L’amour inconditionnel d’une mère

Lamour maternel

Marion, cest Françoise Leblanc. Tu as donné à manger à Paul aujourdhui ? Sa voix au téléphone était celle dune mère anxieuse, sauf que Paul, son fils, navait pas dix ans mais trente-deux, et il était développeur dans une grande boîte. Elle avait le ton de quelquun qui sinquiète pour un chaton oublié sur le balcon.

Jai fermé les yeux en serrant le téléphone contre mon oreille. Sur la table, le saumon vapeur avec ses fleurettes de brocolis dégageait encore sa douce vapeur. Paul finissait de sessuyer les mains après la douche, frais et affûté après sa sortie running du soir.

Bonjour Françoise. Bien sûr, je lai nourri. On allait justement passer à table.

Quest-ce quil a mangé ? à peine avais-je fini quelle enchaînait. Encore ton herbe et ton poisson fade ? Un homme a besoin de viande ! De calories ! Tu crois quoi, jai vu à la télé que les hommes maigres meurent plus tôt. Tu comptes menterrer mon fils à force de régimes ?

Paul, qui avait reconnu la voix, a roulé des yeux et ma fait signe : « Dis que je ne suis pas là ». Mais il était là, dans cette cuisine, son nouveau corps, ses choix, son énergie ce nétait pas une absence mais une évidence palpable, un poids silencieux entre sa mère et moi.

Françoise, cest lui qui le veut, tu sais. Il se sent très bien. Et le médecin a même félicité ses résultats.

Les médecins, ça sy connaît pour remplir des papiers ! Moi je suis la mère, je vois bien. Il na plus de joues, on voit ses os. Avant il avait de la prestance, maintenant Tu ne lui as même pas fait un vrai pot-au-feu ? Je ten amène demain. À moins que tu ne rechignes à mettre de la viande dans sa gamelle ?

Voilà. Tous les jours. Dix-huit heures tapantes, mon téléphone vibre et je sais que cest elle. Françoise Leblanc. Ma belle-mère. Centrale dalerte, contrôle qualité et juge suprême de mon rôle dépouse.

Pourtant, tout avait bien commencé.

*

Il y a huit mois, Paul rentre du bilan annuel du boulot, livide comme un drap. Il seffondre sur le canapé, déboucle sa ceinture, souffle longuement comme sil venait de courir un semi-marathon.

Marion, jai un souci, marmonne-t-il.

Je me suis inquiétée. Le cœur ? Le foie ? Les pires diagnostics fusaient dans ma tête.

Quest-ce qui se passe ?

Hypertension. Le médecin a dit que si je ne me reprends pas en main, à quarante ans, cest les pilules à vie. Cholestérol élevé. Glycémie limite.

Paul avait trente-deux ans, un mètre quatre-vingts et quatre-vingt-quinze kilos. Son ventre passait au-dessus de la ceinture. Son visage sarrondissait, le double menton sinstallait. Cinq ans de boulot devant lordinateur, des burgers avalés à la pause déjeuner et aucune activité physique, mon mari avait glissé du look jeune homme tonique au mec qui sessouffle dans un escalier.

Tu sais, a-t-il repris, je nen peux plus. Marre dêtre essoufflé dès le moindre effort. Marre de ne plus massumer en maillot sur la plage. Jen peux plus.

Je lai embrassé. Je laimais, peu importe son poids. Mais sil voulait changer, si sa santé lexigeait, alors go, on laccompagne.

On sy met tous les deux. On se renseigne, on apprend à manger équilibré, on trouve une salle sympa. Je te prépare de bons petits plats.

Cest ce quon a fait. Paul a pris un abonnement chez Fitness Révolution, trouvé un coach. Jai téléchargé des applis de recettes healthy, acheté une balance de cuisine et un cuit-vapeur. On lisait les étiquettes au supermarché, on pesait tout, on calculait les macros.

Le premier mois a été un enfer. Paul était bougon, affamé, râlait contre le quinoa sec et le blanc de poulet. Mais petit à petit, on sest habitués. Il avait moins de coups de barre, montait lescalier dun pas léger, flottait dans ses jeans davant.

