Le bonheur compliqué
Quest-ce que tu racontes, on divorce? Denis, tu plaisantes ou quoi?
Blandine dévisageait son mari, sans comprendre. Un divorce? Après presque vingt-cinq ans passés ensemble! Ils devaient justement fêter leur anniversaire dans deux semaines ou pas, du coup? Tout se mélangeait dans sa tête. Et le dîner, les invités? Les invitations étaient déjà parties Tout le monde viendrait. Toute la famille serait réunie. Les amis harcelaient au téléphone pour savoir quoi offrir Et même sa meilleure amie, Claire, avait déjà envoyé son cadeau. Dommage quelle ne puisse pas venir, enceinte de six mois, elle devait rester chez elle à Lyon. Elles fêteraient ensemble une prochaine fois. Après tout, cest grâce à Claire que Blandine avait rencontré Denis, un camarade duniversité. Et à leur mariage, Claire, cachée derrière le bouquet de la mariée que Blandine ne voulait même pas lancer, criait le plus fort : «Vive les mariés!»
Je ne comprends pas ce que ton Nico attend? Il va te laisser filer!
Où veux-tu quil aille? Claire replaçait une mèche dans le chignon de Blandine. Chacun son tour, Blan. Il nest pas prêt. À quoi bon un mari tout vert? Je préfère attendre quil soit mûr que de divorcer dans deux ans Gérer la division des biens, la garde des enfants, la famille qui finit par madorer? Non merci! Vaut mieux patienter pour récolter quand il sera prêt.
Deux ans! Tu planifies bien loin! Blandine riait aux éclats, voyant Claire retoucher son maquillage avec des gestes exaspérés.
Je ne fais jamais les choses à moitié. Si je me lance, cest à fond!
Et pour les enfants, Claire? Tout de suite des jumeaux?
Oui! Une fois le calvaire passé, on a la famille au complet! Dans la famille, il y a des précédents de jumeaux, chez Nico aussi. Mais après, il faudra les élever! Deux, cest plus simple quun. Pourquoi donc?
Parce que, Blan, y a la compétition fraternelle, saine et bien encadrée. Un partenaire de jeu toujours là. Et le trophée de la mère de lannée! Encore des arguments?
Non, ça suffira, riait Blandine, convaincue que Claire obtiendrait tout ce quelle voudrait.
Et ce fut le cas. Sauf que le destin réservait plus de surprises que Claire, et au lieu de jumeaux, elle eut des triplés. Le ciel voulait sans doute tester sa résistance.
Claire sen sortit brillamment. À ce moment, la famille de son mari ladorait vraiment. Sans jamais se courber, elle traitait tout le monde avec calme, mais répondait toujours présente. Et souvent, cela consistait à organiser le planning de Nico, jamais enclin à jouer les chevaliers. Un jour, on devra demander de laide. On recevra quoi? Un poing sous le nez. Non merci! Tu veux des pommes de terre sautées aux cèpes? Alors file aider ta mère avec larmoire. Tu en as pour deux heures, ça lui fera plaisir. Et dis-lui que je laverai ses vitres samedi prochain.
Du coup, quand Claire eut besoin daide avec les enfants, deux mamies et un papy étaient dans la place, prêts à intervenir à tout moment. Claire accoucha, veilla sur ses enfants prématurés, puis sinscrivit à luniversité.
Tes folle, Claire! Tu comptes faire comment? sétonnait Blandine.
Quelle prof donnerait une mauvaise note à une mère de triplés? Mon cerveau ne satrophie pas, et je ressors diplômée en économie et droit! Parfait non?
Claire obtint son diplôme et décrocha un bon poste. Le salaire couvrira la nounou. Tas pensé à tes dépenses? Dabord, jai pas besoin de nounou, les mamies gèrent. Ensuite, ce qui compte, cest lexpérience, pas le diplôme. Je travaille pour gagner en pratique et après, je pourrai choisir mon job!
Blandine observait la vie de Claire avec admiration. Comment faisait-elle tant de choses à la fois sans jamais sépuiser, alors quelle-même était paralysée par la prise de décision la plus anodine?
Mais toi, tu es fiable, Blan. Quand tu décides, cest durable. Moi, je papillonne la rassurait Claire.
