Mamie à l’heure : location de grand-mère pour une journée chaleureuse

Mamie à la demande

Monsieur Pierre-Étienne, je suis désolée de vous déranger mais il faut absolument que je parte plus tôt aujourd’hui. Mon fils est malade.

Marion posa sur le bureau les dossiers du jour, ainsi que la liste des rendez-vous du lendemain. Il restait encore une heure avant la fin de la journée mais la crèche avait déjà appelé deux fois, alors elle tentait sa chance. Ce poste dassistante, elle lavait décroché récemment et un peu par miracle ni expérience à la clé, ni vraiment « le look » recherché que mentionnait l’annonce. La veille de son entretien, en se regardant dans la glace, Marion navait pas pu sempêcher de soupirer :

Aucune chance quils aient pensé à quelquun comme moi

Son vieux gilet, auquel elle tenait comme à la prunelle de ses yeux, restait encore correct, mais la jupe tirait franchement la tête. Cétait sa mère qui lavait cousue, patiemment, plusieurs jours de suite, choisissant le tissu avec autant de soin que si elle avait taillé la robe dun opéra.

Elle sera aussi bien que celles du magasin ! avait dit sa mère, pleine de fierté.

Bien sûr maman, elle est unique ! Marion mentait un peu, mais elle savait combien ces mots comptaient.

Chez eux, on ne roulait pas sur lor. Autrefois, du temps où son père était là, elle navait pas connu ce type de privation, mais après son départ, les choses avaient changé. Avec le salaire dinfirmière de sa mère, pas de quoi acheter la dernière mode, il fallait faire avec. Et puis il y eut la maladie de la grand-mère. Les relations entre Lucie, la mère de Marion, et sa belle-mère, Jeanne, étaient disons, compliquées.

Lucie ! La solidarité familiale, ça ne sinvente pas. Tu fais partie de cette famille désormais, alors on s’entraide, que ça te plaise ou non !

Petite, Marion ne comprenait pas grand-chose à tout ce manège dadultes. Ça résonnait gravement mais, plus tard, elle vit surtout que la solidarité chez sa grand-mère fonctionnait à sens unique : Lucie devait soccuper delle en sacrifiant presque tout son salaire, tandis que Jeanne, reine-mère autoproclamée, trouvait ça parfaitement normal. Les remarques fusaient par rafales.

Maman, pourquoi tu te laisses faire comme ça ? demande Marion, devenue ado, lassée de voir sa mère tout encaisser en silence.

Parce quelle a tort, tout simplement. Et puis, tu sais, elle est surtout malade et très seule. Il ne reste quelle et nous deux. Elle sest brouillée avec sa sœur, les neveux ne veulent plus en entendre parler Et puis, jai promis à ton père de ne jamais labandonner comment pourrais-je manquer à ma parole ?

Marion bouillait de colère contre sa grand-mère, mais Lucie la calmait dun regard doux.

Ma chérie, ne tempoisonne pas avec ces histoires. Tout ce qua ta grand-mère, cest à elle, ce ne sera jamais à nous. Ne te perds pas dans ce genre de calculs

Ce nest que le jour où Jeanne disparut que Marion comprit vraiment le sens de ces paroles. Lenveloppe du notaire, le testament, la lettre dadieu Lucie lut tout ça dun trait, blêmit, froissa la lettre comme on jette une vieille facture.

Viens, on na plus rien à faire ici. Jai réglé ma dette envers elle, entièrement.

Ce fut plus tard, après moult questions, que Marion découvrit que tout lhéritage partait aux cousins. Ce que disait la lettre, Lucie nen parla jamais. Elle lâcha seulement une phrase, un jour, à demi-mot :

Elle a pensé que tu nétais pas du même sang. Quil ny avait rien de ton père en toi

Ce nest pas vrai, maman ? Je ne lui ressemble pas ?

Oh Marion Bien sûr que si ! Tu es tout ton père : peut-être plus dans le tempérament que dans les traits. Promets-moi seulement de ne pas garder le pire de tout ça. Avance, laisse le reste derrière nous.

Marion ne discuta plus. Elle ne comprenait pas toujours sa mère, mais elle savait combien cétait important pour elle.

