Journal intime Paris, ce soir
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Max, tu vas bien ? demanda Manon après un long moment de silence. Tu nes vraiment pas dans ton état normal Tu es tout pâle. Il y a quelque chose qui ne va pas ?
Oui, ça va, répondis-je, tentant de me ressaisir. Je posai ma fourchette et saisis mon verre de jus de pomme, comme pour gagner un peu de temps, avant dêtre obligé de répondre.
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Je me retrouvais devant limmeuble, la main posée sur la poignée en métal. Au moment où je mapprêtais à entrer, je marrêtai, sans vraiment savoir pourquoi.
Javais clairement peu envie de monter.
Pourtant, je savais que lon mattendait, que javais promis à Manon de venir chez elle, mais je narrivais pas à surmonter langoisse qui me clouait sur place.
Cétait presque honteux : à 35 ans, javais limpression de redevenir un collégien appelé pour la première fois au tableau.
Ce nétait pourtant pas grand-chose : ouvrir la porte, monter jusquau troisième étage, chercher le numéro 36
Mais quelque chose me bloquait.
Une peur incompréhensible, un nœud qui serrait mes mains, mes jambes, et mempêchait davancer.
Au fond, je navais envie que dune chose : rebrousser chemin. Rentrer chez moi, nimporte où, tant que jétais loin dici.
Pourquoi jai accepté, bon sang ? marmonnai-je en reculant. Forcément, ils vont me juger.
Je fis encore quelques pas en arrière, et mon regard se posa sur la fenêtre éclairée du troisième étage.
Une lumière vive. On aurait dit un phare, allumé rien que pour moi. Comme pour être sûr que je ne me perde pas en route.
Enfin, je ne métais pas perdu. Jétais là, là où il fallait. Mais je narrivais pas à franchir le dernier pas.
La seule chose qui me retenait était lidée de décevoir Manon si jamais je repartais. Elle tenait à cette rencontre.
Et je lui avais promis de venir.
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« Max, il faut que je te dise un truc Mais ne taffole pas, daccord ? annonça hier soir Manon. Eh bien Mes parents veulent te rencontrer. »
Manon, cest ma copine.
Nous étions au bistrot, en train de dîner et déchanger sur les projets pour le week-end. Sa phrase tomba comme un cheveu sur la soupe : ses parents voulaient faire ma connaissance. Je restai interdit, fourchette en lair, cherchant dans ses yeux sil sagissait dune blague.
Ça navait rien détrange en soi. Cest même normal que les parents veuillent voir le prétendant de leur fille. Ce serait bien plus bizarre sils ne minvitaient jamais.
Sauf que…
je craignais de ne pas leur plaire. Plus exactement, de ne pas « faire laffaire » du tout comme futur gendre. Et javais de bonnes raisons.
La mère de Manon, Victoria Séverine, avait bâti toute sa carrière à la Sorbonne, jusquà devenir doyenne, et venait dintégrer le ministère de lÉducation nationale.
Son père, Vincent Dominique, était aussi un homme de parcours : il avait débuté ingénieur dans le BTP, puis était devenu directeur général, pour enfin fonder sa propre boîte de construction. Un ami personnel du maire de Paris, excusez du peu.
Manon elle-même, à peine la trentaine passée, dirigeait le service juridique dune grande banque.
Et moi, Maxime Dupont, quavais-je accompli à 35 ans ?
Rien dexceptionnel. Jétais simple administrateur réseau. Même pas diplômé dune fac. Le salaire était correct, mais pas de perspectives.
Comment allais-je me tenir à table devant eux ? Quallais-je leur dire ? Et les regarder dans les yeux, seulement
Vous vous demandez peut-être : mais comment Max a-t-il rencontré Manon ? Un hasard total.
Ce jour-là, je métais offert une balade au Jardin du Luxembourg. Elle y était aussi, flanquée de deux copines, parties acheter des glaces. Elle était restée à garder le banc et profitait pour appeler sa mère.
Absorbée par son portable, elle ne vit pas arriver ce jeune homme sur une trottinette électrique, lancé à vive allure.
Le gars, probablement ivre, ne chercha même pas à éviter lobstacle.
Jeus juste le temps de tirer Manon par le bras, lextirpant de la trajectoire, juste avant que la trottinette ne nous effleure.
« Mais enfin, quest-ce que vous faites ? » protesta-t-elle.
Puis, voyant le garçon étourdi sétaler contre une poubelle, elle comprit et me remercia dun regard neuf. Si je navais pas été là
Bref, on a alors commencé à discuter, échangé nos numéros et décidé de se revoir. Depuis, six mois que lon est ensemble.
Je repensais à tout ça, digérant à peine le dîner du café la veille.
Javais toujours eu peur du jour où je devrais rencontrer ses parents. Quils minterdisent tout net de la voir. Me traitent de profiteur, comme une vieille histoire de jeunesse, où javais perdu une fille que jaimais vraiment.
Et maintenant, javais peur de perdre Manon
***
Max, tu vas bien ? me relança-t-elle, remarquant mon silence. Tu as blêmi, quest-ce qui tarrive ?
