Panne du système : quand tout bascule

Panne générale

Amélie, tu es chez toi ?

Paul, je suis toujours chez moi le dimanche matin. Tu le sais très bien.

Alors, ouvre-moi.

Elle jeta un œil dans le judas quelques secondes. Son frère se tenait sur le palier, manteau dégrafé, deux énormes sacs à ses pieds, avec la tête de quelquun venant de perdre un pari décisif. Derrière lui, deux petites silhouettes, lune haute, lautre minuscule, attendaient, patientes comme des statues en goguette. Amélie ferma les yeux, rouvrit : ils navaient pas bougé.

Elle tourna la clé.

Bonjour, lança Paul avec ce sourire quAmélie connaissait depuis sa scolarité, celui du type qui va demander une faveur impossible.

Non.

Jai encore rien dit

Mais tu souris comme ça. Donc non.

Théo se glissa sous le bras de son père et leva de grands yeux vers sa tante. Six ans, une mèche rebelle sur le crâne et un lacet dégoulinant sur le parquet. À côté de lui, Églantine serrait un lapin en peluche avec une oreille en moins : elle fixait Amélie dun air contemplatif, celui quont les enfants de quatre ans devant linconnu aucun soupçon de peur.

Amélie baissa le regard sur son parquet. Chêne clair, vitrification « Nordik » de chez Estelle, posée trois mois plus tôt par un artisan quil avait fallu supplier. Le lacet de Théo maculait vaguement de marron quelque chose. Elle évita de préciser ce que cétait. Par faiblesse.

Entrez, lança-t-elle. Chaussures à lentrée sil vous plaît.

Le huitième étage de la résidence « Couronne Nord » était SON exploit. Pas son titre de responsable commerciale chez « Intérieurs & Co », pas sa petite 208 ou son compte en banque. Non : lappart. 104 mètres carrés, trois mètres de hauteur sous plafond, fenêtres du sol au plafond, vue sur les Buttes-Chaumont. Deux ans pour tout aménager, changer trois fois les luminaires, hésiter sur les rideaux jusquà trouver le parfait bleu-gris, celui qui devient presque gris au crépuscule. Canapé Estelle, immense et gris, dossier haut, table basse massive fendue dun éclat noble que le vendeur avait décrit comme « le bois qui vit » elle avait songé à la rendre, puis sétait habituée, puis aimée. Jamais un bibelot incongru. Pas un gramme de bazar sur le rebord des fenêtres. Les cosmétiques Bellevie rangés du plus haut au plus petit dans la salle de bain, serviettes toutes identiques, cintres bois coordonnés à la penderie.

Sa vie, construite comme un jeu Kapla en version adulte. Chaque chose à sa place. Le calme vrai calme de citadin huitième étage : juste le vrombissement de la hotte Livington dans la cuisine, parfois la rumeur de la pluie sur la baie.

Paul déposa les sacs, les enfants se déchaussèrent. Théo posa la main sur le mur blanc.

Théo.

Oui ?

Tes mains.

Il observa sa main, le mur, puis à nouveau sa tante.

Quoi mes mains ?

Amélie inspira longuement. Trois secondes dinspir, trois dexpir lexercice miracle du dernier stage anti-stress.

Paul, résume.

Il sassit en face dans la cuisine, posture de reddition totale.

On part au gîte, moi et Cécile. Huit jours. On doit parler, vraiment parler. Impossible avec les enfants.

Vous navez pas dautre option ?

Maman est en cure thermale encore une semaine, tu le sais. Les parents de Cécile sont à la campagne, il y a la grippe, pas moyen damener les gosses. Amélie, je ten supplie. Huit jours.

HUIT jours ?!

Ou neuf. On revient dimanche prochain.

Un bruit se fit entendre au salon. Identifiable : un truc venu dentrer violemment en collision avec le sol.

Églantine, ne touche à rien ! cria Paul le dos tourné, dun ton dhabitude.

Paul. Amélie murmura dune voix calme (règle de base du management : la voix basse prime lautorité). Je travaille dici. Mercredi jai une visio cruciale pour trois villes. Je ne SAIS pas gérer des enfants. Je ne sais même pas quoi leur donner à manger, ni leur parler, ni les coucher.

Ils mangent tout, sauf loignon. Théo encore, pas les tomates. Tu dis tout ce que tu veux, ils ne sont pas chiants. Églantine ne sendort quavec son lapin, Théo faut lire une histoire, dans son sac il a son livre.