Le temps filait. Marion finissait le lycée, puis la fac. Cest pour les examens que fut cousue la fameuse jupe. Elle porta ce « porte-bonheur » à tous les oraux, à son premier job à la fac, et cest cette même jupe qui laccompagna à lentretien dans la boîte de BTP. Impossible dy aller en jean, nest-ce pas ?

Dans le service RH, les regards moqueurs nétaient pas discrets, mais Marion se tenait droite, repensant aux conseils de Lucie.

Mais, mademoiselle, sans expérience, jeune maman… Vous avez déjà travaillé où ?

Eh bien, jenseignais à la fac.

Mais pourquoi changer de domaine ?

Lenvie de découvrir autre chose Vous savez, on tente sa chance. Marion priait pour que ses jambes cessent de trembler. On allait sûrement lui dire non.

Mais non, curieusement. La chef du recrutement, après quelques questions, lui propose de commencer à lessai. Marion nentend pas les commentaires qui fuseront sitôt la porte refermée derrière elle :

Mais pourquoi Pierre-Étienne la prend ? Elle na pas du tout le profil

Lui, il aime les femmes qui savent réfléchir. On les rhabille, on leur apprend le reste, et elle vous mettra toutes à lamende ! Bon ! On se remet au boulot ou on continue à papoter ?

Les relations avec Pierre-Étienne, le patron, démarraient plutôt bien. À la voir lire scrupuleusement la notice de la machine à café au lieu dappuyer sur tous les boutons, il rit franchement :

Première fois que je vois une femme lire le mode demploi du café. Je sens quon va bien sentendre !

Le travail en soi nétait pas si sorcier. Pierre-Étienne voulait tout contrôler, mais découvrit vite lorganisation, la mémoire et le sérieux de Marion. Capable dannuler ou déplacer un rendez-vous sans fâcher personne, elle réglait planning et tableaux Excel au millimètre. Seules absences à lui reprocher : ses départs précipités quand son fils tombait malade.

Marion, je compatis, mais ça devient récurrent. Bientôt, je naurai plus de secrétaire !

Mal de tête ? Je peux vous dépanner en paracétamol ?

Merci, ça va passer. Bien sûr, filez. Mais vous devriez trouver une solution durable, non ? Il va à la crèche, cest juste provisoire ? Pas de mamie, pas de nounou ?

Non, personne. Plus de famille, maman nest plus là.

Dommage. Vous navez pas de moyens pour une nounou ?

Pas encore, mais je promets de trouver une solution, cest mon souci.

Marion sortait du bureau la tête basse. Encore une galère. Sur le chemin vers la crèche, elle ressassait les mots de sa mère.

Tu sais, Marion, dans la vie, tu ne rencontres pas tous les jours des bonnes personnes. Si tu croises une fois une belle âme, mesure la chance que tu as !

Et si je ne rencontre jamais personne de bien ?

Impossible ! Mathématiquement, tu verras, la probabilité est bien trop faible. Et entre nous, les vrais méchants sont bien plus rares que ce quon croit : cest souvent juste des gens centrés sur eux-mêmes. Jespère simplement que tu en trouveras plein des autres, toi.

Elle repensa à cette philosophie le jour où elle croisa Igor, « le papa » de son fils Paul. Chercheur brillant, bourré dénergie, lui : Marshmallow, elle : mathématique bien rangée. Sauf quils navançaient pas vers les mêmes buts. Pour Marion, famille et carrière pouvaient coexister. Pour Igor, cétait la science ou rien. Lorsquil reçut une offre de létranger, il nhésita même pas alors quils parlaient mariage une semaine avant.

On verra dans deux ou trois ans. Pas grave dattendre, non ?

Sauf que je suis enceinte, Igor.

Sa réaction ne trompa pas Marion : leur histoire terminée.

Tout doit absolument se décider maintenant, Marion ? Tu ne veux pas attendre ?

On ne diffère pas un bébé, Igor. Mais tinquiète, je men sortirai, toute seule. Bon voyage.

Ils ne se revirent plus.

Paul est arrivé peu de temps après la disparition de Lucie. Crise cardiaque, à lhôpital. Il y avait pourtant tout un service, mais rien à faire.