Fiable, oui Denis a bien su apprécier cette fiabilité! Comment a-t-il pu? Pourquoi tout ceci, alors quils vivaient si bien? Certes, labsence denfants avait compliqué leur vie, mais ils avaient accepté la situation. Blandine avait fait du bénévolat dans des foyers et compris quelle ne pouvait pas adopter un enfant étranger biologiquement. Ce nétait pas une question de moyens, mais damour, dun amour quelle craignait de ne pas parvenir à donner.
Vous navez simplement pas encore rencontré votre enfant, disait Mme Fournier, directrice du foyer parrainé par lentreprise de Blandine, en la voyant observer les petits autour du sapin. Si un jour vous le voyez, rien ne pourra vous arrêter.
Et sil nexiste pas, cet enfant? Si je ne suis pas faite pour être mère?
Dans ce cas, tant mieux: mieux vaut sabstenir que déchouer. Tu vois là-bas, le petit Michel? Déjà deux familles lont ramené.
Seigneur! Il na que cinq ans!
Il aura six ans. Il a vécu deux ans dans la première famille, un an dans la seconde.
Mais pourquoi? Comment ramène-t-on un enfant?
La première fois, ils ont adopté, puis ont eu un enfant biologique. Cest commun et triste. La seconde fois, ils avaient déjà deux enfants et deux adoptés; Michel était le cinquième. Ils se sont laissés dépasser. Un jour, il sest assis dans un coin et a refusé de manger, a supplié quon le renvoie ici: “On ne maime pas”. Mêmes les psys ny sont pas arrivés.
Mieux aurait valu quil ne parte jamais, soupira Mme Fournier. Un enfant déjà âgé de six ans et déjà si usé par la vie Je crains quil ne fasse plus jamais confiance.
Cette conversation bouleversa tellement Blandine quelle se retint de demander Michel sur le champ. Claire len dissuada:
Tes sûre davoir assez damour? Et si tu te trompais? Prends ton temps. Si cest par pitié, arrête tout de suite!
Blandine renonça à retourner au foyer, mais elle pensait à Michel sans cesse. Ce garçon devint pour elle un rappel sévère de la nécessité de vivre sans blesser autrui une leçon gravée à jamais.
Tremblant de froid, bras croisés, collée au radiateur trop chaud de la cuisine, Blandine se demanda comment aider Denis à faire ses valises. Faut-il lui mettre des pulls? Il fait encore bon, mais lautomne à Lille ne dure pas. Lété sy achève avant davoir commencé Rien à voir avec sa jeunesse à Nice! Là-bas, jamais elle navait eu froid, toute lhiver en blouson léger, sauf lors des week-ends à la montagne. Ce qui lui manquait, soudain, cétait sa mère. Partir avec elle en balade plusieurs jours, rien que toutes les deux Mais sa mère nétait plus là. Bientôt, Denis non plus.
Non, elle ne voulait pas de liberté. Elle voulait son mari, leur vieux quotidien: le café au petit-déjeuner comme au milieu de la nuit, les grandes discussions pour tuer linsomnie, les sorties improvisées au théâtre ou à la campagne. Jamais ils navaient pu vraiment planifier. Les meilleurs souvenirs étaient imprévus, spontanés. Denis lappelait au bureau:
Blan, tu fais quoi?
Jai deux entretiens et je dois passer à la banque.
On sen fiche! Viens, on balade.
Blandine laissait tout tomber. Une heure plus tard, ils marchaient dans les bois, parfois en silence, parfois échangeant des banalités, simplement heureux dêtre ensemble.
Tout cela appartenait maintenant au passé le sien. Lui, il aurait un avenir, avec lautre, qui attendait un enfant Un enfant! N’était-ce pas ça, la vraie raison? Ou bien tout nétait que mensonge depuis le début? Elle pouvait encore accepter la première version, mais la seconde Impossible. Cela voudrait dire quelle nétait rien, incapable davoir rendu cet homme heureux, ne serait-ce quassez pour ne jamais envisager de partir.