Paul

Amélie. Il releva la tête, et elle capta ce regard qui serre la poitrine, pas de la pitié : autre chose. Une fatigue dont on ne discute pas. Si on ne part pas maintenant, je sais pas ce quon devient Bref.

Silence. Un nuage immense glissait tranquillement sur le parc, dun blanc tout à fait rassurant.

Huit jours, articula-t-elle enfin.

Merci.

Me remercie pas trop vite. Je te préviens : au bout de trois heures je peux tappeler en panique.

Je garde mon téléphone. Cécile aussi.

Paul disparut plus vite que léclair. Il embrassa les enfants, glissa à la barrière « tata Amélie trop géniale » pour motiver léquipe, laissa sur le bar de la cuisine une feuille dinstructions penchée de son écriture nerveuse et, en dix minutes, la porte claquait derrière lui.

Amélie se figea à lentrée.

Théo et Églantine la fixaient.

Elle les fixa.

Bon, dit-elle.

Bon, répondit Théo, solennel.

Vous avez faim ?

Jveux du jus ! fit Églantine.

Quel genre ?

Orange.

Jus dorange ?

Non, le orange. Celui qui est orange.

Amélie ouvrit le frigo. Derrière leau pétillante, une barquette de carottes, un yaourt Bellevie nature, et sa sempiternelle moitié de bouteille de Chardonnay. Zéro jus enfantin. Évidemment.

On va faire les courses, souffla-t-elle.

OUAIS ! sexclama Théo, lacoustique à trois mètres donnant à lenthousiasme une ampleur dOpéra.

Amélie soupira.

Le Franprix den bas, à cinq minutes, fut vaincu, mais non sans dégâts : Églantine fit tomber son lapin quatre fois, Théo testa tous les boutons de lascenseur, y compris celui pour appeler le gardien (qui ne répondit pas), et lui raconta en détail quà lécole, son copain Sacha savait cracher à travers ses dents jusquà deux mètres. Amélie connaissait désormais tout de Sacha.

Au magasin, elle prit quatre sortes de jus, du lait, du pain, des yaourts fraise, des coquillettes, un paquet de paupiettes sous vide, pommes, bananes, et un paquet de biscuits colorés glissé en douce par Théo avant même quelle regarde les fromages. Elle ne reposa pas le paquet. Encore une capitulation, impensable une semaine avant.

Le premier jour passa et, en proportion, pas mal. Sauf quÉglantine renversa son jus sur la table basse, Théo se heurta de lépaule au chambranle et pleura cinq bonnes minutes. Amélie, désemparée, lui tendit un verre deau et son mantra habituel : « Ça va passer. » Miracle, ça a marché. Théo but, renifla, et fila regarder un dessin animé sur la tablette préposée par Paul.

Le soir venu, refus net de dormir. À neuf heures, dix, puis dix heures trente. Amélie lut à Théo le livre de lours qui cherche des framboises deux fois, il le réclamait. Églantine sombra à même le canapé, le lapin sous le bras. Amélie la contempla vingt secondes, la souleva, la déposa au lit dappoint. Petite et chaude comme un soleil de poche, elle ne bougea pas.

Retour cuisine, thé détox Livington dans sa tasse thermique, ordi ouvert. Présentation dans trois jours, deux slides à refaire, intro à répéter. Mais impossible de se concentrer. Le silence habituel nétait pas vraiment silencieux.

Le lendemain, réveil à six heures trente-sept (heure exacte, notée sur son iPhone Livington) suite à un BOUM venu du salon.

Théo, levé avant tout le monde, avait démantibulé toutes les coussins du canapé Estelle pour construire une forteresse. Les quatre étaient par terre, plaid aussi, et Théo trônait au centre, grignotant des biscuits suppliciés récupérés sur létagère du haut. Les miettes sont partout.

Bonjour, dit-il, frais comme lAube.

Bonjour, répliqua Amélie.

Tu sais faire des pancakes ?

Des crêpes ?

Non, les trucs ronds au sirop dérable.

Jai pas de sirop dérable.

Ah, dommage

Elle fit cuire de la bouillie de sarrasin. Théo mangea sans rechigner. Églantine débarqua à huit heures, lapin à moitié à lœil, grimpa sur une chaise et décréta :

Jveux la même chose que Théo.

Amélie pensa que cétait un bon début.

Le déluge arriva mardi à quatorze heures.