Ce sera pour plus tard les larmes, maman. Dabord je moccupe de Paul, ensuite je meffondre, promis ?

Il ny eut jamais de « après ». Paul était fragile, tout le temps malade, alors Marion fonctionnait en automatique : linge, ménage, dodo, promenades, repas, rebelote. Elle finit par quitter la fac, lassée des commérages et des regards en biais.

Désolée, maman. Moi, la Susceptible. Je nai rien fait de mal et on me regarde de travers. Jaurais dû forcer les choses avec Igor ? Mais avec toi, tout était toujours plus simple, tu trouvais les bons mots. Jessaie, tu vois, mais parfois je rame

Dès quune place se libéra, Marion mit Paul à la crèche. La première année fut un marathon : maladies à répétition, impossible de trouver un vrai emploi, Marion dut devenir femme de ménage dans un salon de coiffure à côté. Peut-être qu’un jour, elle décrocherait mieux.

Toutes ces pensées lui trottaient dans la tête ce jour-là, quand elle récupéra Paul, encore fiévreux, fila à la pharmacie puis monta péniblement à son appart.

Salut Claire !

La voisine, Claire, croisée sur le palier.

Ah, encore ? Le petit malade ?

Eh ouais, râla Marion en gérant la clé fatiguée. Cest la deuxième fois du mois. Juste quand je pensais quon était sortis daffaire.

Tu parles ! Ma fille, elle a tenu un an, puis maladie tous les mois ! Pourquoi tu ne prends pas une nounou ?

Cest trop cher

Cest sûr. Et pas de mamie, pas de tata ? Dommage.

Oui, dommage. Bonne soirée, Claire.

La porte fermée derrière elle, Marion étouffa un sanglot.

Maman, maman, tu me manques tant

Mais vite réveillée par Paul sur le tapis, elle le mit au lit, fit du thé, et se remit à chercher une solution sur son ordi.

Cest là que quelquun frappa, tout doucement. Étonnée (le bouton de la sonnette fonctionne !), Marion ouvrit.

Bonsoir Marion !

Cétait Madame Claudine, une vieille dame de limmeuble. Marion ne la connaissait que de vue.

Tout va bien, madame ?

Je peux rentrer, ou on papote sur le palier ?

Oh pardon, entrez

Claudine se débarrassa de ses chaussures avec lagilité dune vraie Parisienne :

La cuisine, cest là ? On y sera mieux.

En s’asseyant, elle planta ses yeux dans ceux de Marion.

Il paraît qu’il te faut « une mamie à lheure » ?

Pardon ?

Une mamie à la demande, quoi ! Pour garder ton petit, si besoin, sil est malade, sil faut dépanner ! dit Claudine avec pédagogie, un ton tout droit sorti dun manuel maternel.

Oh, cest vrai, ce serait formidable… mais où la trouver ?

Plus la peine, la voilà ! Enfin si tu veux bien de moi !

Marion resta un instant sans voix. Elle connaissait à peine Claudine, pouvait-elle vraiment lui confier Paul ?

Pardon, mais comment le savez-vous ?

Jai croisé Claire tout à lheure, elle ma donné linfo. Alors, n’aie pas peur de me poser toutes tes questions avant.

Perplexe mais touchée, Marion invita à sinstaller, servit le thé, posa le bol de bonbons sur la table.

Racontez-moi alors, madame Claudine.

Claudine, c’était du classique : née ici, ouvrière, deux fils, mari décédé trop jeune, les enfants partis faire leur vie loin, quatre petits-enfants quelle ne voit jamais, les belles-filles privilégiant leur propre famille. Elle avait travaillé toute sa vie, élevé tout le monde, et maintenant elle sennuyait ferme.

Paraît que cest bête de demander, mais franchement, je mennuie. Alors moi, regarder les gamins grandir, ça me ferait du bien ! Et puis, pour toi, ça devient compliqué Tu réfléchis, et tu me dis demain, daccord ?

Marion songea toute la nuit. On ne confie pas son enfant à nimporte qui, même avec la meilleure volonté du monde.

Le lendemain, elle se décida :

Madame Claudine, cest daccord.

