Fais-toi ta propre idée

Débrouille-toi
Laurent, la voiture est tombée en panne. Juste sur le boulevard Saint-Jacques. Mon téléphone séteint, je tappelle dun autre appareil.

Elle tenait le combiné à deux mains. Ses doigts, gantés de cuir fin, étaient déjà engourdis, ne pliaient plus. La neige poudreuse fouettait le trottoir, saccumulait contre les vitrines, éblouissait. Camille se tenait devant une porte inconnue, devant un institut de beauté dont la gérante, sortie fumer et voyant une femme bien habillée à lair désemparé, lui avait tendu son portable, en silence, sans bavardage.

Laurent, tu mentends ?

Jentends. La voix de son mari avait ce ton plat, efficace, le même quil réservait à sa secrétaire. Aucune émotion, aucune chaleur. Je suis en réunion.

Je comprends, mais jai besoin daide. Un dépanneur, ou au moins le numéro à appeler. Mon portable na plus de batterie, je ne retrouve plus le contact.

Un blanc. Trois secondes. Pas plus. Trois secondes où tout était dit : son regard fuyant, la moue dagacement, la quête intérieure dune excuse pour abréger.

Camille, je ne peux pas là. Débrouille-toi. Tu es adulte.

Tuut tuut…

Camille garda le téléphone contre son oreille un instant encore, puis le rendit. La propriétaire du salon restait là, regardant dun air absent la tempête de neige. Une femme menue, la cinquantaine, une blouse bleue sur un pull, sa cigarette jamais allumée à la main.

Merci, fit Camille en rendant lappareil.

Vous avez réussi à le joindre ?

Oui.

Elle sortit sur le trottoir. La neige sinsinua aussitôt sous son col, dans ses poignets, entre son écharpe et loreille. Son manteau haute couture, doublé de cachemire, résistant aux vents glacés de Finlande, ne pesait rien face à la tempête. Camille resta là, réfléchissant ; la voiture était à un pâté de maisons. Elle navait ni dépanneur ni téléphone. Retourner à pied chez elle signifiait quarante minutes de marche, en plein blizzard. Mais il y avait un arrêt de bus juste au coin.

Elle sy rendit.

En elle, quelque chose se resserra puis se tut, non par colère, ni par tristesse. Simplement la lucide habitude de navoir personne sur qui compter. Cette sensation, Camille la connaissait trop bien. Cétait venu lentement, superposé avec le temps, comme la calamine au fond dune casserole : on ne remarque rien, jusquau jour où le goût de leau a changé, définitivement.

Neuf ans avec Laurent. Les deux premières, différentes. Puis sa carrière, ses projets, ses déplacements, ses silences au dîner. Puis, il ny eut plus de dîners, seulement des croques-monsieur avalés debout, chacun dans la cuisine à une heure différente. Camille travaillait, elle aussi, dans un petit cabinet darchitectes. Elle dessinait des plans, visitait rarement des chantiers. Elle gagnait sa vie, ce que Laurent présentait comme une qualité exemplaire : « Indépendante », disait-il. Indépendante. Débrouille-toi.

Labri du bus était une maigre consolation. Camille se colla près du mur du fond, loin des courants dair. Il ny avait que deux étudiantes avec leurs sacs, un vieux monsieur en gros pardessus, une femme portant un cabas rempli à craquer.

Camille scrutait la rue. La neige volait à lhorizontale. Le lampadaire au-dessus de labri oscillait, lançant des éclairs de lumière sur le trottoir. Plus loin, des véhicules klaxonnaient dans la tourmente.

Cest alors quElle arriva.

Dabord, Camille repéra la fourrure. Pas la femme, la fourrure. Parce quelle la connaissait, cette fourrure : longueur jusquà mi-mollet, bas évasé, col montant orné de trois boutons en bois sombre. Une matière unique brun profond aux lueurs cuivrées, épaisse mais d’une incroyable légèreté, comme un tissu précieux mais vivant. Le manteau venait dun atelier discret, « La Fourrure du Nord », une maison artisanale de Lyon, qui créait sur commande sans jamais exposer ses modèles en boutique.