Attelée à sa présentation, elle laissait les enfants jouer à la salle de bains, autorisés à lancer des bateaux en papier faits des vieilles factures retrouvées par Théo au chevet. Tout semblait sous contrôle.

Vingt minutes de paix.

Elle na pas vu venir : au moment où elle se lève remplir son verre, sa vision capte une nappe luisante qui sinfiltre sous la porte sur tout le carrelage.

Oh non soupira-t-elle, dans la tonalité de la résignation.

Salle de bains : robinet grand ouvert, flotte partout. Les enfants, paraît-il, étaient venus voir la télé, lamiral en chef fut, selon Théo, bloqué dans la bonde. La suite : Niagara sur Nordik depuis dix minutes.

Elle coupe leau, contemple son désastre et ses chaussons Bellevie trempés, y pense plus fort quà létat de morale de la France.

On sonne à la porte : vingtaine de minutes plus tard, tout juste au moment où elle se croit seule dans lunivers des VAB (victimes daccidents baignoires).

Oui ?

Voisin du dessous. Septième.

Pauline ouvre sur un homme dune quarantaine dannées, plutôt grand, lébouriffé élégant jean et pull marine smartphone en main. Sur lécran, la Preuve : une photo de plafond humide façon aquarelle made in Montmartre.

Antoine. Appartement soixante-douze.

Amélie. Quatre-vingt-quatre. Elle soupire, fataliste. Je vois le problème. Les enfants.

Je comprends, dit-il, rangeant le téléphone. Un coup de main ?

Rayonnante dattente punitive, elle sapprête à entendre la litanie : gestion, assurances, plainte. Cest même son job, la gestion de conflit, elle sest entraînée. Mais non.

Un coup de main ? (confirmation)

Vous avez encore beaucoup deau chez vous en haut. Jai un super balai et un sèche-cheveux pro. Enfin cest un balai à grande précision.

Théo passe la tête derrière elle.

Cest toi le voisin qui a reçu leau ? demande-t-il très factuel. Cest de notre faute ?

Oui, répond calmement Antoine. Il ne râle même pas. Mieux : Les bateaux, ils ont bien navigué ?

Impeccable ! crie Théo, ravi. Mon porte-avions a tenu !

Cétait piloté.

Entrez, dit Amélie. Par réalisme plus que par politesse.

Une heure étrange : Antoine saffaire tranquille, éponge, balai, sèche-cheveux, Amélie en tandem, Théo réquisitionné à la serpillière, ultra fier. Églantine scrute comme une inspectrice, désignant les coins encore humides, infaillible.

Le plafond a morflé chez vous ? essaie Amélie, scrupuleuse.

Légèrement. Ma peinture menaçait déjà de se faire la malle. On verra si ça sèche.

Je paierai le dégât.

On verra, lâche-t-il, haussement dépaules gaulois, rien dinquisiteur : juste « on verra ». Vous gardez les enfants depuis longtemps ?

Deuxième jour.

Les vôtres ?

Non. Mes neveux. Jamais eu denfants.

Sourire compréhensif, regard vers Théo déjà reparti explorer la télécommande au salon.

Mon conseil : bloquez la bonde ici. Et robinet jamais à fond.

Noté.

Bonne chance. Balai sous le bras, il sincline dans le couloir. En cas de souci, septième, sonnez.

Mais pourquoi vous êtes zen ?

Il réfléchit, puis : Pas de raison de hurler. Le plafond sèchera pas plus vite, même en engueulant.

Il sort. Amélie ferme. Soleil bas sur la ville. Dans la cuisine, bataille rangée pour le partage des biscuits. Elle tranche la loi, rien que la loi. Les enfants la fixent comme Moïse fendant la Mer Rouge.

Le mercredi matin, préparation de la visio. Dessins animés en salle, tablette rechargée, assiettes de pommes et biscuits sur la table, ambiance sous contrôle absolu.

À onze heures, réunion commence. Amélie, blazer sur tee-shirt, ordi, caméra, écouteurs, sept connectés de Paris, Lyon, Nantes. Les quinze premières minutes : nickel.

Seizième minute : la porte souvre.

Tata Mimi ! ségosille Églantine (les murs en vibrent). Théo a piqué MON lapin !

Églantine, je travaille, souffle Amélie.

IL DIT QUIL EST MOCHE !

Il est moche ! retentit la voix du salon.