Non, tout va bien, fis-je en essayant de sourire. Je posai ma fourchette et me saisit dun verre de jus.
Alors, tu viens ?
Pardon ? Où ça ?
Chez moi, dit Manon en souriant. Maman cuisine toujours une spécialité, et papa Papa a mis la main sur une bouteille de vin rare grâce à un ami collectionneur. Tu nas plus quà dire oui. Tu viens, Maxou ?
Eh bien je ne sais pas Je crains que tes parents napprouvent pas ton choix.
Pourquoi ?
Je ne suis quun type ordinaire, sans bac+5. Je sais juste installer des logiciels et récupérer des fichiers perdus. Tes parents doivent rêver dun gendre PDG, ou au minimum, dun jeune loup ambitieux, pas dun informaticien sans avenir. Ai-je la moindre chance de leur plaire ?
Ne ten fais pas autant dit Manon en me prenant la main. Mes parents sont de simples gens, tu verras. Je tattends demain à 19h. Ne sois pas en retard.
Daccord je soufflai, peu convaincu dy aller vraiment.
***
Et le lendemain arriva.
Me voilà donc, devant chez Manon, à quelques minutes de 19h, frigorifié malgré mon manteau. Et je suis perdu.
Rencontrer ses parents tôt ou tard il faudra y passer (je veux lépouser !). Mais ce soir, franchement, jen suis incapable. Dici quelques mois, jaurai une mutation en interne, je paraîtrais plus crédible aux yeux de Victoria Séverine et Vincent Dominique.
Peut-être alors aurais-je une vraie chance
Alors que je songeais à faire demi-tour, mon téléphone vibra dans ma poche.
Cétait Manon.
Salut Max ! chanta-t-elle dans le combiné. Avec maman, on a presque fini. Papa ne devrait plus tarder. Tu es proche ?
Oui jarticulai difficilement. Je suis presque là, mais
On tentend mal, tu arrives ?
Oui Manon, jarrive enfin
Écoute, Max, si tu repars dans tes pensées négatives, ça ne sert à rien. Je peux venir te chercher, si tu veux.
Non non je vais venir, tinquiète.
Bien, à tout de suite alors. On tattend.
Jai raccroché, la tête bourdonnante, à la recherche dun prétexte pour fuir.
Rien ne me vient.
« Si en plus Vincent Dominique arrive maintenant et me surprend dehors, jaurai vraiment lair ridicule » pensai-je, et fis le tour du pâté de maisons.
En chemin, jaccostai un passant pour lui demander une cigarette. Je nen avais pas gratté depuis des années, mais le stress Il fallait rassembler mes idées.
Je me mis à labri, coinçant la clope entre mes doigts, regardant le vide alentour : à droite, des conteneurs, à gauche, un terrain vague. Manon mavait dit quil y avait des garages, quon avait rasés pour construire un nouvel immeuble.
Rien de particulier. Sauf une ombre inattendue. Mon regard se fixa sur un chien, roulé en boule sur la neige.
Dhabitude, je suis méfiant avec les chiens errants. Certaines bêtes attaquent facilement, surtout quand un inconnu sattarde.
Mais celui-ci semblait indifférent.
Il restait allongé, grelottant sur la neige.
Étrange, tout de même mais a-t-il le choix ? Lui, personne ne le laissera entrer, ni se réchauffer
***
Jacques (oui, cest ainsi quon lappelait dans la résidence) navait presque rien mangé depuis plusieurs jours.
Avant, il vivait ailleurs. On lui donnait à manger de temps en temps. Mais
une voisine décida quil navait rien à faire là. Elle multiplia les courriers à la mairie, chercha du soutien. Bientôt, le quartier se divisa entre les pour et les contre.
Ce chien errant rôde près de laire de jeux ! Et sil mordait un enfant ? Regardez sa mine affamée, ses yeux de bête ! lançait-elle.
Mais en vérité, les yeux de Jacques étaient tristes, non menaçants. Son premier maître, cétait un petit garçon, Nicolas.
Nicolas et ses parents rentraient de vacances. Jacques, chiot à lépoque, courait le long de la route. Quand leur voiture sarrêta, Nicolas sécria : « Il est trop mignon, prends-le avec nous, maman ! » Les parents cédèrent.
Mais, au moment de rentrer à Paris, ils laissèrent Jacques sur place.
On ne peut pas ramener un chien en appartement, expliquèrent-ils à Nicolas. Tu ten occuperais toi ?
Euh non murmura-t-il.
On abandonna donc le chien, qui ne comprit pas.
Heureusement, une dame le recueillit un mois plus tard et lamena à Paris. Sauf quelle essayait de le vendre sur le marché, vantant sa prétendue race, jusquà ce quun couple lachète. Quand ils comprirent que Jacques nétait pas un « pure race » mais un bâtard, ils labandonnèrent à la périphérie.
Cétait à la sortie de lhiver.
Depuis, Jacques vivait dehors.
Il avait fini par arriver dans ce quartier paisible pas de meutes agressives, pas de bruit, juste des enfants à surveiller en songeant à Nicolas.