Cest Laurent qui lavait offert, il y a un an et demi.

Ce fut après une violente dispute, portes claquées, mots quon ne retire plus. Camille pensait toucher à la fin de leur histoire. Puis Laurent était arrivé avec la boite, emballée dun ruban bordeaux. Il ne savait pas offrir, pas vraiment. Il était resté en retrait, regardant par la fenêtre pendant quelle ouvrait. Mais la fourrure était là. Belle, chaude, soignée, comme faite pour elle. Quand Camille lenfila, dans le vestibule, elle sentit quelque chose se réchauffer au-dedans. Elle se dit alors : il se souvient. Tout nest peut-être pas perdu. Il reste quelque chose de vivant là-dessous.

La fourrure disparut six mois plus tard. Volée dans la voiture, sur le parking du centre Beaugrenelle. Camille avait laissé son sac à main sur la banquette arrière, le temps dun rapide détour. À lintérieur : portefeuille, papiers, portable de secours et la fourrure, laissée à cause de la chaleur à lintérieur du centre.

Laurent avait dit : « Fallait surveiller tes affaires. » Rien dautre.

Et voilà la fourrure devant elle, portée par une inconnue, à un arrêt de bus, dans le froid de janvier.

Celle qui la portait était jeune, vingt-huit ans à peine, un mètre soixante, silhouette trapue. Visage simple, sans maquillage, joues rouges de froid. Les cheveux noués sous un bonnet blanc rayé bleu. Des mains gantées dacrylique bon marché. Les bottines, elles aussi, avaient vécu. Sur ses épaules, sans harmonie avec le reste, le fameux manteau.

Camille regardait. Elle crut dabord se tromper, croire à une ressemblance. Mais elle reconnut un détail : les trois boutons en bois, dont le troisième plus clair. Cela, elle lavait remarqué : la fourrure avait été raccommodée, un bouton remplacé chez lartisan, mais le bois différait légèrement des deux autres, cinq millimètres de nuance.

Voilà, le troisième bouton.

Doù tenez-vous ce manteau ? demanda Camille.

Surprise polie de la jeune femme.

Pardon ?

Ce manteau. Je vous demande doù il vient.

Cest le mien.

Non, répondit Camille, la voix plus stable quelle ne laurait cru. Cest le mien. On me la volé lan dernier. Expliquez-moi comment il est arrivé sur vous.

La jeune femme la fixa, les épaules droites. Le vieux monsieur sécarta, les étudiantes baissèrent le nez.

Vous faites erreur, dit la jeune femme doucement. Je lai acheté.

Où ?

Sur un marché, en dépôt-vente.

Lequel ?

À la porte de Vanves.

Et cela ne vous a pas paru étrange, une pièce pareille bradée ?

Une ombre passa sur le visage de la jeune femme. Pas de la peur : la lutte dune personne se contenant.

Jai payé ce quon demandait. Pas cher, non. Mais cétait une vente honnête.

Un achat honnête dun objet volé, fit Camille.

Elles sobservaient, immobiles. Le vent balayait la neige sous labri. La jeune femme serrait un sac de supermarché ; un bonnet denfant dépassait.

Vous avez des enfants ? demanda Camille.

Oui.

Combien ?

Un fils, cinq ans. À la crèche. Silence. Pardon, il fait si froid là-bas, voyez la brasserie ? Venez, on sera mieux pour parler. Si vous voulez appeler la police, faites-le là.

Camille hésita, puis acquiesça. La brasserie portait un nom chaleureux : « Le Petit Salon ».

Elles entrèrent.

La salle était petite, quelques tables en bois sous des rideaux brodés, des géraniums poussiéreux sur le rebord ; une odeur de cannelle, de brioche chaude flottait. Une musique discrète coulait. Peu de clients : un couple âgé au fond, un homme songeur devant un ordinateur.

Elles sinstallèrent près de la vitre embuée.