Et ainsi commença leur « collaboration ». Cest ce mot que Claudine utilisait en rigolant.

On est collègues, Marion ! Et entre collègues, solidarité. Moi, je touche une petite retraite, mais ça me va. Tes soucis, ce sont aussi mes soucis, maintenant.

Vos enfants vous aident parfois ?

Mais bien sûr. Mais ils ont leurs enfants, leur vie. Une fois ou deux, quand jétais malade, sinon, je me débrouille.

Dabord, Marion restait vigilante, puis elle fut vite rassurée par lattachement immédiat entre Claudine et Paul.

Alors, petit père, un peu patraque ? On va se faire une bonne tisane et, après, une histoire magique. Tu vas voir, avec moi, le rhume ne saccroche pas !

Mais je nai pas de tisane à la framboise

Tinquiète, jai tout prévu ! Allez, file au boulot.

En quelques semaines, Paul faisait des progrès étonnants, lisait comme un chef.

Il na que cinq ans ! Il sait déjà lire ?

Ton fils est un petit génie, répondit sobrement Claudine. Il devrait faire des échecs, je peux lemmener si tu veux.

Bientôt, Paul était inscrit au club déchecs, à la piscine Marion nen revenait pas.

Sans elle, jamais je naurais pu permettre ça. Mais le temps, le budget confiait-elle à Claire, reconnaissante.

Juste que le jour où ma fille grandit, je lui chipe Claudine pour moi !

Quand Paul entra à lécole, Claudine nétait plus indispensable dans la journée. Pourtant, impossible de sen passer. Elles formaient une vraie famille de fortune.

Cest alors que Pierre-Étienne, son chef, souleva la question fatidique :

Marion, avec votre bagage, vous pourriez voir plus haut. La boîte vous paie une formation, ça ne vous tente pas ?

Nouveau poste, promotion, Marion, entre devoirs décole et dossiers, voyait enfin le bout du tunnel.

Tu vois, Marion, la vie finit par sourire, fallait juste être patiente ! senthousiasmait Claudine.

Leur rapport dépassait de loin la simple amitié. Alors, quand Claudine disparut soudainement, Marion paniqua :

Claire, tu nas pas de nouvelles ? Elle ne prévient jamais

Les hôpitaux ?

Déjà appelés. Mais je ne suis pas de la famille, ils refusent de me dire quoi que ce soit. Et ses enfants non plus, il ny a rien à en tirer.

Alors Marion prit les transports, harcela tous les hôpitaux de Paris. Une semaine de recherches.

Et vous êtes quoi pour elle ? Personne ? Dans ce cas, pourquoi vous obstinez-vous ?

Mais la persévérance paie. On la retrouve : accident, perte de mémoire, hospitalisation anonyme.

Elle a perdu la mémoire, madame, elle ne se souvient de presque rien Et vous êtes quoi exactement ?

Sa fille ! Donnez-moi le bureau du chef de service !

Grâce à son aplomb, Claudine est rapidement déplacée en chambre correcte. Marion veille, la main dans la sienne.

Vous vous souvenez de moi ?

Non mais vous avez lair gentille !

Je suis Marion. Avec le temps, vous vous rappellerez.

Les fils de Claudine, contactés par Marion, ne se déplacent même pas.

Tant pis. On fera avec. Nest-ce pas, maman ? Tavais bien raison sur les gens…

Claudine rentra chez Marion, qui expliqua à Paul :

Elle a quelques trous de mémoire. Dis surtout « mamie Claudine », parle-lui doucement et rassure-la. Le médecin croit que ça aidera.

Maman, elle va vivre chez nous ?

Oui !

Pour Paul, aucun doute :

Cest la bonne solution.

Désormais, Paul assure à son tour : il réchauffe les plats, veille à ce que Claudine mange, puis ils jouent aux dames.

Claudine lappelle « mon petit-fils », Marion « ma fille » après tout, à quoi bon corriger ? Lessentiel, cétait quelles étaient enfin une famille.

Leur fils, Alexandre, débarque finalement un jour, pile pour lanniversaire de Paul. Marion, les bras chargés dun énorme Saint-Honoré, croise un homme à lentrée.