Je lui faisais du porridge le matin (pas de lait, un filet deau, des fruits rouges, quelques noix), de la dinde- légumes le midi, poisson salade, parfois une petite terrine de faisselle le soir. Fini le beurre, la mayo, le fast-food. Au début, on trouvait les menus fades et puis, avec le temps, on a appris à redécouvrir la vraie saveur des aliments. Le brocoli, bien préparé, cest délicieux.

Les kilos sont partis. Dabord lentement puis plus vite. Trois mois, moins sept, six mois, moins douze. Au bout de huit mois : quatre-vingt kilos. Moins quinze ! Transformation totale. Visage affiné, pommettes apparentes, regard perçant. Silhouette élancée. Un autre homme devant le miroir, plein de peps, dassurance.

Les copains narrêtaient pas de complimenter. Au boulot, on lui demandait son secret. Les filles dans la rue lui jetaient des regards. Jétais fière. Il lavait fait !

Cet été-là, Françoise était chez sa sœur à La Baule. Trois mois sans voir son fils. Ils sappelaient, daccord, mais en vidéo, ça ne fait pas tout. Revenue début septembre, elle nétait pas préparée.

*

Je me souviens très bien du samedi matin de son retour. Elle débarque sans prévenir. On dormait encore. Paul ouvre la porte en slip et en t-shirt.

Jentends le cri de Françoise depuis la chambre.

Paul ! Mon Dieu, quest-ce qui test arrivé ?!

Je sors en trombe. Elle, debout, sacs sur les bras, blême, les yeux ronds. Elle le scrute comme sil était revenu des Enfers.

Maman, bonjour, grogne Paul, encore à moitié endormi. Tu es matinale !

Mais tu es malade ?! Tu as perdu combien Elle laisse tomber ses sacs, attrape ses épaules, le tâte comme on vérifie la santé dun rescapé. On sent tes os ! On dirait une planche ! Quest-ce que vous avez fait ?!

Le vous était pour moi. Je reste à la porte, pyjama sur le dos, coupable davance.

Maman, tout va bien, rigole Paul. Jai juste maigri. Cest fait exprès. Je fais du sport, je mange équilibré.

Fait exprès ?! Elle recule, choquée. Mais pourquoi ?! Tu étais bien. Un vrai homme ! Là tu ressembles à un malade !

Il nest pas malade, Françoise. Il est en forme, vraiment. Le médecin le félicite. Les analyses se sont améliorées.

Elle me fusille du regard. Il manque plus que je laie empoisonné.

Cest toi, ces régimes, hein ? Tu laffames ?

Maman ! Paul soupire. Personne ne maffame ! Jai décidé tout seul. Marre dêtre gros !

Tu nétais pas gros ! Tu étais costaud. Un homme, ça doit avoir de la présence ! Pas lair dune allumette !

Paul, quatre-vingts kilos pour un mètre quatre-vingts, franchement, il nétait ni spartiates ni anorexique. Mais pour elle, la norme, cétait avant. Son gros bonhomme.

Elle avait ramené une marmite de pot-au-feu au bœuf, des pommes de terre sautées, une tourte aux poireaux. Elle pose tout sur la table, exige que Paul mange.

Maman, on a déjà pris le petit déj, tente-t-il.

Avec quoi ? Elle inspecte la cuisine, deux bols davoine, des fruits.

Mais ce nest rien, ça ! Mange au moins quelque chose de consistant, un vrai repas.

Paul sexécute, pour éviter un drame. Il avale une assiette de pot-au-feu, sous le regard rassuré de sa mère, enfin calmée.

Voilà ! Tu vois, cest comme ça quil faut nourrir un homme ! Elle se lève, satisfaite. Fini tes salades et tes poissons ! Je viendrai plus souvent vérifier comment ça se passe ici.

Après son départ, Paul sétale sur le canapé, le ventre ballonné.

Je vais mettre la journée à digérer Jai plus lhabitude.

Et dès le lendemain, coup de fil.

*

Le premier appel sest pointé pile à dix-huit heures.

Marion, cest Françoise. Paul a mangé quoi à midi ?

Surprise.

Euh, il a mangé au boulot. Javais préparé du filet de dinde, légumes.

