Les Cafards

Les cafards

Les cafards dans la tête de Capucine dansaient une farandole effrénée, bras en lair, jambes en vrille, illuminant son crâne de petites lanternes invisibles, tout en produisant un tapement endiablé, deux petits pas, trois claquements, leur propre musique qui résonnait de plus en plus fort sous son front.

Pourtant, les cafards de Capucine étaient habituellement sages. Silencieux, modestes, presque élégants. Surtout la dernière qualité, car Capucine prenait soin de leur lignée génétique ; avec un zeste de fantaisie, longtemps et passionnément, pour compenser lorigine frêle de ses propres idées.

Sa grand-mère, toujours, lui répétait que les cafards dans la tête, cest bon signe. Sils trottinent là-haut, cest que tu es une personnalité à part, ma petite. Vive, imprévisible, joyeuse, et le monde ségaye autour de toi. Cest quil manque un brin de feu, dans la vie ordinaire !

Lexpression de feu, ce nétait pas Capucine qui lavait inventée. Sa mamie, Augustine, était très moderne. Pleine de mots et de trouvailles, fourmillant desprit même à quatre-vingt-deux ans. On laurait crue bien plus jeune.

Alors Capucine lappelait Mamie. (En vérité, cétait son arrière-grand-mère, mais qui a le temps de démêler ces « arrière » quand la vraie mamie est partie depuis si longtemps, et que la doyenne du clan fait tout le travail ? Ah, ces formalités, à quoi bon !)

Capucine aimait Augustine de tout son cœur. Son repère, la plus proche. La mère ? Cest pas pareil.

Sa mère Édith cest autre chose. On ne croise pas deux pareilles ! Si brillante, si belle, si sérieuse. Directrice, tout de même. Pas de nimporte quoi, non : un collège. Certes, pas celui où Capucine suivait ses cours Dieu merci dailleurs ! Honneur à Mammie, qui a insisté pour que sa fille la scolarise ailleurs.

– À quoi bon lui refiler tes soucis dadultes ?
– Comment ça ?
– Juste comme ça ! Ici, elle sera Élève, là, elle sera ta fille. Épargne-lui des ennuis, la réputation, tu verras, ça sert toujours On perd en un clin dœil, on gagne au prix fort. Oh, tu comprends, tout ça nest pas pour rien. Tu nes plus une gamine.

Entre Édith et Augustine, tout était net, jamais de circonvolutions. Augustine disait les choses cash, pensant que cétait la meilleure façon. Capucine ne savait si cétait vrai, mais elle voyait bien le résultat : Augustine avait élevé Édith depuis ses cinq ans, après la disparition tragique de la mère dÉdith. Le sujet restait tabou. Un mot, un silence. Capucine connaissait vaguement lhistoire.

– Cétait bête. Un accident, Capucine Un glaçon tombé dun toit mal nettoyé, négligence, et voilà une vie envolée Par chance, une seule. Ta mère était à côté. Sans un geste de ta tante, je serai seule aujourdhui.

– Ça peut arriver à tout le monde, mamie ?
– Tu veux que je mente ? Non. À nimporte qui ! Toi, moi, le maire de Paris, et le Pape sil le faut. Mais ce nest pas une raison davoir peur.
– Alors, une raison de quoi ?
– De vivre, Capucine ! Comme si chaque minute était la dernière ! Donner à ce monde le meilleur, donner sans retour, tout ce que tu peux, embellir, illuminer, apporter du beau, du juste, du vrai. Il y a assez de pénombre sans nous.

– Facile à dire, mamie
– Tant mieux que tu le réalises ! Cest que tes cafards deviennent des génies.

– Qui devient quoi ? Mamie, beurk ! Cest quoi, ces histoires de cafards ?

Capucine naimait pas les insectes. Les papillons, oui, les abeilles, passe encore ! Mais ces bestioles, là, beurk, écœurant.

– Mamie ! Un cafard !
– Laisse-le, il a peut-être des petits, disait mamie en écrasant la bête dun revers de pantoufle, lœil aux aguets, dun air de chasseuse. Tu en vois dautres ?
– Non Mais mamie, tu viens de dire quil a des enfants !
– Ha oui ? Où ça ? Viens, on va faire le ménage, on trouvera peut-être toute sa smala.

Alors, Capucine comprenait que les enfants du cafard ne survivraient pas non plus.

Plus tard, elle réalisa : mamie voulait simplement la rassurer. Capucine, douée pour crier fort, moins pour agir vite. Si elle sy mettait, le cafard avait déjà des petits-enfants.

Tout le monde connaissait ce trait chez Capucine, des profs de gym à Augustine, bien-sûr.

– Mademoiselle devrait changer dactivité, disait un prof. Elle est souple, pas idiote, mais elle réfléchit trop lentement. Dangereux. Il faut une décision immédiate, pas dhésitation. Je vous laisse juger.

– Je vais y réfléchir ! répliquait Augustine, et inscrivait Capucine au club déchecs.