En toute maîtrise, Amélie adresse un sourire à la caméra :

Mille excuses, une seconde.

Pause. Elle arbitre la bataille du lapin avec un calme glacial, le peluche tombe, Églantine la récupère, Théo râle « pub sur la chaîne, je veux changer ! ». Elle sélectionne la chaîne bébé, remet des animaux qui parlent, retourne dans son bureau.

Huit minutes de paix, puis Théo débarque, se plante à côté delle, ne dit rien.

Elle le fusille du regard, mais il ne bouge pas.

Je dois aller aux WC, annonce-t-il clairement devant le micro.

Le directeur régional de Nantes éclate de rire. Les autres suivent.

Amélie rougit : une première en quinze ans de carrière.

Tu sais où cest, Théo.

Oui, mais je voulais te dire.

Il part. Ambiance pro foutue, ambiance humaine sauvée : une collègue délurée avoue ses triples jumeaux, un autre réclame la fiche produit Estelle. Rendez-vous pris.

Ordi refermé, elle reste un moment à rêvasser. Pas de colère. Cest nouveau.

Elle va en cuisine, prépare des sandwichs au fromage. Théo loue son talent, Églantine grignote en discutant avec le lapin.

À seize heures, ça resonne.

Jai trouvé une bonde pour la baignoire, lance Antoine, le voisin. Tiens.

Vous êtes passé exprès en magasin ?

Je devais acheter du pain, aussi.

Entrez.

Il enlève ses chaussures, Théo déboule :

Cest le monsieur de mardi ! Tas plus ton plafond mouillé ?

Presque sec.

Tu sais jouer à la Tour infernale ? Papa a mis le jeu dans le sac.

Je gère.

Saga Jenga au salon : Antoine, sérieux, aide Théo ; Églantine parie les oreilles de son lapin sur la victoire. Amélie joue à la cheffe de cuisine, mais espionne surtout la scène.

Doucement, Théo, celle de gauche est plus simple.

Tu sais ça comment ?

Les tours ont toujours un point faible Faut juste trouver.

Dans la vie aussi ? sinterroge soudain Théo, existentiel.

Souvent pareil, oui.

Dîner collectif. Antoine, sans cérémonie, laide à découper le pain (bien mieux quelle, il faut lavouer). Il ose :

Depuis quand êtes-vous là ?

Un an. Mais toi, ça fait plus longtemps ?

Trois ans. Jai vu arriver vos meubles depuis la fenêtre !

Vous travaillez où ?

Cabinet darchitecture. Je fais les structures porteuses, cest pas sexy.

Important pourtant.

Question de point de vue. La beauté, ça compte, mais la solidité, cest lessentiel.

Il la regarde étrangement, comme sil ne sy attendait pas.

Oui, finalement.

Les enfants dorment à neuf heures. Sans histoires. Antoine finit son thé, remercie, se lève.

Bonne nuit.

Bonne nuit. Et merci. Pas que pour la bonde pour mardi aussi.

Il la regarde, une seconde ou deux.

Vous vous en sortez bien, pour une débutante.

Comment vous savez que je suis novice ?

Si cétait pas le premier coup, vous ne donneriez pas limpression de porter un vase en cristal en zone de turbulence.

Elle éclate de rire, vrai rire, pas poli.

Il sort. Elle reste là, dans lentrée, un peu hébétée.

Jeudi, vendredi : transition douce. Amélie cesse de sursauter à chaque bruit, le rituel bouillie-jus devient étrangement rassurant. Églantine sinstalle régulièrement à côté, crayonne dans un carnet dAmélie : des familles de lapins à nen plus finir chacun a un prénom.

Là, cest maman lapin ; là, papa lapin ; là le petit il sappelle Bouton.

Bouton ?

Il est petit, rond. Normal !

Vendredi soir, Antoine ramène un vieux jeu de société « Villes du Monde », boîte vintage qui a du vécu. Les enfants ny connaissent aucun lieu, mais samusent comme des fous.

Doù ça vient ?

Mon enfance. Je lai pris au hasard lors dun vieux déménagement.

Bonne idée.

Ils jouent par terre, parquet nordique frais sous les jambes. Églantine sendort contre Amélie, qui la serre sans sen rendre compte.

Antoine le voit, ne dit rien.

Samedi au parc idée dAntoine. Théo traverse une flaque immense, pieds trempés, Amélie porte ses bottines dans un sac, Théo court en chaussettes (mouillées), aucun souci.