De la dinde ? Mais cest sec ! Il lui faut du porc, de lagneau ! Et les légumes ? Cest quoi ?

Courgettes, tomates, aubergines

Ce nest pas un repas ça, cest de laccompagnement. Il lui faut des féculents ! Où sont les pâtes, les patates ? Sans ça, un homme, ça sécroule.

Je tente dexpliquer que Paul mange des féculents, quil a un vrai équilibre, sa coach valide tout. Elle écoute, puis tranche :

Je SAIS comment on nourrit un homme. Jai élevé Paul sans souci jusquà aujourdhui. Demain, japporte des vraies boulettes. Maison !

Le lendemain, rebelote. Petit déj ?

Omelette aux blancs dœufs et pain complet.

QUE les blancs ? Mais les jaunes, voyons, ce sont les vitamines ! Tu coupes tout au point de ruiner la santé ! Tu fais des économies sur les œufs ?

Non, cest juste quil doit baisser son cholestérol.

Le cholestérol dans les jaunes, cest du nimporte quoi ! Mon père en prenait cinq par jour, il a vécu quatre-vingts ans, lui.

Argumenter est impossible.

Troisième jour, entraînement :

Paul va en salle ? À quelle fréquence ?

Oui, quatre séances par semaine.

QUATRE ?! Mais cest une torture ! Il va tomber malade à ce rythme, son cœur va lâcher !

Il est suivi, tout va bien.

Les coachs, cest bidon. On se fait du mal avec leurs programmes ! Tu te rends compte quil va finir ruiné, malade ?

Je me retiens de soupirer. Paul rentre, radieux de la salle. Il est heureux. Mais pour sa mère, cest la catastrophe.

Quatrième jour, huit heures :

Marion, tu es sûre quil na pas des vers ? Ça fait maigrir, ça aussi.

Jai failli lâcher le téléphone.

Il na pas de parasites Françoise.

Vous avez fait les tests ? Faut vérifier la thyroïde, le foie, le pancréas

Je tends le téléphone à Paul. Il tente dexpliquer, en vain. Elle sannonce :

Je viens ce soir. Japporte du risotto.

Elle débarque, comme promis. Paul ne peut pas refuser. Il mange deux cuillerées par politesse, me lance des regards gênés. Il a honte, de sa mère qui insiste, de devoir craquer sur le plan alimentaire.

Après, il murmure :

Désolé. Elle est vieille, elle ne comprend pas.

Paul, si tu ne poses jamais de limite, ça ne finira jamais.

Elle sy fera.

Mais non. Les appels se poursuivent. Deux par jour parfois, avec des questions chaque fois plus invraisemblables.

“Vous avez de leau chaude chez vous ? Peut-être quil maigrit à cause des douches froides ?”

“Il se lève la nuit pour grignoter ? Ça veut dire que tu ne lui donnes pas assez à manger ?”

“Les protéines en poudre, cest très mauvais, hein ? Il prend de la chimie, maintenant ?”

Françoise appelle tout le monde, la cousine, la voisine : Paul va mal, Marion le prive !. Un jour, la tante de Paul lappelle au boulot : “Dis voir, tu as besoin daide ? Ta maman craint pour ta santé !”

Paul explose. Il tente de raisonner sa mère : Il nest PAS malade. Elle pleure : Tu maimes plus, tu veux me tuer dinquiétude.

Il capitule, promet de venir la voir plus souvent.

*

Une semaine plus tard. Vieux jean trop large, Paul va dîner chez sa mère. Accueil royal : poulet rôti, frites, salade piémontaise, tarte normande.

Venez, mangez donc ! Paul, resserre-toi, il faut reprendre un peu !

Jai compris le piège. Sil refuse, crise. Sil mange, il saborde tous ses efforts.

Il grignote du poulet et de la salade (sans mayo). Laisse le reste. Françoise, visage impassible.

Même pas ma tarte ? Je lai faite exprès pour toi Debout à six heures, tu te rends compte.

Maman, je ne peux pas, souffle Paul. Jai changé mon alimentation.

De la privation, oui ! Regarde-toi ! Tu es maigre. Cest de sa faute à elle ! Elle me pointe du doigt. Elle te prive parce quelle est maigre et veut que tu le sois aussi !

