Papy n’est plus là

Il ny a plus de grand-père

Je me souviens Cela remonte à des années maintenant, à une époque où la vie me semblait aussi pressée que le TGV Paris-Lyon. Jétais tout juste revenue dun déplacement professionnel à Marseille, ma valise encore intouchée dans le vestibule de mon petit appartement parisien, quand le téléphone sonna. Cétait maman.

La voix de Françoise Morel était tremblante, mais, fatiguée comme jétais, je ny prêtai guère attention. Javais voyagé de nuit, bercée de loin par une bande de jeunes qui avaient mêlé vin rouge, chansons et rire, si bruyants quaucune mélodie de Brassens ou de Brel naurait pu couvrir leurs refrains. Et dans leur répertoire sonore, ce soir-là, ils samusaient à fredonner :

« Sur le pont dAvignon,
On y danse, on y danse »

En dautres circonstances, jen aurais souri. Mais exténuée, jaurais donné cher pour que leur guitare casse une corde.

Ma Chloé, tu es rentrée ? demanda maman, retenant quelque chose dans sa voix.

Oui, je viens juste dentrer, maman, répondis-je en essayant de masquer ma lassitude. Tout va bien ?

Cest bien cest bien que tu sois chez toi.

Je sentis alors quelle voulait mannoncer quelque chose dimportant. Mais elle tournait autour du pot, indécise, à la manière de ceux qui nosent pas offrir tout de suite la mauvaise nouvelle.

« Elle a sûrement grappillé de nouvelles ragots à la boulangerie », pensai-je avec un brin dimpatience. Mais, vraiment, mon seul désir ce jour-là était de tomber dans mon lit et deffacer la fatigue du voyage.

Maman, écoute, laisse-moi me poser, prendre une douche, puis je te rappelle, daccord ?

Je crains que tu nen auras pas le cœur, souffla-t-elle.

La tension monta, je compris au timbre de sa voix que quelque chose nallait pas.

Que veux-tu dire, quil sest passé quelque chose ? espérais-je encore déjouer cette inquiétude.

Il ny a plus de grand-père, Chloé

La nouvelle me glaça. Mon souffle sarrêta, je maffaissai sur le canapé, tenant le téléphone à deux mains.

Ce matin, Madame Lefèvre, la voisine den face, ma appelée, expliqua maman. Elle voulait lui porter du lait, et la trouvé allongé devant la porte, la main sur le cœur Il a sûrement passé la nuit ainsi. Il faut aller au village, organiser les obsèques. Ici, les voisins taideront. Tu mentends, ma Chloé ?

Sous le choc, je ne trouvais pas mes mots, mais un faible « oui » sortit de mes lèvres.

Madame Lefèvre a contacté les cousins, mais ils ont sèchement refusé de venir. Ils ont dit que sil avait laissé un héritage, ils y auraient réfléchi Mais tu sais, la maison de ton grand-père, à Saint-Laurent, elle nintéresse personne depuis longtemps, poursuivit maman avec lassitude. Moi non plus, je nai aucune envie dy retourner, surtout après quil ma dit que je ne mettrais plus jamais les pieds chez lui, même pour ses funérailles. Je lui avais promis de respecter sa volonté. Alors je nai plus que toi, ma Chloé, pour lui dire adieu comme il se doit. Tu peux y aller, hein ?

Le silence sinstalla. Je fixais la table basse, où reposait une lettre de mon grand-père. Sa dernière lettre, datée dun mois plus tôt. Je ne lavais découverte quen rentrant, car Paris mavait accaparée, dépêches sur dépêches. La société pour laquelle je travaillais avait ouvert une nouvelle antenne à Lyon et jétais la seule à accepter ces déplacements répétésles autres avaient toujours une famille, un souci de santé, une excuse solide.

Jentendis de nouveau la voix de maman au téléphone :

Chloé, il ne faudrait pas que les voisins pensent quon a oublié le vieux. Il était difficile, cest vrai, mais cétait un homme. Et toi, tu tentendais bien avec lui, non ? Alors, tu feras le voyage ?

Oui, maman, répondis-je, dune voix lointaine.

Je pris la lettre dans mes mains, la relus. Maman mexpliqua ensuite quelle ne comprenait pas non plus : grand-père allait bien lors de ma dernière visite à Noël. Il était même en pleine forme.

Ma Chloé, à son âge, tout peut arriver, soupira-t-elle. Beaucoup dhommes natteignent même pas la retraite, il avait déjà passé les quatre-vingts ans On ne va pas se plaindre.

Jaimais sincèrement mon grand-père, peut-être étais-je la seule à lui écrire encore. Les autres, sa propre famille, sétaient éloignés, et ma mère avec. Entre eux, lincompréhension remontait à la mort de papa, André, le fils unique de grand-père, que la vie a épuisé trop tôt.