Cest vous, Marion ?

Oui.

Je suis Alexandre, le fils de Claudine.

Vous auriez dû venir plus tôt marmonne-t-elle, le ton sec mais bienveillant mais cest votre maman, après tout. Venez.

Il bafouille des excuses, Marion coupe court :

Je vous préviens : pour les papiers, la succession, faites comme bon vous semble, mais Claudine reste avec nous. Vous avez eu des mois pour la prendre auprès de vous.

Honnêtement, je pensais la ramener dans notre région

Ce nest plus si simple, Alexandre. Sa vie, cest ici maintenant. Ne vous étonnez pas si elle ne vous reconnaît pas tout de suite Allez, suivez-moi.

Paul, devant son gâteau, sesclaffe :

Waouh la taille de la boîte !

Cest ton anniversaire, mon bonhomme ! Voici Alexandre, le fils de mamie Claudine.

Sérieux ? Paul manque déchapper le gâteau. Marion éclate de rire.

Attention, souviens-toi de ce que le médecin a dit : on ne la perturbe pas !

Claudine ne reconnaît guère son fils. Alexandre non plus, ne reconnaît guère sa mère si frêle et effacée.

Elle ne se souviendra pas de nous ?

Qui sait ? Mais elle est sereine ici. Cest tout ce qui compte.

Je peux revenir la voir ?

Cest chez elle ici. Passez quand vous voulez.

Marion observe Alexandre repartir, la gorge nouée. Peu importe sil ne revient jamais. Désormais, ils forment leur tribu, leur cocon, à leur rythme.

Paul, fais chauffer leau ! On fête ça, non ?

Et mamie, elle peut avoir du gâteau ?

Obligation, même ! Le plus gros morceau ! Comme elle disait avant : il faut savoir se faire plaisir.

Succomber à une douceur, maman ?

Exactement, mon cœur ! Cest bon pour le moral. Et nous, on le mérite !