Là, personne ne pressait Capucine, qui pouvait cogiter des heures, félicitée pour ça. Cétait le bonheur, elle resta au club. Augustine rayonnait à chaque coupe gagnée. Elle les exhibait dans lescalier pour que les voisins admirent.

– Capucine, tu brilles !
– Oh mamie, tu me fais peur. Tas pas dit un jour à maman que les étoiles filantes finissent seules et malheureuses ? Je veux pas de ça !

– Tu as mal compris.
– Explique-moi alors.

Augustine prenait toujours le temps dexpliquer. Avec chaleur et patience, parfois au grand dam dÉdith.

– Maman, tu aurais pu attendre ! Aujourdhui, Capucine ma demandé ce que « porter sous le pan » voulait dire. À treize ans, ça sert à quoi ?
– Pourquoi pas ? À lécole, ça parle déjà damour, de passions, et je men trouve vieille-fille alors que je me suis mariée trois fois ! Demande-lui ce qui se trame parmi ses camarades

– Capucine, elle ne dit rien
– Tu ne lui demandes pas ! Cest la lignée, tu sais, les Lemoine, on fait tout calmement, mais à lintérieur, cest le bal des cafards qui valsent le cancan ! Parle-lui, tu verras, et ne sois pas inquiète. Elle est maligne.

– Et si Capucine pose des questions bizarres ? Je fais quoi ?
– Tu fais comme moi : tu réponds.

– Tu ne mas jamais rien caché. Pourquoi ?
– Parce que les baffes de la vie font plus mal que les mots. Mieux vaut quelle sache, quelle subisse moins, Capucine. Toi, tu croyais savoir, et paf, un enfant à dix-neuf ans, pas de père. Cest bien ?

– Mamie !
– Oh, calme-toi. Je comprends, la passion, lignorance de la famille du père, mais nous avons Capucine, elle, cest précieux.

Ce qui préoccupait Augustine, cétait que sa fille soit seule.

– Tu es jeune, belle, intelligente, mais sans vie personnelle. Ça ne va pas, Édith !
– Mamie, ne commence pas !
– Jarrête, si tu prends soin de toi.

Mais Édith trouva finalement le bonheur. Capucine avait à peine seize ans. Édith fréquenta un homme pendant presque un an avant doser lannoncer. Ce fut Capucine qui fit la découverte, croisant sa mère dans un café, main dans la main avec un inconnu, le visage éclatant de bonheur. Jamais elle navait vu sa mère ainsi. Surprise, désarçonnée, Capucine comprit sur le chemin du retour.

– Mamie, tu savais ?
– Que ta mère avait quelquun ? Oui, je men doutais.
– Je veux pas lui gâcher ça
– Alors, ne le lui gâche pas. Où est le problème ?
– Et sil la rend malheureuse ?

Augustine, à ce moment en train de préparer des choux farcis dans la cuisine, tapota les mains farineuses et serra Capucine dans ses bras.

– Personne ne lui fera de mal, pas tant que je vis. Notre Édith a des protecteurs, toi, moi, rien à craindre !

Capucine ne douta pas, car Augustine était plus quune gentille mamie : ancienne inspectrice de police, détectrice de meurtriers, la terreur des escrocs, et la bénédiction des braves gens.

Ainsi, quand le « prétendant » dÉdith, un certain Antoine Faure, vint demander sa main, il ny eut quà approuver. Le bonheur dÉdith était contagieux, son éternel pli dinquiétude sur le front sétait envolé, et Capucine appréciait beaucoup cette version de sa mère.

Mais la jalousie traîna longtemps. Surtout à la naissance dArmand, le petit frère. Édith sépanouissait, Capucine en voulait un peu à tout le monde de la nouvelle donne.

– Nous tavons mal élevée, fillette ! semporta Augustine.
– Pourquoi ?!
– Égoïste ! refusa daller vivre chez ta mère pour ne pas gêner les jeunes mariés. Jai cru que tu grandissais Erreur ! Tu as du mal à partager, mais maintenant, tu dois comprendre : tu nes plus seule. Ni moi ni ta mère ne serons éternelles. Apprends à aimer ce petit. Qui sait, il te sauvera un jour.
– Je sais Mais cest dur ! Pourquoi je suis comme ça ?
– Ce nest ni mal ni anormal. Tu es juste habituée à avoir ta mère pour toi seule. Lamour, il faut aussi savoir le donner. Plus tu donnes, plus tu reçois, Capucine.

Des occupations, Capucine nen manquait pas ! Il fallait préparer Parcoursup, travailler. Et puis il y avait Denis : pas (au début) un amoureux, mais un gars un peu pénible, du lycée voisin.

Leur première rencontre : le jour de la rentrée, Capucine pressée, vêtue comme une jeune Parisienne pour loccasion, seffondra dans les escaliers. Denis, grand, binoclard, inconnu dalors, ramassa son sac.

– Fais plus attention !
– À quoi bon ? Aide-moi plutôt !
– Je viens de le faire. Ta réponse nest pas logique.