Pourquoi tu nes pas dégoûté ?

Ben elles sécheront.

Tes philosophe comme Antoine.

Il est trop fort. Tata Mimi, cest ton copain ?

Non, mon voisin.

Cest pareil ?

Non

Pause. Elle ne sait quoi répondre. Antoine, plus loin, porte Églantine sur les épaules, explique que les chênes perdent dabord leurs feuilles, Églantine en grande élève.

Dimanche soir, Paul appelle : voix plus légère, différente.

Ils vivent ?

Vivants, répond-elle. Théo a traversé une flaque et Églantine a dessiné quarante-sept lapins.

Paul rit.

Tu gères.

Pas mal. Et vous ?

Un silence.

Mieux. Vraiment mieux. Merci.

Bon. Tant mieux, dit Amélie, sobrement.

La deuxième semaine, la sérénité arrive. Amélie sait que Théo boude les tomates, sauf en soupe, et quÉglantine réclame quon entrouvre la fenêtre pour dormir. Que 19h30 sonne lheure de la fatigue-débordement pour les deux, inutile de lutter.

Antoine passe tous les soirs, parfois bras chargés, parfois juste. Ils parlent, longtemps, cuisine ou pas. De livres : étonnamment, il lit des romans. Elle non, plus trop le temps, mais il lui prête un roman japonais, femme qui découvre sa mère après sa mort.

Ces trente minutes de lecture, après le coucher, deviennent essentielles.

Jeudi, Théo linterroge :

Montre où tu travailles.

Le bureau, dans la chambre.

Oui, montre.

Elle ouvre : laptop, catalogues Estelle, cactus.

Tes heureuse au travail ?

Eh ben Sans doute. Oui, jaime bien.

Papa dit quil faut que le boulot rende heureux. Sinon, ça sert à quoi.

Il est sage.

Tu vis toute seule parce que tu veux ?

Jai pris lhabitude. Jaimais bien.

Jaimais ?

Pause.

Oui, jaimais.

Dimanche arrive. Paul débarque, suivi de Cécile, qui semble enfin reposée. Elle serre longtemps les enfants, Églantine saccroche, Théo serre la main dAmélie façon PDG avant le bisou-câlin express.

Lappartement redevient silencieux.

Sur le canapé, le coussin désordonné, une feuille oubliée : famille lapin, parents et Bouton. Une petite doudou blonde à côté, « Tata Mimi » écrit à la main.

Amélie reste un moment avec le dessin.

En cuisine, elle se fait un thé, tasse préférée, tout rangé, tout bon. Elle attend la vague dallégement qui habituellement survenait après les grandes sauteries, la famille, les collègues. Rien.

Juste le dessin et un silence qui sonne tout à coup différemment pas comme la paix, mais comme un point dorgue de musique : une respiration, pas une fin.

Elle boit son thé en regardant le parc et réfléchit. À Théo et sa question sur le bonheur. À Églantine, endormie contre elle. Au bureau, qui semble avoir changé de couleur. À Antoine : comment il découpe le pain, son calme (en fait de la solidité, pas de lindifférence), présent chaque soir sans jamais attendre quoi que ce soit en retour ; juste là.

Elle se rend compte que depuis neuf jours, elle na pas eu une seule angoisse nocturne pour le boulot une révolution, après cinq ans de stress.

À dix-huit heures, lavage de mains, pull bleu marine favori, elle hésite, saisit le téléphone, le repose, puis descend lescalier jusquau septième. Appart 72.

Antoine ouvre. Regard attentif, zéro surprise.

Ils sont partis, dit Amélie.

Jai entendu la porte.

Cest calme.

Forcément.

Un thé ? Je viens den refaire, il doit être tiède, je le relance.

Il hésite.

Avec plaisir.

Dans lascenseur, retour au huitième. Il sinstalle sur le tabouret où, le premier matin, Paul siégeait déjà vaincu ; tout a changé.

Vous savez aujourdhui, pour la première fois en neuf jours, javais aucune obligation. Je ne sais pas quoi en faire.

Cest bien, ou angoissant ?

Ni lun ni lautre. Cest nouveau.

Il faut shabituer au « nouveau bizarre ».

Hein ?

Un temps, on trouve étrange dêtre seul. Puis, cest normal. Et puis, de nouveau étrange, mais pour dautres raisons.

On dirait quelquun qui a tout vécu.

Il croise son regard.