Jai failli métouffer.

Je ne le prive pas, Françoise. Cest son choix.

Sacré choix Les hommes ne décident rien en cuisine ! Cest la femme qui prépare, non ? Toi, tu fais de la verdure !

Il y a aussi des protéines, des féculents

Je ne veux rien entendre ! Je tai élevé trente-deux ans, je sais de quoi il a besoin ! Tu en as fait un un faible !

Paul dresse de table.

Maman, stop. Marion ny est pour rien.

Protège-la, va ! Oublie ta mère. Jai tout sacrifié pour toi depuis la mort de ton père ! Et maintenant je suis bonne à jeter.

Lambiance glaciale. Nous sommes partis sans un mot.

Le soir, elle ma appelée :

Marion, excuse-moi Jai juste peur, je ne reconnais plus Paul. Tu comprends, il na plus la même prestance.

Pour moi, il est parfait, assurais-je.

Pour toi, peut-être Mais tout le monde dit quil a maigri. On dirait que vous avez des soucis dargent.

On mange de tout, Françoise.

Alors pourquoi il na pas de vrai repas ?

Je craque. Toujours devoir me justifier, supporter ce procès permanent

*

La tension est montée jour après jour. Elle appelait, traquait le menu, la fréquence des repas, si Paul avait mal à la tête ou sil était pâle. Je navais plus dair.

Un après-midi, Françoise appelle au bureau. Ma collègue, surprise, mapporte le combiné.

Marion, Paul ne répond pas, il va bien ?

Sueur froide.

Je vais lui passer un message, il doit être occupé.

Jappelle Paul.

Salut, ça va ? Ta mère est inquiète

Javais coupé le son en réunion, cest tout.

Je rappelle Françoise. Elle soupire de soulagement.

Jai eu peur quil ait manqué à force de jeûner. On tombe vite dans les pommes, tu sais.

Il ne manque de rien, Françoise.

Tu dis ça, mais jai vu à Envoyé Spécial que perdre vite, cest dangereux. On devient tout flasque, les organes descendent. Il a vu un spécialiste au moins ?

Oui, tout va parfaitement.

Lequel ? Un généraliste ? Il a vu un endocrino ? Un gastro ?

Non, il nen a pas besoin

Pas maintenant, mais ça viendra. Mon voisin aussi a maigri et après, ulcère à lestomac.

Je raccroche, à bout. Ma collègue me fait un regard compatissant.

Belle-mère ? Jai connu ça. Jai fini par dire à mon mec : cest elle ou moi. Il ma choisie. Elle a boudé six mois, puis cest passé.

Difficile de poser un ultimatum : Françoise na plus que son fils. Paul, cest son univers tout entier. Si elle sincruste autant, cest la peur de perdre la main qui la ronge. Je le comprends mais il faut que ça cesse.

Le soir, discussion avec Paul.

Il faut que ça sarrête. Elle me cuisine sur chaque bouchée, me fait passer pour la marâtre qui ne prend pas soin de toi. Je nen peux plus.

Elle est juste inquiète, Marion

Mais elle envahit TOUT. Tu ne vois pas quelle me considère comme une baby-sitter incompétente ?!

Ce nest pas ce quelle veut dire

Alors pourquoi elle mappelle au boulot ? Pourquoi ce procès permanent sur mes menus ? Mets des limites ! Si elle veut avoir de tes nouvelles, elle tappelle, pas moi.

Ok. Jen parlerai.

Il la fait. Les appels ont diminué. Mais elle sest rabattue sur lui : cinq appels par jour, crises de parano sur ses migraines ou sa fatigue. Paul a fini par craquer.

Un soir :

Jen peux plus, Marion. Elle va me rendre fou. Jai limpression dêtre à lagonie alors que je pète la forme.

Je le serre dans mes bras.

Il faut sexpliquer à trois, pour de bon.

Elle ne comprendra jamais.

Peut-être. Mais il faut essayer.

*

On a fixé un rendez-vous chez elle, samedi midi. Elle avait dressé la table, comme pour un repas de fête. Mais Paul na même pas voulu sasseoir.