La jeune femme ôta son couvre-chef ; cheveux bruns bouclés, attachés. Les pommettes encore rougies, les mains épaisses, fendillées, manucure absente, des traces dun labeur manuel quotidien.

Une serveuse passa. Camille commanda un café, linconnue demanda un thé, puis timidement une « petite chouquette ».

On servit, elles burent en silence. Puis Camille brisa la glace.

Comment vous appelez-vous ?

Sidonie.

Camille. Elle hésita. Et ce marché ?

Les doigts de Sidonie senroulaient autour de la tasse pour se réchauffer.

Je suis arrivée à Paris en septembre. Il fallait du travail, un toit. Plus déconomies, juste quelques billets mis de côté depuis des mois. Jai trouvé de louvrage comme aide-soignante, une chambre propre, la propriétaire correcte, Marius à la crèche, non sans peine.

Marius, le petit ?

Oui.

Et le père ?

Sidonie releva les yeux.

Cest fini. Rien de plus.

Camille hocha la tête.

Pour la fourrure ?

En novembre. Je passais à la porte de Vanves, marché aux puces, brocante, tout sy mélange. Plein de fripes, de bradeurs. Dhabitude, ça ne me concerne guère jai rarement les moyens. Mais là, jai vu ce manteau. Réel, le toucher ne ment pas. Jai demandé le prix ; trois cents euros. Jai compris, cétait trop bon marché. Mais jai acheté, sans chercher plus loin. Javais froid, pas de vrai manteau, juste une veste automne. Paris, lhiver, vous savez Et Marius, dehors, moi, la nuit à lhôpital, ça gèle. Trois cents euros

Vous avez pris.

Oui. Jai regretté, puis je me suis félicitée : je navais jamais porté une chose pareille.

Camille la fixa, la tasse à la main. Quelque chose, soudain, la retint daller plus loin dans laccusation. Quelque chose avait basculé, elle nidentifiait pas encore quoi.

Aide-soignante, donc, où ?

Hôpital Saint-Louis. Chirurgie.

Depuis ?

Octobre. Quatre mois. Ce devait être temporaire, le temps de trouver mieux. Mais le service est humain. Et la crèche juste à côté, jarrange mes horaires. Pour les nuits, cest Madame Roux, ma voisine, qui garde Marius il ladore.

Camille pensa alors qu’il n’y avait rien d’extraordinaire dans cette histoire. Une femme, un enfant, la province, lexil, le travail difficile. Mais ce qui la touchait, cétait comment Sidonie le racontait factuel, sans lamentation ni excuses. Simple récit brut de la vie.

Vous veniez doù ?

DOrléans, un coin perdu. Peut-être navez-vous jamais entendu.

Non.

Là-bas, trois usines, un hôpital. Une usine a fermé. Mon ex-mari Bref, plus possible de rester.

À ce ton, Camille comprit : inutile d’insister. Dans sa profession, on apprend à écouter le non-dit, à comprendre que parfois, le silence en dit plus long que nimporte quelle ligne tracée.

Marius connaît son père ?

Depuis lété, oui. Mais là-bas, il y a vu trop de choses. Un enfant na pas besoin de ça. Ici, il va mieux. Parle beaucoup plus.

Un sourire furtif passa sur le visage de Sidonie.

Il na pas toujours été bavard ?

Vers la fin, non. Il senfermait, jouait sans bruit. Maintenant, il ne sarrête plus.

Leur silence était doux. Dehors, la tourmente continuait deffacer le bas de la fenêtre. On distinguait à peine la rue den face.

Écoutez, fit Sidonie enfin, je comprends. Si ce manteau est à vous, je vous le rends. Je nai aucune preuve dachat, bien sûr. Si vous voulez la police, jexpliquerai.

Et vous, vous mettrez quoi ?

Ma vieille veste automne.

Elle ne tient pas chaud ?

Non. Mais cest ainsi.

Camille regarda la fourrure, pendue au dossier de la chaise, soyeuse, bien entretenue, mieux encore qualors, trois boutons de bois, dont un plus clair.