À vrai dire, maman avait poussé papa à quitter lÉducation nationale pour un boulot mieux payé dans le bâtiment, pour rénover lappartement, acheter une maison de campagne, mener une vie plus confortable. Il avait multiplié les chantiers, accumulé la fatigue, et un jour, il nest plus revenu. Le cœur a lâché.

Grand-père Gérard na jamais pardonné à maman. Après lenterrement dAndré, il a coupé tout lien avec elle, ne gardant de la famille que sa petite-fille.

Avec moi, il correspondait patiemment, à lancienne, à la plume sur du papier jauni, car il navait jamais accepté le téléphone ni lemail, pas même la télévision. Pour les cousins, il était un original, pour le village, un veuf brisé, devenu excentrique à force de solitude.

Le dernier mois de sa vie, les villageois racontaient quil bavardait tout le temps, mais pas avec eux, ni même avec lui-même, mais avec un chat invisible. Certains lavaient entendu appeler un certain « Minuit », prétendant lui parler, sans que personne ne voie jamais ce fameux chat

Après avoir raccroché, je meffondrai en larmes dans mon appartement silencieux. Tout ce que javais voulu faire ce printempspartir retrouver grand-père au villageavait été repoussé encore et encore par les impératifs du travail.

Mon chef, lui, ne comprenait aucune excuse : « Selon la convention, Chloé, jy ai droit. Si ça ne vous plaît pas, vous pouvez toujours démissionner, mais où trouverez-vous ailleurs 2 000 euros par mois ? »

En vérité, le salaire était bon. Je métais faite à cette vie, me répétant que cétait provisoire, quun jour ces déplacements cesseraient.

*****

Lenterrement eut le ton solennel des petits villages du Limousin : une couronne, un cercueil boisé recouvert de tissu cramoisi, quelques mots, puis le silence et la terre qui retombe sur le bois. Jobservais les gerbes de fleurs sur la tombe fraîche. Il me semblait irréel que tout soit fini aussi froidement. Grand-père avait été, et voilà, il nétait plus

Mais comme le veut la tradition, un repas à la salle communale réunit les villageois. On parla fort, on raconta des anecdotes, on servit à boire, et cest là, à travers ces souvenirs partagés, que la mémoire de Gérard perdurait, désormais portée par ceux qui lavaient connu.

Après, chacun séclipsaretour à la ferme, à lépicerie ou chez soi. Je me retrouvai bientôt seule, le cœur lourd et lesprit à la dérive.

Pour me changer les idées, je me mis à ranger la maison : aérer chaque pièce, laver les vieux planchers, épousseter larmoire, ranger les restes de la collation funéraire. Lair devint plus léger.

La maison de mon enfance avait le charme des vieux foyers corréziens, rustique et accueillante malgré la simplicité du mobilier. Je jetai un œil au jardin, où les pommiers embaumaient lair, le potager resté en jachère ce printemps. Le grenier, dordinaire luxuriant, semblait tristesans doute grand-père savait-il au fond de lui que cétait sa dernière saison.

Assise sous la vieille treille, jappelai maman pour dire que tout était fait.

Tu as bien fait, ma Chloé. Il na pas été tendre, mais cétait un homme.

Il était surtout malheureux, maman. Il a beaucoup souffert après la mort de papa.

Oui, Ma Chloé, soupira-t-elle. Mais tout passe, paraît-il Dis, tu restes encore un peu là-bas, seule dans cette grande maison ?

Je vais rester une petite semaine, jai posé quelques jours. Je veux profiter du calme, et puis, il y a les neuf jours de deuil. Et toi, tu ne veux pas venir, rendre visite à la tombe de papa ? Cela fait si longtemps

Ce cimetière de campagne ce nest pas ma place, tu le sais bien ! Mais appelle-moi si tu as besoin.

Elle trouva vite un prétexte pour raccrocher. À son habitude, en vérité.

À la tombée de la nuit, je me préparai une tisane des feuilles de groseillier, de menthe et de mélisse trouvées dans les bocaux de grand-père. Puis, avant de me coucher, je relus sa dernière lettreune étrange lettre, majoritairement dédiée au fameux chat prénommé Minuit.

Mais il ny avait aucun chat. Pas une trace dans la maison, ni dans le jardin. Sauf peut-être, de temps à autre, la sensation troublante dêtre observée, un frôlement discret dans lair.

Je résolus daller voir Madame Lefèvre le lendemain.