Blandine resta longtemps prostrée, genoux contre le radiateur brûlant, entendant Denis ouvrir les tiroirs, claquer les portes. Elle tremblait tellement que le pot de lunique plante, offert autrefois par Claire, glissa au bord de la fenêtre. Quand Denis partit enfin, la porte dentrée claqua. Blandine desserra ses poings crispés, planta ses doigts dans le rebord lisse de la fenêtre, puis, dans un geste brutal, fit tomber le pot au sol et hurla.
Rien ne sarrangea. La terre noire et les tessons éparpillés sur le carrelage évoquaient exactement ce quelle ressentait. Tout était à présent sombre. Plus rien de lumineux, Denis étant parti, refermant la porte, la laissant radicalement seule. Désormais, elle devrait avancer à tâtons, sans repère sauf un.
Elle se détacha enfin du radiateur, traversa les morceaux de terre sans se soucier de la douleur à la cheville, gagna la chambre et décrocha son téléphone encore à charger.
Claaaaaiire
Ce nétait plus des pleurs, mais une plainte animale, viscérale, arrachée par la souffrance, que Blandine laissa séchapper. Claire comprit tout de suite, sans explications.
Denis est parti?
Ouiii
Daccord. Tu me vois demain.
Non, tu es folle, sinsurgea Blandine qui retrouvait un peu dénergie à la voix décidée de son amie. Je refuse! Je ne men remettrai pas si jamais il tarrive quoi Mais, attends Tu étais au courant?
Tu ten doutais. Quand vous êtes venus la dernière fois, Denis ne pouvait pas me regarder en face, je nai compris que maintenant. Blan, tout ceci est un mal pour un bien.
Un bien? Mais je nai plus rien! Ma vie est fichue, tu comprends? Que faire?
Achète-toi une robe.
Quoi?
Oui, cest ça: va tacheter la robe que tu trouvais trop chère. Maintenant, tout de suite. Puis montre-la-moi. Sors, arrête de tourner en rond! Et après, prends un billet de train ou davion. On ira marcher ensemble dans les Alpes. Je tattends. Après tout, mes triplés sont casés chez leur père, et moi, je deviens folle sans rien à faire. Ne fais pas attendre une femme enceinte, daccord?
Laissant son téléphone, Blandine se regarda dans le miroir. Voilà, tout était visible, jusquau dernier centime de ses années. Elle nétait plus une jeune fille, certes, mais pas une vieille dame non plus. Loin de là. La jeunesse était loin, mais il nétait pas question de senterrer. Si Denis croyait quelle allait seffondrer, il se trompait. Claire avait raison. Il fallait bouger, agir.
Elle se força à appeler, annuler la salle, prévenir pour le repas, envoyer quelques SMS, éviter les explications.
Ensuite, elle attrapa balai et serpillière pour nettoyer le carnage de la cuisine, oubliant totalement lexistence de ses deux aspirateurs. Elle achèterait un autre pot plus tard.
La robe lui allait à merveille. Rouge, vive, différente de tout ce que Blandine portait dhabitude. Dun coup, elle voulait attirer lattention, se montrer. Pourquoi pas elle, après tout?
Devant le miroir, Blandine découvrait une autre femme: fatiguée, cest vrai, mais pas brisée. Quelque chose résistait; quelque chose qui nappartenait quà elle. Peut-être comprenait-elle pourquoi Denis était parti. Ils étaient plus quun couple: deux amis. Trahir un ami, cest plus dur, plus douloureux. Pourquoi, Denis?
Le voyage fut long, avec escale, mais cela la distrayait. Son escapade avec Claire, dans les Alpes du Sud, fut une vraie bouffée doxygène. À deux, elles arpentèrent tous les sentiers autour de lhôtel. À force de discussions et de marches, Claire savait trouver les mots pour relativiser, remettre au bon endroit les soucis.
Reviens. À Paris, cest la même chose: des enfants à aider, et des centres à ouvrir. Il y a un nouveau quartier qui a besoin de tout. Et tu voulais aussi toccuper de ton père, le faire venir près de toi. Plus besoin de tout chambouler: tu peux juste acheter à côté de chez lui. Réfléchis.
Blandine réfléchit. Et au fil de ce séjour, elle décida de retourner sinstaller dans le Sud.