Il rêvait parfois de recroiser son ancien maître, de retrouver un foyer
Récemment, il avait dû partir, chassé par lhostilité croissante. Des gens lui lançaient pierrailles et insultes. Même sil ne gênait personne.
Il navait dautre choix que de partir, sans faire dhistoires.
Jacques ne voulait déranger personne.
Et maintenant
il gisait, épuisé, sur le terrain vague, frigorifié, tout juste capable de respirer.
Il avait vu lhomme à la cigarette passer plus loin. « Il ne maidera pas Il finira sa clope et sen ira », soupira intérieurement Jacques.
***
Je jetai le mégot à la poubelle, comme me lapprenait toujours maman : « Commence par toi-même si tu veux changer le monde. »
Alors que je méloignais, une grosse voiture noire se gara, projeta ses phares dans mes yeux, mobligeant à marrêter.
De lhabitacle, un homme minterpella.
Eh, tout va bien ? Tu as besoin daide ?
Euh jai trouvé un chien frigorifié, derrière Il ny a pas de clinique vétérinaire par ici ?
Non, mais je sais où trouver mon ami vétérinaire. Viens, monte à larrière, on y va !
Vous vous voulez bien nous emmener ? Javouais être stupéfait.
Ne perds pas de temps, ce chien doit être sauvé.
Je neus pas besoin quon me le redise. En route, le conducteur passa un appel :
Ma chérie, je vais être en retard, jexpliquerai en rentrant. Tu nas pas vu Maxime ? Non ? Drôle, je nai croisé personne dehors. Dis, il est comment ? Bon, si je le vois, je tappelle.
Puis il se retourna :
Tout va bien à larrière avec le chien ? Il réagit ?
Non, il respire à peine.
On va plus vite alors.
Nous arrivâmes en dix minutes à la clinique durgence. Grâce à lappel du conducteur, le vétérinaire nous attendait.
Ils ont pris Jacques tout de suite.
Dans la salle dattente, nerveux, je zieutais mon portable où je découvris plusieurs appels manqués de Manon, ainsi quun message : « Max, où es-tu ? Tu vas bien ? »
Je neus pas le courage de répondre, préoccupé par la santé du chien.
Même pas eu le temps de remercier lhomme en voiture qui avait disparu vite fait.
Jappris bien vite que je voulais adopter ce chien. Si jamais lhistoire avec Manon tournait mal, je ne serai pas seul.
***
Près de quarante minutes plus tard, toujours rien du côté du vétérinaire.
Soudain, des voix sélèvent vers laccueil. Une voix connue je tourne la tête, et je vois Manon débarquer, suivie dune femme élégante, puis de lhomme de tout à lheure, qui sadresse à elle :
Tu vois, ma fille, il est bien là, ton Maxime. Touché par la détresse du chien, ce garçon.
Je comprends immédiatement. Les parents de Manon.
Max, pourquoi tu ne me répondais pas ? Timagines, ça minquiétait, sexclame Manon.
Je suis désolé Je pensais que tes parents ne voudraient pas que je ramène un chien chez eux.
Quelque chose me dit que tu ne connais pas assez ma famille ! On a déjà trois chats, tous recueillis dans la rue.
Tu es sérieuse ?
Mais oui !
Ses parents sapprochent, un peu émus. Vincent Dominique me serre la main : « Enchanté Enfin, nous voilà présentés. »
Victoria Séverine ajoute : « Merci, Maxime. Ce que vous avez fait est un acte dhomme. Et vous auriez dû venir directement chez nous ; on adore les animaux. Pourvu quil sen sorte, ce chien. »
Il survivra, intervient le vétérinaire en souriant, commandant le silence dans le vestibule. Il sen sortira.
On a pu ramener Jacques le soir-même. Il avait repris des forces il suffisait de soccuper de lui, de laimer.
Cest lamour qui fait des miracles ! lança le vétérinaire en refermant la porte. Lamour peut ramener même un animal de lautre côté.
Je pensais rentrer chez moi.
Mais Manon et ses parents insistèrent : « Viens, on soigne le chien ensemble, les chats veilleront sur lui, et puis il faut fêter cette rencontre, tout de même »
Ce soir-là, Jacques trônait sur le canapé, encerclé par les trois chats, à peine croyant à sa chance, ne grelottant plus, le ventre presque plein.
Pendant que jétais à la cuisine, Manon et ses parents me posaient mille questions, riant, proches, humains. Javais eu peur pour rien. Ils étaient si simples, si bons tellement vrais.
Quelques jours plus tard, alors que Jacques sétait remis sur pattes et circulait vaillamment, je décidai de le ramener chez moi.
Et moi, tu ne memmènes pas aussi ? lança Manon en surgissant sac à la main.
Toi ? Vraiment ?
Plus que sérieuse. Mes parents mont interdit de dormir à la maison.
Comment ça ?
Ils veulent des petits-enfants, paraît-il Faut repeupler la planète.
Jexplosai de rire, elle aussi. Sur le seuil, Jacques secouait sa queue de bonheur.
Il ne comprenait pas tout, mais il sentait que sa vie avait basculé, pour le meilleur.
Voilà mon histoire.