*****

Laube pointait à peine, mêlant le chant des moineaux à lappel dun coq au loin. Un vrai matin de campagne. Je me rappelai mes étés denfance icila fabrication des nichoirs, les cabanes dans les arbres, et la complicité tranquille entre grand-père et moi. Je navais donc pas oublié mon projet : interroger la voisine sur ce fameux chat.

Un chat ? sétonna Madame Lefèvre en me voyant.

Oui, Minuit, daprès la lettre Il en parlait beaucoup.

Ah, Minuit ! Maintenant que tu le dis, je me souviens quil murmurait souvent tout seul dans son jardin, appelant ce Minuit à venir manger Mais vois-tu, personne dans le village na jamais aperçu ce chat. Ton grand-père parlait, racontait sa vie, toujours à ce Minuit invisible. Ni moi ni les autres navons jamais vu la moindre queue de chat dans le coin.

Après la conversation, je rentrai, tourmentée par ces histoires de chat que personne navait jamais vu. Pourtant, grand-père en parlait tellement

« Drôle dhistoire, songeai-je. Sil existait réellement, où est-il parti ? »

Ce fut à cet instant précis quun chat noir, au pelage hérissé, mobserva, bien caché derrière une vieille souche. Il me surveillait depuis mon arrivée, méfiant, gardant ses distances. Mais il y avait dans mon visage quelque chose de familier pour luiprobablement lempreinte de mon grand-père.

Minuit, car tel était son nom, navait jamais fait confiance aux humains. Son passé était fait de coups de pied et de cailloux lancés par les enfants du village. Mais avec Gérard, il avait trouvé un semblant de paix, un être patient, doux, qui, sans attendre de retour, lui glissait du lait, du fromage, un morceau de saucisson.

La disparition de Gérard lavait bouleversé, et il passait désormais ses journées à guettertimide mais curieuxlétrangère qui habitait la maison.

Ce nest quau neuvième jour que nos regards finirent par se croiser. Le cimetière avait retrouvé son calme après la visite des derniers amis, et, détendue, je mécartai dans le jardin quand soudain, je le vis.

Mais cest toi, Minuit ! mexclamai-je, heureuse. Viens, approche

Mais le chat détala aussitôt, effrayé, pour disparaître sous la haie. Je souris, pensant à la patience du grand-père.

Plus tard, ce jour-là, Madame Lefèvre me vit parler à voix basse toute seule, et elle nen crut pas ses yeux, persuadée que javais, moi aussi, hérité de lexcentricité de Gérard.

Les nuages noirs finirent par recouvrir le ciel, la tempête monta, et les premières gouttes tombèrent. Je tentai dattirer Minuit à labri, sans succès.

La nuit, la grêle battait violemment les tuiles, la foudre éclatait sinistrement. Cest alors quau cœur de lorage, une forme noire surgit par la fenêtre entrouverte, trempée, effrayée. Minuit !

Il se réfugia sous mon lit, mais je parvins, avec douceur, à len sortir. Je lenveloppai dans une serviette, puis il vint contre moi sur le lit. Lun contre lautre, bercés par le bruit de la pluie, nous trouvâmes un peu de chaleur.

*****

Le lendemain, le soleil pointa derrière les volets. Minuit tentait déjà de quitter la chambre, grattant à la fenêtre.

Pas si vite, mon ami, plaisantai-je. Dabord, un bon petit-déjeuner. Ensuite, tu déciderasveux-tu rester ici ou maccompagner à Paris ?

Jespérais quil choisirait de venir. Grand-père aurait aimé savoir que son petit compagnon ne finirait pas à labandon.

Après le repas, je laissai Minuit sortir. Quelques heures plus tard, sur le départ, il mattendait posé sur les marches de la porte, son regard planté dans le mien. Il frotta sa tête contre ma valise, signe quil avait choisi.

Bravo, Minuit. Je savais que tu serais courageux.

Lorsque je remis les clés à Madame Lefèvre, elle sétonna :

Cest lui, le chat ? Celui dont parlait Gérard depuis des semaines ? Eh bien, on dirait que cette fois, tout va mieux Je moccuperai de la maison, ne ten fais pas. Tu reviendras ?

Oui, Madame Lefèvre, nous reviendrons, Minuit et moi. Aussi souvent que possible.

Elle me remit un sac de brioches pour la route. Je la remerciai, les larmes aux yeux.

Depuis le car, en quittant le village, je crus apercevoir, éphémère, le visage souriant de mon grand-père dans un nuage. Même Minuit, calé sur mes genoux, leva la tête pour regarder le ciel.

Je sus alors, sans équivoque, que Gérard navait pas disparu. Il vivait dans nos souvenirs, dans nos cœurs. Et là-haut, je limaginais ravi de voir sa petite-fille et son mystérieux compagnon réunis.

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