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Mamie à l’heure : location de grand-mère pour une journée chaleureuse
Je ne voulais pas… mais je l’ai fait Vasilisa n’a jamais su fumer, mais elle était persuadée que cela l’aiderait à apaiser ses nerfs. Elle se tenait dans la cour de la vieille maison de sa grand-mère, observant la rue calme du village, le cœur assombri par des soucis grandissants. Sa vie, dernièrement, était dominée par des préoccupations sérieuses. Vasilisa vivait seule dans la maison de sa grand-mère défunte, ses parents résidaient dans un hameau à sept kilomètres de là. À 23 ans, elle voulait vivre en autonomie, elle travaillait à La Poste. Vasilisa n’arriva pas à terminer sa cigarette ; elle l’écrasa et la jeta : — Je n’aime pas fumer, pas comme Véronique qui grille clope sur clope… C’est elle qui m’a conseillé, disant que ça calme, mais j’en doute… pensait-elle. Au même moment, Antoine, le nouveau gendarme du village – muté du canton voisin, passait devant chez elle en voiture. Vasilisa avait entendu parler de lui par ses collègues du bureau de poste. Elle le regarda partir, puis rentra chez elle. La nuit tombait, et ce soir, elle avait une tâche risquée à accomplir… La veille, au bureau de poste, il n’y avait pas foule, mais quelques villageois passaient de temps en temps. — Demain ce sera la cohue ! annonça Anna Fedorovna — aujourd’hui, c’est le calme avant la tempête des retraites. Anna Fedorovna travaille à La Poste depuis sa jeunesse. Tous au village la connaissent bien et elle aime rappeler : — Trente ans de service ici, tout le monde me connaît, j’imagine mal travailler ailleurs. — Oui, ‘tante Anna’, disait la jeune Véronique, ma mère dit que sans toi, La Poste n’aurait pas tourné. Ici, c’est toi qui fais tout. — Oh, ce n’est pas tant que ça… Un poste vacant ne reste pas vide, on trouvera bien une remplaçante quand je partirai à la retraite… — Bonjour ! dit Marina, une femme corpulente de 42 ans qui entrait. Pfff, quelle chaleur aujourd’hui ! Je viens pour ma voisine, madame Glafira, qui demande à renouveler son abonnement à un magazine. Elle adore lire. Et nous, demain, on part tôt en vacances — direction la mer… jusqu’en Turquie ! Elle voulait s’assurer qu’elle ne serait pas privée de ses lectures pendant notre absence. Elle lit beaucoup, dit que ça fait passer le temps plus vite. — Eh bien, Marina, tu n’as pas peur de voyager si loin, en avion en plus ? demanda Anna Fedorovna. La Turquie, c’est bien, vous profiterez du soleil, — elle parlait comme si elle-même revenait d’un récent voyage là-bas. — Oh non, je n’ai pas peur. Le premier jour, je posterai des photos sur Internet, j’ai acheté un nouveau maillot alors soyez prêtes à les voir ! dit Marina en partant. — Il en faut, de l’argent, pour partir en famille en Turquie… fit Véronique en levant les yeux. — Leur mari est fermier, ils ont les moyens, assura Anna Fedorovna. Vasilisa, elle, se taisait, assise près du mur, les yeux rivés sur l’écran, écoutant et observant, plongée dans ses pensées… Un peu plus tard, Antoine le gendarme entra à La Poste et salua joyeusement : — Bonjour, j’attends un avis de passage, quelqu’un peut vérifier ? demanda-t-il à Véronique, puis il aperçut Vasilisa et se mit à la fixer. — Je ne savais pas que La Poste comptait des jeunes femmes aussi jolies… mais tu as l’air bien triste… Anna Fedorovna suivit son regard : — Ah, Vasilisa… Elle a enterré son fiancé il n’y a pas longtemps. — Je vois… dit le gendarme, pendant que Véronique confirmait que rien n’était arrivé pour lui. Trois semaines auparavant, le fiancé de Vasilisa, Denis, était retrouvé assassiné à la sortie du bourg. On disait qu’il était joueur et fréquentait, en secret, des cercles de jeu clandestin. Vasilisa n’en savait rien. La police n’a pas retrouvé les coupables, mais une nuit, deux jeunes hommes de la ville sont venus chez elle. Elle les avait parfois vus avec Denis. — Ton fiancé nous devait une belle somme. — Mais il est mort, répondit Vasilisa effrayée. — Et les dettes ne meurent pas ! Tu vas devoir payer, c’est toi qui rembourseras, — dit Alex, lui donnant le montant exact : trois cent mille roubles. — Comment pourrais-je trouver autant d’argent ? — C’est ton problème. D’ailleurs, il y a des gens riches ici… Réfléchis. — Je ne sais même pas qui est riche dans le village… — Ne mens pas ! Tu travailles à La Poste, tu sais tout sur tout le monde, — insista Alex. On revient dans deux semaines pour chercher l’argent. Pas un mot à la police ou tu ne passeras pas la nuit. Tiens ! Des crochets pour forcer les serrures — tu ouvriras n’importe laquelle, — dit-il brutalement. Une fois partis, Vasilisa ferma précipitamment sa porte. Le sang battait dans ses tempes, tout était