Agacée, Capucine repoussa la main offerte, gagna le bureau de la surveillante en boitillant. Quand la CPE proposa linfirmerie :
– Jirai plus tard, ce nest rien !

Denis suivi, reposa le sac, et proposa calmement :
– Tu veux que je temmène à linfirmière ? Possible entorse.
– Dégage ! Je me débrouille !

Il haussa les épaules et partit, impassible. La CPE :
– Pourquoi tu réagis ainsi ? Denis est un élève modèle ! Il veut devenir médecin comme toi. Vous ne vous entendez pas ?
– Peut-être fit Capucine, mais elle nota linformation.

Soigner les enfants, métier sérieux, difficile : Capucine nimaginait pas autre chose. Les difficultés, elle les aimait. Les cafards adoraient les défis, surtout les plus rusés.

Mais Armand, ce petit frère, fit douter Capucine. Le manque daffection envers lui la gênait : pouvait-elle vraiment devenir pédiatre ? Elle confia ses craintes à Augustine.

– Si je naime pas tous les enfants, je nai rien à faire auprès deux, tu comprends ?
– Capucine, ne dramatise pas. Il y a « aimer » et « aimer ». La méchanceté na pas sa place chez un médecin ; réfléchis, essaye-toi ailleurs, une expérience, pourquoi pas ?

Augustine avait le don de trouver des stages uniques. Elle envoya Capucine chez Véra, une amie de longue date, à Lyon, mère de famille nombreuse.

– Va laider, dit Augustine. Tu verras bien ce que tu ressens, auprès denfants inconnus.

Capucine sintégra vite. Là, elle comprit quelle avait fait le bon choix professionnel. Elle retourna à ses études, plus déterminée que jamais.

Admise à la fac de médecine, Capucine, malgré des notes justes mais pas brillantes, croisa Denis, à la cafétéria de la Pitié-Salpêtrière.

– Toi aussi ici ?
– Ça tétonne ?

Denis était discret, peu loquace. Capucine croisa son chemin souvent, râla en silence, finit par shabituer jusquau jour où ils se retrouvèrent bénévoles pour des activités dans le service pédiatrique. Elles mit un déguisement de clown, raté, et derrière elle, Denis plaisanta :
– Toi, ici ? Tu tes trompée de service ?

Laprès-midi fut ponctué de fous rires chez les enfants qui nimaginaient pas à quel point leurs « clowns » cogitaient ensemble. A la fin, Denis lui offrit une fleur sculptée en ballon :
– Pour toi ! Bravo, jai apprécié léquipe.
– Merci Tu moffres un café ?
– Volontiers, mais jai une heure.
– Après ?
– Jai un élève, je donne des cours, pour aider ma mère.

Capucine apprit que Denis vivait modestement, avec sa maman. Au fil des rendez-vous, elle saperçut que leurs cafards respectifs appartenaient à la même race de rêveurs à grand cœur.

Augustine lui disait :
– Prends soin de ceux qui ont les mêmes cafards. Ces personnes-là sont rares. Si tu en croises une, ne la lâche pas !

– Et toi, mamie, tu as rencontré ces gens-là ?
– Bien sûr ! Les trois hommes de ma vie ont adoré mes cafards. Et les leurs valaient le détour.
– Mais alors, pourquoi tu les as quittés ?
– Ah Je te dirai ça plus tard.
– Pourquoi ?
– Pour ne pas effrayer tes bestioles. Chacune doit faire son chemin. Mais sache une chose : ce nest pas par absence damour, ni parce quon sentendait mal. Tous, je les ai gardés en amis.
– Je comprends un peu.

– Denis me plaît, affirmait mamie.
– Pourquoi « presque comme moi » ?
– Parce quil est meilleur : il te supporte, et cest pas rien !

– Mamie !
– Je prédis que bientôt tu passeras aux choses sérieuses.
– Je crois que je laime.
– Parfait, va préparer les pantoufles de noces, alors !

Et voilà, Capucine sentait ses cafards relancer le bal.

Augustine avait encore vu juste, puisquun soir, Denis fit sa demande, façon grand style, bague et champagne, sous lœil embué dÉdith et les mains arthritiques dAugustine tapant des mains, oubliant la douleur. Véra, venue de Lyon, versa sa larme aussi, puis glissa à loreille de Capucine :
– Ne le laisse pas filer, cest un bon ! Vous allez bien ensemble.

– Impossible de le perdre, tata Véra. Même si jessayais.
– Tu es sûre ?
– On a les mêmes cafards. Mamie dit que ça, on ne trouve quune fois.

– Tu as raison. Plus on est de cafards, plus on rit ! Félicitations, copine ! Maintenant, tout ira bien.

– Où vas-tu ?
– Faire un câlin à ta mamie, puis remercier Denis ! Avec des gens pareils, lavenir nest pas sombre !

Les cafards de Capucine entamèrent alors une bourrée, tapant du pied sur les pavés des rues de Paris, illuminant chaque cerveau de leurs petites lanternes folles.

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