Jai été marié six ans. Trois ans que cest fini. Pas de drame.

Je suis désolée.

Faut pas, cétait prévisible. Le plus dur, cest la suite, le silence qui ne veut plus tout à fait dire la même chose.

Jai toujours cru que le silence, cétait la liberté. Vivre seule par choix.

Les choix, on les révise parfois.

Vous avez révisé ?

Jessaie. Les enfants voisins maident beaucoup et les inondations domestiques.

Elle éclate, vrai rire.

Antoine

Oui ?

Jaime bien être avec vous Voilà, je voulais que vous le sachiez.

Il la regarde.

Tant mieux. Cest réciproque. Depuis le jour où vous mavez demandé pourquoi jétais zen. Cest idiot, mais on ne me la jamais demandé.

Motif étrange.

Jai des raisons étranges.

Ils papotent jusquà vingt-trois heures. Son boulot, le sien, les enfants et le fameux lapin croqué sur un dessin. Quand Antoine part, il lui serre doucement la main.

Bonne nuit, Amélie.

Bonne nuit.

Elle sadosse à la porte, silencieuse comme au tout début mais la paix a changé de couleur.

Elle range le dessin dÉglantine sur létagère, la famille lapin (et tata Mimi !) la surveille du haut.

Un an passe.

Lappartement a changé, à peine mais perceptible : sur létagère, des livres aux couvertures vives, lectures denfants, évidemment. Trois plantes nouvelles sur le rebord de fenêtre, lune un peu bancale (merci Églantine). Deux manteaux à lentrée : son bleu, un autre gris dhomme.

Sur la table basse « Estelle » à la fêlure, un catalogue darchitecture dAntoine ouvert, une tasse, un livre avec marque-page.

Amélie, devant la fenêtre, contemple le parc, tout flammé dautomne.

Son ventre a pris de lampleur, à peine. Cinq mois. Elle shabitue chaque jour à lidée impossible, puis normal, puis vital.

Antoine entre.

Ils arrivent, annonce-t-il dans la cuisine. Paul a confirmé, en route.

Trente minutes, alors.

Théo ta appelée ?

Trois fois. Pour savoir sil peut regarder la tablette ou sil faut aller direct au parc.

Il pourra faire les deux.

Cest ce que je lui ai dit.

Antoine prépare le thé. Il la regarde.

Ça va ?

Oui. Les jambes lourdes, mais bien.

Assieds-toi.

Jsuis debout.

Amélie.

Bon Tas raison.

Elle sassoit. Sourit.

Tu sais, il y a un an jour pour jour, ils partaient, je tenais la bouilloire en attendant de savourer la grande paix du silence.

Et alors ?

Elle nest pas venue.

Je men doutais.

Tu attendais ?

Pause.

Je crois que jespérais.

Une sonnette retentit dattaque, comme seuls les enfants savent faire.

Cest Théo.

Mon flair de voisin tapprouve.

Va ouvrir, sil te plaît, jai la flemme de me lever.

Antoine ouvre.

TATA MIMI ! déferle la voix de Théo avant même que la porte ne soit dégagée. On va au parc ? Les feuilles sont là ? Tas un gros bidon ?

Théo, laisse-nous rentrer ! ordonne Paul.

Jsuis rentré.

Églantine surgit à pas feutrés, scanne lespace, repère aussitôt Amélie, la rejoint, serre fort, puis, grave :

Tata Mimi, le lapin est là ?

Au salon, sur létagère.

Je savais !

Effervescence dans lentrée : Paul papote avec Antoine, Cécile bavarde avec Amélie sur la route, Théo file retrouver un livre dours et de framboises.

Tata Mimi ! T’as gardé leur livre ?

Toujours.

Tu liras à bébé ?

Promis.

Bien. Il hoche la tête, inspecteur validant les stocks. Antoine, on va au parc ? Les feuilles ?

Les feuilles sont là.

On y va, alors.

Le thé dabord, décide Amélie.

Tu dis toujours ça.

Et tu lentendras encore.

OK, concède Théo, cette franchise qui ne vieillira jamais. Tata Mimi, tes heureuse maintenant ?

Le bruit monte : voix, rires, Églantine qui réclame son lapin, bouilloire qui chante, Paris qui bruisse, automne qui gratte les vitres, et un bébé, encore petit, qui tape doucement au ventre.

Elle regarde Théo.

Oui, dit-elle. Oui, je suis heureuse maintenant.

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