un vide mais parce quici, cest mieux. Si cest le cas, lespace est bon.
Véronique le dévisagea.
Vous pensez ça depuis longtemps ?
Depuis mes études. Un prof disait : “Larchitecture, ce nest pas les bâtiments, mais comment on se sent autour.” Je note et je nai jamais oublié.
Il était inspirant, votre prof.
Il lest toujours, dans ma mémoire.
Leurs confidences portaient sur des détails : la création de ses personnages dalbum jeunesse, ce renard préféré dun conte, peint en grand puis perdu au fil dun déménagement. Alain souriait parfois tendrement.
Moi aussi, jai mon projet fétiche. Une petite maison à la campagne, rien dénorme, mais parfaitement juste, cétait il y a quinze ans.
Pourquoi si marquant ?
Parfois, le petit touche plus juste que le grand.
Un jour, ils se réfugièrent dans un bistrot pour se réchauffer. Chacun un grand crème.
Vous navez pas lair daimer faire la plonge, avança Alain.
Je ne lai jamais prétendu.
Pourquoi être restée aussi longtemps ? Vous auriez pu retrouver du dessin.
Jaurais pu. Mais les contrats dillustration, cest jamais sûr. Un mois, on est payé, lautre non. Et les dettes…
Vous en avez encore ?
Presque réglées.
Savez-vous que vous pouvez quitter la brasserie ?
Jai juste pris une disponibilité, le temps du projet.
Et après ?
Elle souffla dans son café.
Je verrai. Maintenant que vous savez ce que je vaux en dessin
Il détourna le regard. Il semblait vouloir ajouter quelque chose, mais se tut.
Le travail progressait. Les scènes senchaînaient : couples sur les bancs, mamies nourrissant les pigeons, lycéens à vélo, promeneurs de chiens le dimanche, mère et poussette sous les arbres fleuris.
Alain suggérait parfois des modifications :
Cette dame devrait être près de la fontaine. On mettra un banc là.
Parfait.
Ici, la lumière, tournons ça au crépuscule. Les lampadaires, je les voudrais à lumière chaude. Je vous montre ?
Elle adaptait, parfois discutait.
Cette allée droite, daprès vos plans, donne une perspective lassante à la promenade. Un peu de courbe ?
Les réseaux passent dessous Peur des contraintes techniques.
Les arbres, eux, on peut les planter librement, non ?
Nathalie valida lidée. On déplaça les alignements, et la planche retrouva vie.
Cest bien, reconnut Alain, regardant le résultat.
Léquipe ladopta sans bruit. Sébastien, le geek du bureau, lobserva dessiner.
Papier plutôt que tablette ?
Les deux, mais la main pense mieux sur le papier.
Il approuva, songeur.
Monsieur Camille, lancien, lui apporta un thé un jour, posé sans un mot. Cela valait tous les bravos.
Tout nétait pas simple. Trois planches de laire de jeux nallaient pas, enfants trop caricaturaux. Véronique recommença, insatisfaite. Puis : aller observer, croquer les vrais enfants du square, voir le petit bâtisseur dans le bac à sable, lacrobate tête en bas, deux fillettes, la maman qui rattrapait son fuyard et le rire de lenfant.
Les trois dessins furent terminés en deux jours.
Lorsque présentés à Alain, il examina longtemps.
Doù sortent ces enfants ?
Du jardin dà côté.
Ils paraissent réels.
Ils le sont.
Dernière semaine. Vingt-deux planches, cabinet en branle-bas de combat. Sébastien assemble la présentation sur ordinateur, Nathalie révise tout. Monsieur Camille polit la maquette. Alain, tendu, café sur café.
Véronique feuillette une dernière fois son portfolio. Lallée du matin, la fontaine, laire de jeux, la soirée sous les lampadaires, la vieille aux pigeons, laverse tout un cycle de vie.
Vous stressez ? chuchote Alain passant près delle.
Un peu.
Ça ira, les dessins sont bons.
Vous parlez des planches ou des élus de la commission ?