Maman, on doit parler de tout ça. Tes appels, ton attitude envers Marion, ton refus de mon choix.

Françoise pose la terrine de quiche avec nervosité.

Je comprends pas où est le problème

Tu mappelles sans arrêt, tu verifies mes menus, tu amènes de la bouffe que je ne veux pas, tu accuses Marion. Stop.

Elle pâlit.

Je suis inquiète, je suis sa mère. Cest mon droit.

Inquiète, oui, mais contrôler un adulte de trente-deux ans, non ! Jai une famille. Jai fait un choix.

Cest TA décision ou ELLE ta monté la tête ? Elle me jette un regard noir.

PERSONNE ne minfluence ! Je voulais maigrir parce que jétais fatigué, mal dans ma peau, épuisé. Aujourdhui, mes analyses sont supers. Je nai jamais eu autant dénergie.

Oui mais tas perdu quinze kilos, tes creux ! Cest pas toi.

Si, cest moi. Celui que je veux être. Avant, je me traînais. Tu veux que je tombe malade pour de bon ?

Tu nétais pas gros ! Tu étais normal. Un homme doit avoir de la carrure.

Non, javais du surpoids. Je ne le veux plus.

Et là, elle seffondre en larmes.

Jai peur, confesse-t-elle. Peur quil tarrive quelque chose. Jai plus que toi, Paul. Si je te perds

Paul saccroupit près delle, la prend par les épaules.

Je suis en forme, maman. Justement. Si javais continué, cétait lhypertension, le diabète, le reste. Là, tout va bien.

Et si tu étais allé trop loin ?

Je suis pile poil dans la norme. Quatre-vingts kilos pour un mètre quatre-vingts. Si je voulais, je pourrais perdre encore un peu, mais ça va.

Un silence.

Pourquoi toute cette nourriture saine, le sport ? Avant, on vivait bien sans ça

Les gens bougeaient plus avant. Maintenant, on est sédentaires. Il faut compenser, explique-je doucement.

Elle baigne ses yeux dans les miens, perdue.

Tu menlèves mon fils.

Je reste bouche bée.

Je ne prends personne, Françoise. Il sera toujours votre fils.

Avant, il venait, il mangeait, on discutait. Là, on dirait que je ne compte plus.

Je comprends soudain. Son amour passe par la cuisine. Elle sexprimait comme ça. Et du jour au lendemain, plus doccasion dexister.

Paul tient toujours à vous, Françoise. Mais il faut trouver une autre façon dêtre présente. Il a juste besoin quon respecte son chemin. Pourquoi ne pas préparer un plat ensemble par exemple ? Ou essayer des recettes plus légères ?

Elle baisse la tête.

Je voulais seulement prendre soin de vous deux. Jy arrive plus, voilà.

Si, mais différemment.

Paul glisse un bras autour de ses épaules.

Maman, tu peux encore cuisiner pour moi. Avec Marion, on taidera à trouver des recettes. Mais il faut arrêter les contrôles, sil te plaît. Arrête dappeler Marion pour chaque repas, cest dévalorisant.

Jessaierai, souffle-t-elle.

En voiture, Paul me serre la main.

Merci de ne pas avoir craqué.

Ça ne ma pas coûté que dalle, mais elle souffre plus que moi finalement.

Elle nest pas seule, cest toi qui devras lui prouver.

*

Seule toute une semaine, pas un appel. Jy ai cru. Mais le mercredi suivant, dix-sept heures trente.

Marion ? Cest Françoise. Vous viendriez dimanche ? Jai trouvé une recette de poisson au four avec légumes, peu dhuile, et une salade. Il paraît que cest sain.

Jai le cœur qui bat comme une ado avant un premier rendez-vous.

Avec grand plaisir.

Et Pardon pour tout. Je ne voulais pas te blesser, jai juste cru perdre mon fils.

Vous ne le perdez pas, Françoise.

Je commence à en prendre conscience.

Elle raccroche. Paul sort de la douche et me trouve pensive.

Maman nous invite à goûter sa cuisine healthy

Il sourit.

Elle fait des efforts.

Samedi soir, elle rappelle, anxieuse.