Le divorce, la vente de lappartement, de la voiture, la gestion de tout ce quelle avait construit professionnellement tout se terminait, laissant place à des souvenirs et de lexpérience. Elle rencontra Denis, une ou deux fois, en restant digne, puis supprima son numéro. Le passé devait rester derrière.
Nice laccueillit avec un printemps lumineux, des pommiers en fleurs. Blandine, décidée, sinstalla non loin de chez son père, refusant pourtant de vivre chez lui pour lui laisser sa quiétude avec Lucienne, avec qui elle avait surpris une douce connivence lors dune visite imprévue. Pour Blandine, cette nouvelle compagne de son père était la bienvenue; elle savait combien ses parents avaient été amoureux, mais ne croyait pas une seconde que le veuvage devait être synonyme de deuil éternel. En voyant son père soigner le jardin, heureux, elle comprit quil y a des renaissances à tout âge.
Eh bien, Edmond nest pas mal encore, non, ma petite? lançait Lucienne avec un clin dœil. Voilà lamour, se disait Blandine. Certains le trouvent facilement, pour dautres, cest plus long, et d’autres jamais.
Peut-être quelle aussi, un jour, rencontrerait son être cher.
Le temps passa vite. Deux centres pour enfants ouverts dans de nouveaux quartiers occupaient tout son temps. Blandine avait changé sa vie de fond en comble: nouveaux vêtements, nouvelle coiffure, nouvelle chienne aussi, ce compagnon dont elle rêvait tant. Pourtant, les soirs dorage sur la Côte, la nostalgie frappait: elle aurait tout donné pour que Denis allume la lumière, pose sa main sur son épaule, et propose «Tu veux du thé bien chaud? Raconte-moi!»
Savoir partir, cest aussi savoir couper le dernier fil. Mais elle ny arrivait pas.
Un souci dimpôts survenu plus dun an après la vente du centre apporta une distraction inespérée. De retour à Lille pour régler le problème, elle eut une journée à perdre avant de repartir. Elle erra dans les rues familières, puis dans le quartier où elle avait tout vécu. Lun de ses anciens centres avait fermé, lautre tournait toujours. Elle observa à la fenêtre des enfants penchés sur leurs cahiers, un jeune animateur les amusait à imiter un ours; cris de joie, brosses en l’air. Tant mieux, pensait-elle : les affaires se poursuivent.
En allant vers larrêt de bus, elle longea leur ancien immeuble, la grande aire de jeux où elle rêvait de chahuter avec ses propres enfants, puis le parc où ils allaient marcher le week-end.
Pourquoi y être entrée? Elle-même naurait su le dire. Les allées rénovées, les bancs repeints, le jet deau tout neuf
Sur un banc, un homme. Elle eut comme un flash, puis sarrêta, le cœur battant. Cétait Denis. Blanchi prématurément, voûté, poussant machinalement une poussette. Ce nétait pas vraiment quil avait vieilli, mais souffert, rabougri par le chagrin. Blandine accéléra, comme pour remonter le temps.
Denis
À sa voix, il tressaillît, senfonça dans son manteau.
Bonjour, Blan.
Elle prit place à ses côtés.
Comment ça va?
Question absurde. Denis arrêta la poussette, osant un regard.
Ça va mal, Blandine.
Pourquoi?
Parce que je suis seul. Que jai tout perdu, tout fichu en lair bêtement, par accident. Jai perdu ce quil y avait de mieux.
Tu mens, répliqua doucement Blandine. Tu as plus que ce que tu mas laissé.
Elle désigna la poussette.
Un garçon ou une fille?
Fille. Ève.
Une jeune femme, un bébé Quest-ce quil te faut de plus?
Il ny a plus de femme. Mila est partie à laccouchement.
La douleur, subite, submergea Blandine. Mais ce nétait pas pour elle-même. Seulement une immense pitié pour cette fille, qui avait profité dun Noël trop arrosé pour emmener Denis, dhabitude si raisonnable. Après, la vie avait fait son œuvre. Le fruit de ce hasard dormait à présent paisiblement dans la poussette, que Denis se remit à bercer.
Un long silence, puis, se coupant la parole, ils se parlèrent tant, jusquà ce que la petite Ève nouvre les yeux, découvrant les réverbères et le ciel étoilé qui sallumait.