silencieux, la nuit couvrant les fenêtres. Après une journée, elle décida de s’introduire la nuit chez Marina — ils étaient partis en vacances, pas de chien dans la cour, seulement les portails verrouillés. Pas grave, elle escalada la clôture. Vasilisa ne savait pas comment elle pénétrerait dans la maison, mais comme Alex le lui avait promis, elle réussit à forcer la serrure. Son cœur battait fort, elle agissait contre la loi, devenait elle-même une criminelle comme ces hommes qui la poussaient à commettre un délit. Elle chercha longtemps l’argent ; il y avait de la lumière, un réverbère illuminait la pièce à travers la fenêtre. — Seigneur, qu’est-ce que je fais ? pensait-elle, — j’ai envie de vivre… Mais Denis, qu’as-tu fait… Tu reposes là-bas, et c’est moi qui paie pour toi, obligée d’en venir à ça… Elle savait qu’elle devrait s’adresser à la police, mais elle avait peur — ce terrible Alex la retrouverait… Elle ne trouva que quinze mille roubles, une bague et un bracelet en or dans le tiroir de la commode. Un ordinateur portable était sur la table, elle l’emporta aussi. Elle referma la maison, la besace sur l’épaule, scrutant les alentours : aucune lumière dans les fenêtres, seuls quelques chiens aboyaient faiblement. Personne, donc personne n’avait vu. Elle tremblait, prise de peur. De retour chez elle, elle cacha le butin dans le vieux coffre de sa grand-mère, au grenier, sous des vêtements anciens. Cette nuit-là, elle ne dormit pas. Elle partit travailler la tête lourde, et vers midi, sortit de la Poste, se dirigeant vers la cantine du village. — Bonjour ! Antoine le gendarme surgit devant elle, elle sursauta. Il sourit : — Pas d’inquiétude… Nous allons juste dans la même direction, la cantine. — Bonjour… répondit-elle timidement, paniquée. Est-ce qu’il sait déjà ? Vous m’attendiez ? — Justement, je t’attendais ! — répondit Antoine. Elle croisa son regard lumineux et se calma ; il plaisantait. Dès lors, ils déjeunèrent ensemble, et le soir parfois, il venait la chercher à la sortie du travail, puis restait chez elle. Les rumeurs enflaient vite au village : — Vasilisa s’est dégoté le gendarme, elle a profité ! râlait Tamara. Antoine plaît à ma fille, elle l’avait repéré, et voilà… — Oh, ça va ! On voit bien qu’Antoine est tombé amoureux ! lui répondaient d’autres. C’était vrai, leur amour rayonnait, mais certains villageois blâmaient Vasilisa. — Son fiancé est tout juste enterré, et elle en a déjà trouvé un autre ! — Et alors ? Elle ne va pas souffrir seule toute sa vie… répliquaient les plus compréhensifs. Vasilisa n’avait plus de repos ; le jour approchait où les hommes de la ville viendraient réclamer leur argent. Elle craignait qu’Antoine soit là… Elle avait envie de tout lui avouer, le temps pressait. Deux jours avant l’échéance, elle se lança : — Antoine, je dois te faire une confession… commença-t-elle, mais il s’amusa. — Ah, je sais : moi aussi, je t’aime… — Non, ce n’est pas ça… Antoine l’écouta finalement attentivement, pris de sérieux — il ne voulait pas croire que cette jeune femme douce, qu’il aimait, avait pu faire ça. Mais il lui trouva des excuses… Elle avait été terrorisée ! — Eh ben, Vasilisa… Maintenant, il faut assumer. Où est ce que tu as volé ? Tu es trop naïve, il fallait venir me trouver tout de suite… Elle lui remit le sac du butin. Il la rassura longtemps, lui fit des promesses. Deux jours plus tard, tard dans la nuit, on frappa à la porte. Vasilisa ouvrit, terrifiée. Alex et son acolyte étaient là, exigeant leur dû. — Je n’ai pas pu trouver l’argent, mais je vais trouver une solution ! Donnez-moi encore un peu de temps ! supplia-t-elle. Alex la saisit brutalement par l’épaule. — Du temps ? Non ! Soit tu payes, soit on t’arrange ça tout de suite… Il tira sur son col, le déchirant. Mais soudain, elle vit son compère s’effondrer, puis Alex. Ils gisaient déjà au sol : Antoine venait de passer les menottes, un autre policier maîtrisait le second. — C’est fini, chuchota Antoine, ils auront ce qu’ils méritent. — Demain matin, viens au commissariat, il faudra éclaircir tout ça. Vasilisa fut interrogée, elle avoua tout au policier. Marina et sa famille revinrent de vacances ; on leur restitua tous leurs biens selon la liste, mais Antoine demanda au policier d’instruire l’affaire discrètement, pour préserver le secret de Vasilisa. D’une manière ou d’une autre, tout s’arrangea… Personne n’imagina que Vasilisa, cette fille timide, ait pu faire ça. On accusa Alex et son complice, qui, d’ailleurs, avaient aussi tué Denis. Ils prirent de longues années de prison. Antoine fit sa demande à Vasilisa, il y eut un mariage. L’amour d’Antoine effaça tous ses péchés, guérit ses blessures. Désormais, ils élèvent ensemble leur petite fille, Olga.