Marion, excuse-moi. Dans la recette il y a de la carotte, de la betterave. Paul a le droit ? Ça reste digeste ?

Je souris malgré moi.

Oui, sans souci. En quantité raisonnable.

Cest-à-dire ? Deux cuillerées ?

Cent grammes, cest bien.

Et la truite, ça ira ou mieux vaut du cabillaud ? La truite, cest trop gras ?

Non, la truite cest très bien, il y a de bons lipides.

Bon Et la cuisson, tu confirmes pas de beurre, juste vapeur ?

Parfait.

Désolée de te déranger

Ce nest rien Françoise.

Je voudrais que vous soyez contents, cest tout.

On le sera. Merci.

Paul, qui a entendu, rigole.

Voilà ta mission : répondre à ses questions de diététique !

Cest toujours mieux que les reproches, non ?

Beaucoup mieux, admets-je.

*

Le dimanche, nous arrivons. Table pas chargée. Truite au citron, légumes rôtis, blé en accompagnement, salade de tomates. Elle est toute fière.

Vous me direz franchement, cest la première fois que je cuisine comme ça.

Paul goûte, ferme les yeux.

Maman, cest délicieux.

Elle sillumine.

Pas trop sec ?

Cest parfait, japprouve.

Tu veux que je tapprenne à faire tes smoothies protéinés ? Plaisante-t-elle.

Avec plaisir.

Une ambiance plus détendue. On parle du jardin, des voisins, de la météo. Elle ne pousse pas Paul à se resservir. Elle est juste là, présente.

Quand on part, elle me serre contre elle.

Merci de patienter, Marion. Dessayer de mexpliquer.

Petit à petit, ça va aller mieux.

Dans la voiture, Paul glisse ma main dans la sienne.

Tu y crois ? Tu vois un vrai changement ?

Cest fragile, mais oui.

Trois jours plus tard, appel à dix-huit heures.

Marion, cest juste pour savoir, Paul a dîné ce soir ?

Un découragement me pique.

Oui, Françoise.

Avec quoi ?

Et là, jai compris : ce besoin de contrôler ne disparaîtra jamais vraiment. Mais cest aussi sa façon à elle de rester dans notre vie.

Françoise, sil y a un souci, demande directement à Paul. Cest un grand garçon.

Oui, mais

Non, posons-nous la question : est-ce que cest normal de tout valider comme si jétais sa nounou ? Maintenant, cest fini.

Silence.

Tu as raison, murmure-t-elle. Jessaye juste de garder mes repères.

On peut tous changer, Françoise.

Je vais faire de mon mieux.

Elle raccroche.

Paul arrive, inquiet.

Problème ?

Jai posé ma limite. Je devrais lavoir fait plus tôt.

Il menlace.

Tu peux être fière de toi.

Jaimerais surtout être tranquille désormais.

Je serai là.

Une semaine sans nouvelle. Puis, vendredi soir, quelquun sonne. Cest Françoise, petit sac à la main.

Bonsoir Marion. Je ne dérange pas ?

Non, entrez donc.

Elle pose un tupperware sur la table.

Un petit gratin de légumes sans béchamel Je vous laisse, je vais mhabituer à vos recettes !

Le gratin était savoureux. Elle boit le thé, discute, repart sans interroger le frigo ni critiquer le menu.

Paul me serre dans ses bras.

Elle change

Cest fragile.

Je sais que ce nest pas fini. Il y aura des rechutes, des appels, des conseils déplacés. Mais je sais désormais poser une frontière. Et je sais que Paul sera de mon côté.

Le téléphone sonne, lundi, dix-huit heures.

Marion ? Ça va, je ne te dérange pas ? Je voulais juste savoir si, dimanche, tu pouvais mapprendre à faire vos fameux pancakes au skyr, sans farine ? Je tinvite.

Je souris.

Avec plaisir Françoise.

Paul me fait un clin dœil.

Petit progrès ?

Petit, mais essentiel.

Il membrasse sur le front.

Elle essaye.

Oui, elle essaye.

Un jour, ces appels ne seront plus là pour vérifier. Juste pour échanger, partager, rire. Un jour, peut-être. Mais pour linstant On tient bon. Ensemble.

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