Blandine sapprocha, pencha la tête vers lenfant.
Quand vous verrez votre enfant, vous comprendrez tout! Le souvenir de Mme Fournier simposa.
Six mois plus tard, cest justement Mme Fournier qui amena un petit brun, sérieux, dans son bureau, puis les laissa seuls, Blandine et lenfant.
Michel, tu sais pourquoi je suis venue?
Pour moi.
Tu veux vivre avec moi?
Je sais pas. Je ne crois pas que vous me garderez.
Michel lobservait sans curiosité. Ses yeux noirs, francs et ternes, brillaient pourtant dune lueur fugace quand Blandine sortit quelques photos.
Cest votre mari?
Oui.
Et la fille, cest la vôtre?
Non, Michel. Mais je vais devenir sa maman, et la tienne, si tu veux bien.
Tous me renvoient.
Moi, je ne suis pas tout le monde. Tu veux savoir pourquoi?
Pourquoi?
Parce que je sais ce que cest que de tout perdre. Quand plus rien ne reste et quon ne se sent aimé par personne. Cest affreux.
Je sais
Et tu sais ce que cest, une maman?
Non.
Cest celle qui ne laisse jamais son enfant souffrir ainsi.
Vous avez pitié de moi?
Blandine le fixa, puis secoua la tête.
Non, je ne veux pas te plaindre, Michel. Je veux taimer. Et, pour Ève, jaimerais quelle ait un grand frère fort, courageux, qui veille sur elle. Tu crois quon y arrivera?
Michel resta silencieux. Blandine, dans sa robe rouge éclatante, souriait, mais il voyait quelle avait souvent aussi beaucoup de tristesse en elle. Il osa toucher du bout des doigts la manche de sa robe, comme pour vérifier quelle était bien réelle.
Tu laimes bien?
Oui, beaucoup.
Moi aussi. Je lai achetée quand jallais très mal. Et tu sais quoi? Ça ma aidée. Depuis, jadore cette couleur.
Moi aussi. Michel caressa à nouveau la soie. Je veux bien essayer.
Pas essayer, Michel. Nous ferons. Parce que cest ce quil faut, et tu niras plus nulle part ailleurs. Mais toi, aide-moi aussi, daccord? Je ne sais pas encore comment être une maman, mais jen ai tellement envie. Pour toi, et pour Ève. Si vous macceptez. Tu veux?
Michel acquiesça enfin. Blandine laissa sortir un souffle qui lui semblait retenu depuis des mois.
Deux ans plus tard, sur un sentier des Préalpes, une famille cheminait à la queue-leu-leu. Un garçonnet brun accompagnait, protecteur, une petite fille vive, qui fuyait devant, avide de découvertes.
Ève, dans la forêt, il y a des loups!
Non!
Si! Et de gros ours, très affamés.
Leur maman ne fait pas de bouillie?
Non, leur maman ne sait pas la faire.
Mais la nôtre, oui!
Voilà.
Faut leur donner, alors. Même le miel que maman a acheté hier.
Ça, cest non, rit Blandine en passant, essoufflée, le miel, cest pour moi, et la bouillie à qui sait la faire.
Sur les bras, maman! Ève réclamait.
Dans ce cas, va chez papa, plaisanta Blandine en passant sa fille à Denis, tout en ébouriffant les cheveux de Michel. Et la bouillie pour ours, alors?
Si on commence à nourrir la faune locale, on ne sortira jamais de lhôtel, je préfère quils aient faim, répondit Michel, complice.
Blandine éclata de rire.
Ève, on nourrira les ours plus tard, daccord? Je vais mappliquer.
Daccord, accepta Ève si vite que Blandine et Michel échangèrent un regard complice.
Oh là là, maman, soupira Michel, désignant sa sœur qui court déjà vers le sentier.
Oh là là, mon grand, répondit Blandine en souriant. Surveille-la bien, sinon on va repartir avec tout un zoo. Parce quelle, elle veut aimer le monde entier.
Des éclats de rire retentirent dans la clairière, rebondissant sur les sapins. Un nouveau jour, brillant et léger, se levait sur leur avenir.