Vous en prenez soin.

Jy veille. Cest précieux.

Comment la nettoyez-vous ?

Une brosse spéciale, trouvée en quincaillerie pour trois euros. Je place aussi des cubes de cèdre dans larmoire.

Un léger sourire, timide.

Cest la première fois que jai une aussi belle chose.

Vous vous sentez à votre place dedans ?

Le ton était étrange, mais Sidonie ne fut pas surprise.

Oui. Bien sûr, il y a la chaleur. Mais cest autre chose : à lhôpital, habillée ainsi, on me parle différemment. Ni mieux, ni moins bien. Comme à une personne normale, qui a sa place.

Camille reposa sa tasse.

Je crois comprendre.

Sidonie la regarda, amicale mais méfiante.

Et vous, vous travaillez aussi ?

Architecte, dans un petit cabinet.

Ça vous plaît ?

Camille réfléchit. Est-ce que ça lui plaisait encore, son travail ? Elle sétait oubliée, à force de discipline.

Oui, je crois. Cest la seule chose qui me plaît encore vraiment.

Sidonie acquiesça, comme si cette réponse était évidente pour elle.

Moi aussi, je naime pas particulièrement être aide-soignante, mais mes collègues sont bien. Ça compte.

Oui, beaucoup.

La vie de la brasserie continua, ordinaire. Un courant dair fit grincer lenseigne dehors. Le vieux couple se leva, le jeune homme commanda une autre boisson.

Racontez-moi Marius, demanda subitement Camille. Elle voulait entendre parler dautre chose, de vivant.

Sidonie sourit, furtivement mais sincèrement.

Un vrai moulin à paroles. À la crèche, la maîtresse râle : il parle sans cesse, coupe les autres. Moi je men réjouis au moins, il ne boude plus dans son coin.

Il se taisait, avant ?

Lan dernier, oui, parfois. Depuis quatre mois, fini. Il explique tout, hier encore, la différence entre la queue du chien et celle du chat, tu te rends compte Jen ris encore.

Quatre mois. Camille songea quil y a quatre mois, elle validait les plans dune famille dans son bureau du 14ᵉ. Rien de marquant. Le même quotidien, retours silencieux, Laurent, des discussions plates sur les charges et le plombier. Parfois, une invitation mondaine. Elle se rappelait son sourire de façade.

Elle narrivait plus à se souvenir de la dernière fois où elle avait souri comme Sidonie venait de le faire, parlant de Marius.

Quand vous avez porté ce manteau la première fois, quavez-vous ressenti ?

Sidonie leva les yeux, réfléchit.

Jai eu limpression davoir réussi. Jai pris mon fils, tout quitté, recommencé à zéro. Et voilà : un toit, un emploi, Marius en sécurité et cette fourrure. Elle le prouve. Cest bête, peut-être. Mais je ne me sens plus brisée.

Camille comprenait.

Plus jeune, elle avait ressenti cela en lessayant, la première fois, devant le miroir. Un signe que tout n’était pas perdu. Un signe. Mais cétait un faux signe. Deux semaines plus tard, Laurent recommençait ailleurs réunions, déplacements, mondanités. La fourrure restait au placard, la vie poursuivait sans rien changer. Puis, elle disparut. Camille pleura une soirée, puis fit semblant doublier.

Pas complètement. Elle s’était raconté quelle avait oublié. Ça semblait plus simple.

Sidonie, dit-elle soudain, vous avez vraiment de quoi vous couvrir demain ?

Juste ce manteau Ou ma veste.

Vraiment chaud ?

Non. Mais je men sors.

Camille observa la fourrure. Elle réfléchit. En avait-elle encore besoin? Non. Son dressing était bien fourni. Ce nétait ni une question de survie ni de principe le vrai poids de ce manteau ne résidait plus là.

Elle pensa au coup de fil à Laurent, à ses trois secondes de pause, au même ton sec : Débrouille-toi.

Elle pensa à Sidonie, à son sourire quand elle parlait de son fils.