Des dessins.
Elle rit discrètement.
La présentation en mairie se tenait dans une salle sévère, mur de fenêtres, grande table. Huit membres, la plupart en costume gris. Alain exposa plans et schémas, Nathalie compléta. Sébastien projeta la maquette.
Puis Alain annonça vouloir montrer une série de dessins. Il posa les originaux de Véronique face à la commission, un par un.
Silence.
Un des élus, vieux monsieur aux sourcils touffus, examina la planche de lallée matinale.
Cest du dessin ? Pas du photo ?
Dessin fait sur place.
Ce sont des images vivantes, murmura-t-il, sans sadresser à quiconque.
Les questions, techniques, furent poussées : budgets, délais. Alain répondit à tout. Véronique, en retrait, garda le silence. Mais quand lélue à collier de perles demanda si elle pouvait garder celle de la vieille et des pigeons, elle esquissa un sourire.
La décision fut immédiate : projet accepté, quelques ajustements de calendrier, rien de grave.
Dans le couloir, après la séance, Nathalie serra la main dAlain en silence, puis celle de Véronique. Sébastien glissa un yes, satisfait. Monsieur Camille nétait pas venu, mais laissa un texto Bravo !.
Alain fut le dernier à approcher Véronique. Accoudés à la fenêtre, ils regardaient Lyon sous le soleil printanier, arbres tout verts déjà.
Voilà, chuchota-t-il.
Voilà, confirma-t-elle.
On va sur les berges ?
Maintenant ?
Oui, jai besoin de voir le site. Là, tout de suite.
Ils descendirent ensemble. La ville résonnait dénergie printanière, odeur de marronniers et de bitume chaud. Alain marchait sans hâte à ses côtés, Véronique gardait le carnet à la main, presque par réflexe.
Sur les berges, soleil et vent les accueillirent. Le Rhône brillait. Sur les bancs, les passants, dautres des chiens. Lendroit du futur parc était toujours terre battue, les deux arbres tordus, mais pour Véronique, tout avait désormais une saveur intime elle lavait vu naître vingt fois sur le papier.
Au bord de leau, ils sarrêtèrent.
Ce sera un beau lieu, souffla-t-elle.
Oui, convint Alain.
Ils se turent. Une jeune mère passa, portable à loreille, la poussette filant.
Véronique
Oui ?
Il fixait le fleuve, pas elle.
Jai longtemps vécu entouré de gens, dactivité, tout en étant vide. Est-ce que vous comprenez ?
Je comprends.
Ces dernières semaines, ça a changé. Jai recommencé à aimer venir le matin. Pas pour travailler juste pour être là.
Elle observa leau, lente, sombre.
Vous disiez que votre femme naimait pas les fleuves ?
Non. Elle préférait la vitesse de la mer.
Moi jaimais la lenteur des rivières, même enfant.
Il se tourna, la regarde très sérieusement.
Je suis content que vous soyez sortie de la cuisine ce soir-là.
Moi aussi. Même si, en courant, je pensais seulement à sauver quelquun.
Justement.
Elle comprit : il ne parlait pas que de ce soir-là.
Alain
Oui ?
Je ne suis pas douée pour les grandes déclarations.
Moi non plus.
Eh bien, au moins, cest équitable.
Il rit. Un vrai rire, franc, pour la première fois. Sa voix devint chaude, douce.
Véronique
Oui ?
Puis-je vous inviter à dîner ? Pas à LEmpire, un autre endroit.
La cuisine y est bonne.
Mais ce serait gênant face à Martine, après ce soir mémorable.
Elle imagina la responsable et rit tout bas.
Je suis daccord, plaisanta-t-elle.
Alors, cest oui ?
Sans répondre, Véronique ouvrit son carnet, attrapa une page blanche, observa le fleuve, les arbres, la vie sur les bancs, esquissa un dessin sous le regard dAlain.
Daccord, dit-elle sans lever les yeux.
Il ne répondit rien. Il se rapprocha, tout simplement.