Elle pensa à elle-même, devant sa glace, il y avait un an et demi se sentant enfin vue, reconnue.

La chaleur nétait pas dans la fourrure.

Sidonie, dit-elle. Gardez-la.

Regards étonnés.

Vous êtes sûre?

Oui. Ce nest pas un cadeau par pitié. Elle ne me sert plus autant quà vous. Cest tout.

Un long silence. Quelque chose se passait dans le visage de Sidonie. Un effort discret pour avaler lémotion.

Je ne peux pas accepter

Si, répondit Camille. Trois cents euros pour vous, à ce moment-là, pesaient bien plus que tout.

Mais pourquoi?

Camille prit le temps de réfléchir, honnêtement.

Pour moi, ce manteau représentait quelque chose qui nexistait plus. Pour vous, il incarne votre mérite. Il a plus de valeur étant à vos épaules.

Sidonie comprit. Merci, murmura-t-elle.

Pas deffusion. Un mot, et cétait tout.

Elles partagèrent encore un thé, un café. Puis parlèrent dautre chose : des couloirs sombres à lhôpital, de la lumière dans les maisons, de limportance des volumes dans les bâtiments pour enfants. Sidonie naurait pas cru que le plan dun couloir puisse influencer tant de choses; Camille expliqua pourquoi, évoquant la lumière comme un baume.

Chez nous, cest sombre, nota Sidonie.

Ce nest pas bon, confirma Camille. Ça enferme les gens, la pénombre.

Ça devrait changer.

Oui. Mais rien ne change vite. Cest dommage.

Le dehors paraissait inaltérable ; la neige continuait, la nuit tombait. Camille nobservait plus le temps, oubliant même son agenda, elle, si ponctuelle dordinaire.

Il faut que jaille chercher Marius, fit Sidonie.

La crèche ferme?

À dix-neuf heures, oui. Il faut que je file vite.

Elles se levèrent. Sidonie enfila la fourrure. En boutonnant, elle se tourna.

Et vous, comment allez-vous rentrer? Votre voiture est là-bas?

Je vais appeler un dépanneur, demander à un taxi de charger mon téléphone.

Vous pouvez utiliser le mien, je reste encore un peu.

Camille accepta. Lappel fut passé, la dépanneuse commandée. Sidonie resta jusquà la fin, silencieuse.

Puis elles sortirent ensemble. Le vent glacé leur cingla le visage. Sidonie rajusta son bonnet. Camille, le col de son manteau.

Vous allez par où?

Vers le boulevard.

Moi, par lavenue. Elle hésita. Bonne soirée.

À vous aussi.

Chacune son chemin. Camille marcha, un instant, se retourna. Sidonie séloignait dun bon pas, tête baissée contre la bise la fourrure semblait à sa juste place sur ses épaules.

Camille repartit vers la voiture.

Le vent galopait, la neige crissait sous ses bottines. Le cachemire tenait chaud, mais moins quune vraie fourrure. Elle frissonna un peu. Cétait palpable, sans drame, juste lhiver parisien.

Mais il y avait autre chose : une sorte de silence, un apaisement inhabituel. Comme après avoir eu longtemps un bourdonnement dans loreille, jusquau moment où il sarrête, et quon peut enfin respirer.

La voiture était là. La dépanneuse promit darriver sous quarante minutes. Camille sadossa, dos au vent, attendant.

Elle pensa à Laurent.

Pas de colère. La haine aurait supposé plus d’énergie quelle nen avait pour ça. Cétait froid, distant: la tâche remise à plus tard, à terminer bientôt. Neuf ans, dont deux différents. Sept années de colocation functionaliste, de coups de fil ignorés, de dîners absents.

Quest-ce qui la retenait?

Lhabitude, la peur de tout recommencer, la fausse croyance que cétait pareil pour tout le monde quil fallait bien saccommoder.

Mais surtout, elle gardait lespoir. Elle nosait pas le nommer ainsi, mais cétait ça: lespoir dun nouveau signe, dun geste, dun changement. Encore un cadeau, encore une boîte liée de ruban. Un autre soir, du vrai partage.

Cette fourrure, cétait tout ça.

Mais elle nétait plus là. Heureusement, dune certaine façon.

Camille attendit la dépanneuse, puis longea la ville en camionnette, le portable rechargé juste assez pour prévenir son cabinet: ce soir, elle ne repasserait pas.

Tout va bien, Véra? Oui, tout va bien.

Et cétait la vérité.

Du taxi, elle regardait Paris, enseveli sous la neige, se dissolvant en lumière floue.

Chez elle, tout était calme. Laurent nétait pas rentré. Camille posa son manteau, mit leau à bouillir et sinstalla à la fenêtre.

Dehors, la neige saccumulait, grain après grain. Temps suspendu.

Camille repensa à Sidonie, marchant dans la nuit, Marius courant à sa rencontre, son bonnet sur la tête, sa main dans celle de sa mère, bavardant tout du long, parce quil avait enfin retrouvé sa voix.

Elle navait pas demandé le numéro de Sidonie. Pourquoi dailleurs? Les rencontres de la neige sont ainsi : elles nont pas vocation à durer. Mais quelque chose survivait, bien au-delà dun manteau perdu.

Quand Laurent rentrerait, Camille saurait trouver les mots. Ni violence, ni larmes, ni portes qui claquent juste une discussion à poser. Comme on règle une affaire au calme, quand il ny a plus rien à nier.

Ce quelle voulait, au fond, nétait pas si compliqué. Pas de beaux objets, pas de rituels choisis, mais quon lui réponde quand elle appelle. Quune voix à lautre bout sinquiète. Quau dîner, il y ait quelquun avec qui partager son histoire de la journée.

Peut-être que cétait encore possible. Peut-être pas. Elle lignorait. Mais elle nallait plus faire semblant dignorer.

Elle but son thé, regardant la neige, maintenant posée, douce, tranquille.

Quelque part à Paris, Sidonie tenait Marius par la main, lécoutant raconter une histoire de queue de chien ou autre chose, il aura toujours de quoi dire.

La voiture attendrait le lendemain au garage.

Ailleurs, une réunion séternisait quelque part.

Ici, le silence. Le thé chaud. La paix sous le manteau blanc de la neige.

Elle pensa soudain: au printemps, il faudrait quelle fasse quelque chose pour elle seule. Rien de radical, juste à elle. Peut-être sinscrire à latelier aquarelle quelle repoussait depuis toujours. Ou pousser plus loin le projet du centre denfants, réfléchir avec le client à lespace idéal pas seulement la lumière, mais lessence dun lieu où des enfants pourraient grandir. Cétait son travail, et elle voulait le faire bien, bientôt pour de bon.

La nuit était totale, la neige visible à la seule lumière dun lampadaire.

Camille termina son thé, rangea sa tasse.

Dans lentrée, elle contempla le manteau de cachemire, pendu à la patère. Une belle pièce. Chaude.

Elle éteignit, gagna la chambre.

Mais ce soir, non, elle n’attendrait pas.

Juste être là. Cétait déjà beaucoup.

***

Quelques semaines plus tard, en février, alors que le froid se faisait moins cruel, Camille croisa une inconnue dans un manteau qui rappela le sien, à Montparnasse. Un battement de cœur, puis rien ce nétait pas Sidonie. Rien quune ressemblance.

Elle poursuivit son chemin: rendez-vous au centre denfants, plans remaniés sous le bras. Désormais, la lumière entrait de deux côtés, le couloir avait disparu, lespace était ouvert, vivant. Le client grincera peut-être mais elle expliquerait, elle savait le faire.

Sur les trottoirs, une légère fonte de neige. Février finissant. Bientôt mars.

Et elle songea que parfois, il suffit de croiser un inconnu, un soir de tempête, à un arrêt de bus, pour quen écoutant son histoire, on comprenne la sienne, à soi. Enfin.

Et très souvent, cela suffit amplement.

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